L'aliénation de la vérité

 

     
       

 

       

 

       

Anonyme

      Cher Karl,

J'espère que Jenny et vous vous portez pour le mieux. Avec tout le respect que j'ai pour vous, permettez que je vous tutoie (le tutoiement est pour nous français une nouvelle habitude révolutionnaire). Je suis donc en train de lire ton livre «Le capital», et c'est pour moi un brillant éclairage. Cependant une question me taraude l'esprit, ne crains-tu pas qu'en surchargeant une vérité simple (celle de l'exploitation de l'humanité par quelques hommes avec comme seul alibi le progrès) par une montagne de philosophie, tu n'aliènes à jamais le pouvoir politique entre les mains de quelques savants?

Et n'aliènes-tu pas aussi les autres civilisations, l'Inde comme l'Afrique (qui pour toi n'a pas d'Histoire) en exprimant l'idée qu'il faut avant tout qu'elles soit colonisées pour ensuite seulement avoir droit de cité dans l'histoire libératrice de l'humanité?

D'avance merci pour ta précieuse réponse, car je sais ton temps toujours exploité par la dévoreuse réflexion intellectuelle.

Sincèrement,

M.

 

       

 

       

Karl Marx

      Cher M.,

Pour vous une vérite simplette n'est pas une vérité aliénée? Mazette! En voulez-vous une vérite toute simple, en voici une: ce qui est est. C'est simple, sûr, non spéculatif, exempt de «philosophie» pour employer votre mot, mais aussi général, creux, vide, inutile.

Vous faites dans le même registre en déclarant la platitude au nom de laquelle l'humanité est exploitée par quelques puissants au nom du progrès. À peu près toutes les phases de l'histoire connue sont embrassées par cet aphorisme insipide, et vous n'avez rien décrit en le braillant. Quelle est la nature de cette exploitation: esclavage, servitude féodale, rente foncière, extortion commerciale, plus-value industrielle? Quelle est la classe de vos exploités et celle de vos exploiteurs, leur mode de production, leurs forces productives motrices, leur lutte fondamentale, dissolvant à terme tout le dispositif social? En un mot: que se passe-t-il concrètement, et comment les rapports de production se modifient-ils? Il faut bien à un moment ou à un autre prendre le beau risque du détail descriptif riche, compliqué, explicite, et qui coûte. Qui coûte l'effort de la découverte pour moi, l'exercice de compréhension pour vous. Ce n'est pas de la «philosophie» ça. Ce n'est pas une «couverture». C'est mordre dans le vif des faits et en dégager les généralisations nécessaires. Y compris celles qui guideront la lutte.

Sur le sort des civilisations asiatiques et africaines. Je suis bien fatigué que chacune de mes interventions descriptives soient décodées comme une doxa doctrinale. Je vous rapporte que l'Afrique n'a pas d'histoire? Prenez-vous en aux cultivateurs d'agrumes et de cacahuètes français et belge qui lui arrachent cavalièrement son mouvement historique pour garnir les étals des marchés parisiens et bruxellois. Vous trouvez que les maharadjah indiens sont des guignols? Prenez-vous en à la reine Victoria et à ses industrieux marionnettistes de la City.

Je n'ai pas décidé le primat du capitalisme occidental et le freinage strangulatoire irréversible qu'il impose aux autres civilisations du monde. Je l'ai simplement constaté, et décrit en détails.

Si certains de ces détails vous pèsent mon ami, changez le monde, mais ne vous en prenez pas à moi...

Karl Marx
         
         

Anonyme

      Cher Karl,

Un grand merci pour ta réponse dans laquelle je retrouve toute ta fougue verbale mais aussi ton côté sympathique qui veut que plus ce soit sophistiqué, plus ce soit créatif. J'espère aussi que tu n'auras pas pris mes interrogations pour de l'hostilité mais plutôt comme la réponse de quelqu'un qui reconnaît ton apport mais voudrait en saisir l'élément créatif dans sa pureté. Ceci pour que cet éclairage du monde soit accessible au plus grand nombre, pour partager le pouvoir que recèle cette intelligence, et pour partager aussi la responsabilité de corriger les erreurs.

