Monnaie d'échange |
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| Monsieur Marx, Câest à lâéconomiste que je mâadresse. Je lui demande si sa critique du capitalisme serait la même si lâaccumulation inévitable du capital dans une économie de marché avait le temps de loisirs comme valeur dâéchange plutôt quâune monnaie permettant dâacquérir des biens matériels. Je veux dire par là si lâavoir accumulé ne pouvait sâéchanger quâen temps de non-travail, ce temps de non-travail (accumulé ou consommé) étant la seule mesure et la seule jouissance possible de la richesse dâun individu. Merci. |
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| Cher Monsieur, Je vais répondre à votre fascinante question en passant par étapes du réel à l'imaginaire. Je vais faire sauter une à une chacune de mes objections de fond à vos prémisses, comme on fait sauter autant de verrous, et nous verrons dans quel Eldorado spéculatif cela nous emporte. À l'avance, et avec mes excuses, je vais d'abord retirer l'accumulation (inévitable) du capital de votre question. Le concept est ici inadéquatement utilisé, et, comme il deviendra central dans la petite robinsonnade que je m'apprête à construire pour vous, je ne veux pas que l'idée à laquellel il correspond ne soit ici dévoyée. Votre question devient alors: Je lui demande si sa critique du capitalisme serait la même dans une économie de marché qui aurait le temps de loisir comme valeur d'échange plutôt qu'une monnaie permettant d'acquérir des biens matériels [La seconde phrase demeure inchangée]. J'espère que vous observez que cette «accumulation» n'est finalement pas si «inévitable»! J'ai la paisible certitude que le sens fondamental de votre question demeure inchangé dans cette reformulation. Cela tend, à mon sens, à confirmer l'inadéquation de la présence en son sein du concept incriminé, dont nous venons de faire l'ablation. Ma «critique du capitalisme», comme vous dites, repose sur deux idées maîtresses. La théorie de la plus-value, selon laquelle l'enrichissement capitaliste se fonde sur une extortion systémique, inexorable, et involontaire de surtravail. Et la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit, selon laquelle la diminution cumulative du capital variable étrangle le capitalisme et le mène, de par son développement interne, à sa perte. Votre question s'interprète alors: la théorie de la plus-value et celle de la baisse tendancielle du taux de profit seraient-elles toujours en vigueur si on avait affaire à une économie où la monnaie serait remplacé par le temps de loisir? Mon premier problème est que vous prétendez, dans votre seconde phrase, que l'avoir accumulé s'échange. L'avoir accumulé ne s'échange pas. Il se consomme en valeur d'usage. Imaginons qu'au fil des années vous avez «accumulé» dans votre maison un grand nombre de chaises. Si bien que vous décidez un beau matin de les revendre. Si vous trouvez des acheteurs, cette marchandise n'aura de fait jamais cessé de circuler, une pause de quelques années dans votre vivoir ou votre grenier n'étant qu'un facteur épisodique sans conséquence du point de vue du mouvement économique global. C'est seulement si vous ne trouvez plus acheteur que cette marchandise est accumulée, non plus au sens trivial du terme cette fois. L'accumulation est un rapport social, non matériel. En ces chaises accumulées sur votre perron sans acheteur, il ne vous reste plus qu'à faire un feu pour vous chauffer, ou vous asseoir, à raison d'une chaise par jour, ce qui réduit leur usure dans la prise de possession de la valeur d'usage. Prenons un exemple moins ironique. Le cas parfait d'avoir accumulé dans le capitalisme industriel, c'est la machine. La machine est un capital mort, constant, qui ne circule plus comme marchandise, mais est prosaïquement utilisé et s'use, comme le charbon qu'elle contient brûle. Quand elle retournera dans le circuit des marchandises commercées, ce sera comme monceaux de rebut métallique, à la casse, et non plus comme machine. C'est donc dans la définition intrinsèque de l'avoir accumulé de ne pas s'échanger. S'il s'échange, c'est qu'il n'est pas un avoir accumulé mais un avoir qui circule, avec ou sans pause épisodique. C'est par exemple le cas de