Elaire
écrit à

   


Karl Marx

     
   

Le racisme

    Cher Karl Marx,

Je vous réécris pour vous parler d'un phénomène inquiétant qui continue à se perpétuer de nos jours et qui vous a peut-être touché personnellement du fait de vos origines juives: le racisme. Certes, ce phénomène n'est pas nouveau, il doit être, j'imagine, déjà très présent dans votre époque d'expansion coloniale, la justification morale de l'occupation et du pillage économique des pays pauvres étant d'apporter le «progrès» et la «civilisation» aux prétendues «races inférieures». La traite des noirs, dont les ancêtres de votre gendre ont été les victimes et la colonisation, ainsi que l'idéologie de la «mission civilisatrice» qui allait avec ont -c'est le moins qu'on puisse dire- apporté énormément d'eau au moulin du racisme moderne, pourtant aujourd'hui encore, alors que la traite des noirs n'existe plus depuis bien longtemps (ce qui ne veut pas dire, hélas, que l'esclavage ait totalement disparu loin de là) et qu'il n'existe officiellement plus (ou presque plus) de colonies, bien que les États capitalistes n'aient en général nullement relâché leur emprise économique sur leurs ex-colonies, le racisme se porte hélas encore très bien. Dans mon pays, la France, ce racisme, dont les victimes étaient durant la première moitie du vingtième siècle les immigrés italiens (les»macaronis», voilà comment on surnommait mes ancêtres avec mépris), Espagnols, Polonais, et bien sûr les juifs, touche aujourd'hui essentiellement la population originaire des anciennes colonies, c'est à dire essentiellement les Maghrébins et les noirs, et il ne faut pas se voiler la face, une bonne partie sinon la majorité de mes concitoyens sont racistes, bien qu'ils ne veuillent souvent pas l'admettre. Comment expliquer la persistance de ce qu'il faut bien appeler un racisme de masse plus de quarante ans après la fin de la colonisation, plus d'un siècle et demi après l'abolition officielle de l'esclavage? Comment expliquer que tant de gens dont les grands-parents, originaires d'Italie ou d'Espagne ont eux-mêmes souffert du racisme, deviennent racistes à leur tour contre l'immigré d'aujourd'hui? Et, peut être plus grave, comment expliquer que le Front National, cet ignoble parti raciste xénophobe et antisémite dont vous avez peut être entendu parler par l'intermédiaire de Dialogus ait autant d'audience au sein du prolétariat français au point d’être devenu le premier parti pour lequel votent les ouvriers en France, au point que, selon les divers sondages,30% au moins des ouvriers français votent pour ce parti réactionnaire, négationniste se revendiquant ouvertement du slogan pétainiste «travail famille patrie» et j'en passe?

Et enfin une dernière petite question annexe, est-il vrai que vous avez signé une pétition pour l'égalité des droits civiques pour les juifs?

Cordialement

Elaire



Mademoiselle,

Si le racisme se perpétue longtemps après l'effondrement des conditions objectives de son engendrement, cela s'explique d'une façon claire quoique souvent mécomprise: le racisme sert le capitalisme. Clarifions d'abord une chose: il n'y a pas de racisme dans la société esclavagiste. Il y a plutôt un phénomène bien pire, dont nous avons tout oublié: la division raciale du travail. L'esclavagisme requiert pour fonctionner efficacement qu'un signe distinctif imparable et inaltérable fasse la différence entre maîtres et esclaves. Certains signes afférents furent utilisés: le fait de marcher à pied plutôt que d'aller à cheval, certains attributs vestimentaires ou capillaires. Mais un esclave matois peut toujours voler un cheval et altérer son apparence. Tant et tant que le signe distinctif imparable se trouva vite sélectionné: la couleur de la peau. Comme l'or et l'argent supplanta vite le sel comme monnaie, la couleur de la peau, signe patent, inaliénable, inaltérable, imparable, inusable supplanta vite toute autre caractéristique pour désigner l'esclave. Le culminement de ce phénomène, sa réalisation cardinale, c'est, naturellement, la Confédération Sudiste Américaine qui y accède. Dans une rue d'Atlanta de 1855 on pouvait, d'un seul coup d'oeil, distinguer les maîtres des esclaves. Cela se faisait dans la brutalité la plus absolue et la plus tranquille et de ce fait, sans animosité particulière. Le système social tenait, on n'avait pas à pester contre les races. La ségrégation raciale était objective plutôt que subjective, si je puis dire. L'économie reposait sur elle, en vivait. On donnait des ordres aux hommes et aux femmes noirs et on prenait les ordres des hommes et des femmes blancs. Il y avait deux classes distinctes d'êtres humains. Fin du drame. Le dispositif était rodé. Les maîtres étaient condescendants ou brutaux, placides ou cruels, matois ou bêtes, mais ils n'étaient pas spécialement racistes, au sens moderne du terme. Le servage d'occupation de vos anciennes colonies fonctionnait selon un modus similaire -mais pas identique- de violence tranquille et de puissance foncière bonhomme. Pour des raisons de balance démographique et de fragilité inhérente à toutes les invasions coloniales, vos coloniaux rencontraient cependant toutes les contraintes objectives des occupants minoritaires.

