L'exclusion de l'humain |
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| Cher Monsieur Marx, Je comptais vous poser plusieurs questions l'une après l'autre, mais le temps qui semble requis pour obtenir une réponse semble si grand que je préfère m'y prendre tout autrement: en postant plusieurs messages. Je souhaiterais en fait savoir comment vous envisagez, à la lueur de votre système de pensée, certaines évolutions récentes de l'infrastructure. Commençons par un sujet qui a déjà été plusieurs fois abordé sur Dialogus, mais peut-être pas avec la profondeur requise: je veux parler de la robotisation. En France, ses effets ne sont pas encore visibles, mais au Japon, première puissance économique du XXIe siècle à reconnaître poursuivre un programme national en vue de la création d'une forme d'intelligence artificielle, il en va tout autrement. Voici un extrait d'un manuel de civilisation japonaise que je possède, daté de juin 1996 (j'apprends en effet le japonais): «BOTON, c'est le bruit que fait une canette en tombant dans le réceptacle du distributeur automatique de boissons avec une sonorité métallique. Le Japon, c'est bien connu, est le pays des distributeurs automatiques. Il en existe de toutes sortes: du distributeur de parapluies à celui de sous-vêtements, en passant par les mouchoirs en papier dans les toilettes publiques, les cigarettes, les cartes téléphoniques, les nouilles instantanées, les glaces et autres sucreries pour les gourmands. Il y a même des distributeurs de CD! À croire qu'au Japon on pourrait faire ses courses en ne s'adressant qu'à ces machines très rarement en panne d'ailleurs et fréquemment approvisionnés.» Comme le montre cet extrait, le détaillant, en tant qu'être humain, est déjà remplacé par la machine. Il en va de même du livreur, dans un proche futur. Et ceux qui construiront ou installeront ces machines? Mais d'autres machines le feront, ou le font déjà (industrie automobile, par exemple). Il existe même une science née à la fin du XXe siècle, l'«Intelligence artificielle», dont l'objectif est de répliquer par tous les moyens ce qui a jusqu'ici été le privilège de l'être humain, à savoir le raisonnement, et l'action réfléchie. J'en sais quelque chose, puisque je participe, en apprenti sorcier, au développement de cette même science. On peut donc concevoir que dans un avenir que je verrai de mes propres yeux, le marchand en tant qu'humain aura disparu. Mais pas la classe marchande, si j'ose m'exprimer ainsi, puisqu'il y aura des gens pour posséder ces machines qui vendent, achètent, distribuent, se réparent, communiquent entre elles, et gèrent les cours de la bourse... Alors, peut-être en viendra-t-on à la situation extrême et absurde tout à la fois, où certains posséderont les machines qui feront toutes les tâches serviles (et peut-être même d'autres tâches), tandis que les autres ne posséderont plus rien... Plus rien, car ils ne seront pas bourgeois possédants, mais pas non plus prolétaires exploitables, puisque précisément on n'aura plus besoin d'eux... En fait, cette situation existe déjà de façon embryonnaire: une partie de la population que vous qualifieriez peut-être d'éléments lumpen-prolétariens sont ce que l'on appelle aujourd'hui des «EXCLUS», c'est-à-dire des gens qui ont été privés de leur travail (à cause, soit de main-d'oeuvre meilleur marché, soit de robots), et qui ne peuvent plus en trouver ailleurs... Autrement dit, un «sous-prolétariat», car le prolétariat, au moins, il lui reste sa force de travail, et, même exploité, il peut quand même trouver à manger... Tandis que les exclus dont je parle, ils finissent généralement par mourir de froid dans les couloirs du métro. Si cette situation absurde venait à se présenter, possesseurs des golems mécaniques tout-puissants d'un côté, et démunis de tout d'autre part, je ne doute pas qu'une révolution éclaterait... Mais il est également probable que le système dans lequel nous vivons trouve une parade objective qui lui permette de délayer indéfiniment cette situation... le fascisme est l'une de ces parades. En bref, voici la situation telle qu'elle semble se présenter. Je voudrais savoir, Monsieur Marx, ce que cela vous inspire, et, au cas où j'aurais dit quelque bêtise, je vous serai très reconnaissant de me le signaler. Votre dévoué, Nicolas Escape Montessuit |
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| L'utilisateur de la machine ou du robot ne «disparaît
pas». Il diminue en quantité, ce qui le magnifie en qualité.
De plus l'utilisateur de votre robot va se heurter aux mêmes contraintes que
l'utilisateur de ma pompe à vapeur et de ma mule Jenny. La machinerie même
robotique fait partie du capital constant, c'est dire qu'elle est une marchandise
qui se paie à profit et dont le caractère profitable procède
plus d'une répartition des avoirs que d'une extortion nette de plus-value.
Conséquemment, la faillite du système viendra longtemps avant sa robotisation
intégrale. Merci de votre patience et bien à vous, Karl Marx |