l'argent que vous «accumulez» dans votre compte de banque. Il part dans toutes les directions, et fait tout dans le circuit économique, sauf dormir dans un coffre. Intrinsèquement il n'y a pas accumulation du capital, mais circulation du capital. Et le concept «marxiste» d'accumulation primitive me direz-vous? Nous y reviendrons. Pour faire sauter ce premier verrou fermant mon entendemant à votre question, je dois décider que vous entendez par «avoir accumulé» soit la marchandise, soit le temps de travail. Troquer de la marchandise contre de l'oisiveté, cela me paraît, monsieur, par trop paradisiaque, donc fantaisiste, pour que la main tremblante de mon raisonnement spéculatif, même alimenté par l'imagination, puisse trouver quelque prise. Par contre, troquer du temps de travail contre du temps de non travail, là, cela passe encore. On retourne simplement vers ce que je crois être le coeur de votre question depuis le début. Imaginons un capitalisme où le travail se troque pour du loisir, sans l'intermédiaire d'une monnaie. L'économie politique de Karl Marx tient-elle encore dans ce genre d'univers. On en arrive alors au second verrou emprisonnant mon entendement: la disparition de la monnaie. La monnaie est une marchandise qui a comme vertu particulière son aptitude, vite mobilisée, à s'ériger en mesure des autres marchandises, y compris du temps de travail et du temps de loisir. Historiquement, elle assume ce rôle bien longtemps avant de se cristalliser en capital. La monnaie a aussi comme vertu, dans certaines conditions particulières, de pouvoir faire l'objet de ce que j'ai justement nommé l'accumulation primitive. Pourquoi? Parce que, comme déjà signalé, l'accumulation ayant pour conséquence la prise de possession de la valeur d'usage, on est amené à se demander quelle est la valeur d'usage de la monnaie en tant que monnaie? Réponse: prendre la mesure de la valeur des autres marchandises dans et par l'échange. Accumuler un capital primitif, c'est donc inévitablement se préparer à le remettre en circulation. Il n'a que cela à offir comme valeur d'usage: sa valeur d'échange. Notez que, dans le présent raisonnement, l'avare qui thésaurise pour ensuite caresser ses pièces d'or ne les mobilise plus comme monnaie, mais comme fétiche inane. Il pourrait en faire autant de bibelots, de fourrures, de toiles de maîtres ou de boutons de col. Le contenu de la cassette d'Harpagon n'est plus monétaire si le pauvre ladre est déterminé à ne plus jamais s'en départir, c'est-à-dire le faire circuler. Donc, la monnaie étant une marchandise, vous me voyez ici passablement réfractaire à la retirer de ce que vous décrivez vous-même comme une économie de marché, c'est-à-dire une dispositif d'échange de marchandises, dont cette même monnaie a pour fonction primordiale d'assurer l'existence de par son statut d'étalon de toutes les marchandises. Je vous soupçonne fortement de ne pas faire la distinction entre la monnaie, instrument inerte et potentiellement inoffensif, et les différentes formes qu'elle adopte dans les systèmes d'exploitations successifs: rente foncière, capital, salaire, etc... Mais je vais me contenter ici de faire sauter ce second verrou, et vous faire crédit de la monnaie. Je la retire donc de notre économie de marché utopique, tout banalement, comme on retirerait, mettons, le café ou la toile de cachemire. Nous voici donc face au troisième et dernier verrou empêchant mon entendement de totalement se débrider en votre compagnie, monsieur. Dans une économie de marché sans monnaie, mais toutes choses égales par ailleurs, voici que notre capitaliste Robinson paie son employé Vendredi en temps de loisir. Du temps de travail pour du temps de loisir, voilà l'équation. La question qui se pose alors est: le temps requis par Vendredi pour la satisfaction de ses besoins vitaux est-il ou non part de l'échange? Évidemment, à l'âge d'or de la société industrielle et de la monnaie, la réponse aurait été, quant à l'équivalent monnaie de notre objet utopique: oui. Vendredi paie sa nourriture, son loyer, et sa paillasse avec son salaire, comme tout ce qu'il s'approprie. Vous comprenez donc que, maintenant que tout se commerce en temps, déférence obligée pour quelqu'ultime lambeau de réalisme, j'hésite à donner à Vendredi -à l'oeil!