Mais qui donc l'a écrit... |
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| Je vous salue bien bas, illustre créateur
d'un bel idéal utopique... Je vous écris pour enfin connaître la vérité: est-il vrai que le manifeste du parti communiste n'est votre oeuvre qu'à environ 40%, contre les 60% pour Engels... Denis Le Paparrazi |
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| Cher Monsieur, Je regrette que vous me considériez comme un créateur d'utopie, mais nous reviendrons là-dessus une autre fois peut-être. La proportion de 40/60 à l'avantage d'Engels que vous proposez pour la rédaction du Manifeste me semble bonne, si tant est que l'on puisse cultiver ce genre de découpage artificiel de la répartition des tâches. En effet, Engels avait produit au milieu des années quarante, à la demande de la Ligue des Justes, un court texte intitulé Principes du Communisme, qui me servit de canevas de départ. C'est Friedrich qui a décidé de la désignation Manifeste. C'est aussi à lui que l'on doit la formule-tonnerre: Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. Quelle que soit la valeur de l'exercice de redistribution auquel vous me convoquez, vous constaterez que ces trois faits comptent déjà pour beaucoup dans les pourcentages! Grâce à la documentation vingtiémiste mise à ma disposition lors de mon entente éditoriale avec DIALOGUS, j'ai accès à de nombreuses facettes de votre vie intellectuelle et culturelle. L'une d'entre elles est cette extraordinaire musique nommée Jazz. Un important compositeur de Jazz, du nom d'Edward Kennedy Ellington, parle dans son autobiographie de son ami et arrangeur Billy Strayhorn. Quand les deux compagnons faisaient face à un problème particulier de composition, il se passait la chose suivante: I would turn to Billy Strayhorn. We would talk, and then the whole world would turn into focus. The steady hand of his good judgement pointed to the clear way that was most fitting for us. He was not, as he was often referred to by many, my alter ego. Billy Strayhorn was my right arm, my left arm, all the eyes in the back of my head, my brainwaves in his head, and his in mine.* Quand je lis ces lignes, c'est à Friedrich Engels que je pense. Cela se quantifie mal, mais compte pour beaucoup. Respectueusement, Karl Marx *[Je me tournais vers Billy Strayhorn. Nous parlions, et soudain le monde entier se focalisait. Le bras assuré de son bon jugement pointait la direction qui nous convenait le mieux à tous les deux. Il ne fut pas, comme maint le prétendirent, mon alter ego. Billy Strayhorn fut ma main droite, ma main gauche, mes yeux tout le tour de la tête, mes ondes cérébrales dans sa tête, et les miennes dans la sienne]. Extrait de Duke Ellington, Music is my Mistress, Da Capo Press, p. 156. Monsieur Marx cite depuis l'édition originale de 1973. La traduction du fragment est de nous (note de l'éditeur). |
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| Je partage les vues de mon fidèle
ami Marx sur la profondeur de notre communion intellectuelle. My brainwaves in his
head, and his in mine, cela résume assez fidèlement l'histoire de ma
vie, je dois dire. Par contre, je me vois dans l'obligation de m'inscrire en faux
face à ce genre de comptes d'apothicaires menant à assigner des pourcentages
dans l'activité rédactionnelle d'un texte produit collectivement. La
pensée maîtresse et directrice du Manifeste appartient uniquement et
exclusivement à Marx. Les mérites de cet écrit ne se comptent
pas au nombre de lignes rédigées, mais à son impact pratique
et théorique global. Marx a refait mon texte initial, transformant un honorable
pamphlet militant en l'immense monument intellectuel que nous connaissons. Puisque
mon ami cultive l'imagerie musicale, je vais lui servir la même recette: le
Manifeste Communiste, c'est une de ces pièces de clavecin très ordinaires
d'Antonio Salieri, ré-écrite et interprétée par un certain
Wolfgang Amadeus Mozart... Bien à vous, Friedrich Engels |