Le capitalisme détruit inexorablement le système agricole basé sur l'esclavage et c'est alors, alors seulement, que le racisme apparaît. Le racisme est une représentation idéologique illusoire et régressante, nostalgique de l'époque où le noir et l'Arabe n'étaient pas un égal, dans une société basée sur la mise en marché nivelante de la force de travail où toutes les races sont désormais intégralement égales face à l'exploitation capitaliste objectivement aveugle aux races. La contradiction est donc que le capitalisme, pour qui ne comptent plus que l'argent et le travail, engendre le racisme, moins en référence aux conditions qu'il met en place qu'aux conditions antérieures de paix sociale ségrégante qu'il détruit. Le Ku Klux Klan dans les Amériques est l'incarnation suprême de ce phénomène de nostalgie du temps où on ne forçait pas le noir et le blanc à s'asseoir à la même table. On regrette l'époque idyllique où le noir cueillait le coton et ou le blanc le surveillait sereinement les armes à la main. Désormais, capitalisme dixit, les cueilleurs et les surveillants sont de n'importe quelle couleur. Il faut imparablement que l'égalité entre les races et la disparition de la pertinence économique des races soient objectivement instaurées pour que son rejet subjectif régressant, le racisme, se manifeste.

Voyons maintenant vos ouvriers français, toutes origines ethniques confondues. Le capitalisme cultive envers eux, comme envers quiconque, un ensemble de procédures brouillantes et divisantes visant à perpétuer la compétition au sein du prolétariat pour retarder au maximum la mise en place d'une solidarité de classe. L'ensemble grouillant et nauséabond des représentations régressantes et nostalgiques est le vivier parfait où puiser. Si le racisme est instillé, préservé, maintenu, alors qu'on importe massivement du prolétariat frais, compétent et peu exigeant des anciennes colonies, la «race ennemie» tangible devient le prétexte idéal faisant écran de fumée parfait à l'ennemi réel intangible: l'exploitation capitaliste. Le racisme du charbonnier de l'ouvrier français repose donc sur deux altérations idéologiques de son éducation prolétarienne perdue: nostalgie régressante de la supériorité coloniale et manifestation du fait que l'idéologie dominante est l'idéologie de la classe dominante. Dans ce second cas, l'ouvrier intègre la logique mentale du capitaliste au point de penser son camarade de classe comme un compétiteur étranger! La couleur de la peau, qui servait jadis au maître à cheval à distinguer ses esclaves sur le chantier agricole, sert maintenant à l'exploité non solidaire à sélectionner ses boucs émissaires sur le chantier industriel. On voit bien ici que la notion d'aristocratie ouvrière n'est pas un vain mot. Le rentier social tertiarisé qu'est devenu l'ouvrier occidental appréhende la perte de ses privilèges petit bourgeois que le prolétariat «racial» ne provoque pas objectivement mais incarne idéologiquement. Ayant perdu de longue date toute éducation communiste, l'ouvrier français s'attaque au symptôme de sa déchéance objective plutôt qu'à la cause de son exploitation et de celle de l'exploité immigrant mondialiste, toutes races confondues.

La réponse à votre seconde question est: oui.

Vôtre,

Karl Marx



Je vous remercie d'avoir pris le temps de me lire et pour cette réponse approfondie et fort pertinente à ce sujet qui semble vous tenir à coeur. Certains vous ont accusé et vous accusent toujours de racisme et d'antisémitisme, faute d'argument pour réfuter vos analyses. Il suffit de répondre à ces imbéciles que votre gendre, que vous appréciez, est un Noir, que vous êtes d'origine juive, que vous avez signé une pétition pour l'égalité des droits civils et politiques pour les Juifs, que votre alter ego Friedrich Engels a clairement condamné l'antisémitisme et que le «prolétaires de tous les pays, unissez-vous» de ce dernier, auquel vous souscrivez, est de toute évidence totalement incompatible avec le racisme.

Étrangement, ces propagandistes qui s'acharnent en vain à essayer de prouver votre soit-disant racisme et antisémitisme s'acharnent bien moins sur un personnage tel que Proudhon, dont la misogynie et l'antisémitisme hitlérien sont pourtant à vomir. En effet, quand un tel personnage déclare que les femmes sont des idiotes tout juste bonnes à faire des enfants, repasser les chemises des hommes et leur faire cuire des biftecks ou encore que «Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer...», on est en droit de douter de sa sincérité quand il se prétend révolutionnaire. Sinon, vous m'avez totalement convaincu de la pertinence de la notion d'aristocratie ouvrière dont je doutais jusque-là, peut-être du fait que je refusais inconsciemment de voir les choses en face, craignant que cette aristocratie ouvrière ne puisse jamais être révolutionnaire et laisse, par conséquent, la barbarie l'emporter, si vous voyez ce que je veux dire. Craignez-vous, vous aussi, ce scénario ou pensez-vous que l'aristocratie ouvrière tertiarisée se réveillera elle aussi et prendra conscience, comme le disait Jean Jaurès, que «la vraie différence est entre ceux qui vivent du travail et ceux qui vivent du capital»?

P.-S.: Je suis un homme, Elaire étant un pseudonyme, comme Hergé, mais vous ne pouviez pas le deviner.



Cher Monsieur Elaire, vous avez une vertu qui m'a quittée depuis des lustres: vous arrivez à argumenter patiemment et intelligemment contre des imbéciles. Il est inutile -au sens fort du terme- de dire que je ne suis ni raciste ni antisémite (cette dernière allégation est une pure absurdité, car je suis juif et fier de l'être). Vous êtes trop aimable de procéder à cette démonstration à coup de Paul Lafargue, etc... Moi, ces insultes ineptes m'ont lassé de toute répartie depuis un bon moment.

Autrement, j'ai de plus en plus le sentiment, oui, que la révolution se fera contre les aristocraties ouvrières et non avec elles. Il suffit d'observer la douteuse progression de nos chartistes anglais pour s'en aviser sans la moindre ambivalence.

Bien à vous,

Karl Marx