- le temps pour son sommeil, ses repas, ses déjections, ses ablutions, et ses soins médicaux, et à ne lui commercer que son temps d'exercice, d'amusement, de réflexion, de méditation, et d'élucubration... Où faire passer la frontière entre, disons, une ablution et une baignade, une sommnolence et une méditation? C'est ce genre de crise qui mena jadis le troc à sa perte. L'échange de marchandises fondamentalement identiques paralyse à terme le sain commerce! Cassons ce dernier verrou. Va pour les besoins vitaux de Vendredi. On lui accorde 12 heures pour ses activités "hors marché", et notre échange se joue sur les 12 heures qui restent. Robinson est d'ailleurs bon prince, monsieur, son rapport adéquat au réel n'étant, depuis un temps, plus au centre de ses préoccupations ou des nôtres. Si bien qu'au point où nous en sommes, il nous fait une heure de loisir pour une heure de travail. Donnant donnant! Vendredi travaille 6 heures par jour, en consomme 4 et en "accumule" 2 par jours. Après un mois à ce régime, il dispose de 60 heures. Il se casse en vacances. Puis on recommence. Laissons de côté la question de savoir comment Vendredi se procure sa raquette de tennis ou son billet de train, vu que, conformément à vos prémisses, la seule monnaie qu'il a en poche est temporelle, et passons directement au statut de ma critique du capitalisme face à ce dispositif. L'industriel paie le travailleur pour un produit que ce dernier met lui-même en marché, en le troquant contre... disons son temps de loisir à lui, industriel. Pour marcher à profit, le capitaliste doit remettre à son travailleur moins de... hum... temps qu'il ne s'en approprie. Dans le cas contraire il perd plus de temps qu'il n'en gagne et finit par ne plus pouvoir rien faire! Ainsi mon magnanime Robinson de tout à l'heure, en marchant à une heure de travail pour une heure de loisir, accumule du temps et se maintient à flot. Il est alors inévitablement l'exploiteur de Vendredi. Ou alors, il perd du temps aux mains de Vendredi, et finit en faillite, son employé ayant trop consacré à ses loisirs le temps requis à faire marcher l'entreprise. Il saque alors Vendredi, ou ne le reprend plus au retour de ses vacances. Ce dernier tombe alors entre les griffes d'un accapareur de temps nécessairement moins généreux puisqu'il survit, lui! La contrainte de fer de l'extortion du surtravail ne se formule pas autrement que ce qui s'impose ici à Robinson: exploite ou périt. Revoici donc la théorie de la plus-value. D'autre part, confronté à la concurrence, qui fait baisser la valeur des marchandises à court terme, disons en augmentant l'automation de la production, Robinson doit suivre le mouvement. Votre "économie de marché" ne dit rien de la concurrence entre capitalistes, je dois donc présumer qu'elle perdure, et ses effets avec elle. Robinson, pour faire face à cette pression issue de sa propre classe, doit réduire ses coûts de production (en temps!), doit augmenter sa machinerie, comme les autres. Son capital constant augmente, son capital variable diminue. Revoici la baisse tendancielle du taux de profit. Notez que j'ai raisonné éclectiquement. En quittant l'île de Robinson et Vendredi, et en revenant doucement dans le capitalisme industriel, j'ai réintroduit une batterie de catégories économiques que le cassage des trois verrous de mon entendement m'avait initialement amené à laisser latentes dans le modèle. J'ai postulé que ce que vous n'aviez pas mentionné demeurait, vu qu'il s'agit toujours du capitalisme. Je pourrais évidemment tenter d'explorer d'autres combinaisons. Mais à ce stade-ci, je crois que j'en serais finalement amené à la conclusion suivante: ma critique du capitalisme émane du capitalisme réel. Dans un modèle utopique gorgé de catégories utopiques, ma critique aurait une teneur elle aussi utopique. Serait-elle différente, me demandez-vous? Ma critique utopique serait aussi différente de ma critique réelle que ce capitalisme de robinsonnade du capitalisme réel. Et, comme ce dernier, sa différence radicale se manifesterait sous la forme d'un trait exclusif et essentiel: comme lui, elle serait dénuée d'existence. Respectueusement, Karl Marx |