Quels sont nos objectifs?: mettre fin à l'exploitation de tous et que nous, le camp des exploités, nous réapproprions le moyen de faire progresser notre liberté et de cultiver notre vie. J'espère que tu seras en grande partie d'accord avec cette proposition. Répondons donc point par point:

- «L'humanité est exploitée par quelques puissants au nom du progrès» Tu trouves cet aphorisme vide de sens et pourtant pour moi il saisit une de tes quelques lignes créatrices les plus puissantes. Et je ne suis pas le seul à le brailler parce que justement il a une grande force pragmatique. En effet t'es-tu déjà posé la question de savoir pourquoi les exploités qui de tous temps étaient les plus nombreux ne se sont jamais emparé plus tôt des exploiteurs??? Ce ne sont sûrement pas les soldats qui font la différence car on les classerait plutôt dans le camp des exploités...

Pour moi la seule raison est que le progrès a toujours calmé les exploités, parce que cela signifiait qu'ils seraient un peu moins pauvre personnellement le jour suivant (même si relativement ils l'étaient plus..).. Aujourd'hui tous les pauvres croient plus dans la croissance (ou plutôt le mythe du progrès) que dans un renversement du système. Et toutes les révolutions des pays au centre de l'économie monde se sont toujours faites en période de crise économique. Faire croire aux exploités que le progrès est inséparable de la classe capitaliste est tout le travail de la propagande, toujours sous-estimée. C'est là que tu as créé quelque chose de nouveau, en rugissant sur tous les toits du monde que les pauvres pouvaient se réapproprier le progrès en s'emparant des moyens de production et que l'exploitation n'avait aucune justification valable.

- Quand je parlais de l'histoire de l'Afrique ou de l'Inde je ne la résumais pas à l'histoire de leur résistance à la récente domination occidentale.Tu ne peux aliéner le mot histoire en le rapportant seulement au style «lutte de classe occidentale». La civilisation africaine a une histoire riche de dizaines de milliers d'années, et si l'on remonte plus loin est aussi celle de ta naissance dans la vallée du rift africain. Sais-tu que la sidérurgie par exemple s'est développée bien plus tôt en Afrique qu'en Europe sans parler de toute la richesse culturelle et artistique qu'ont développé ces peuples? Et ta première révolution industrielle, basée au début sur l'exploitation des champs de coton d'Alabama, n'a-t-elle pas rebondie en une formidable explosion révolutionnaire africaine? Ça serait pour moi un terrible appauvrissement créatif de ne se baser que sur le mouvement historique du prolétariat occidental. La libération créatrice de l'humanité doit s'inspirer de toutes les cultures révolutionnaires du monde pour avoir un souffle suffisant pour faire se lever un nouveau jour.

Bon, cher Karl, merci de ton rugissement qui me pousse à l'amélioration. J'espère que tu as bien saisi que mes essais de remodeler ta pensée au plus près des forces intuitives de l'esprit-cerveau n'avaient d'égal que le respect que j'ai pour ton travail intellectuel. Et que par ailleurs, essayant de m'emparer de ta richesse créative intellectuelle, j'essayais d'assumer son pendant psychologique -celui de vouloir affirmer sa valeur créative (et donc sa supériorité par rapport à la pensée existante) par l'étal de sa sophistication descriptive. Il y a trop de risque de développer une dictature intellectuelle qui peut très vite se transformer en tyrannie sanglante lorsque la majorité aura laissé échapper son pouvoir de distinguer ce qui fait un intellectuel, c'est-à-dire sa générosité créative.

Allez, au plaisir de te faire rugir encore plus.
Sincèrement,

M.

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Cher Karl, permets-moi d'ajouter un post scriptum à intégrer à ma réponse précédente.

J'oubliais de te signaler une des richesse civilisationnelle très importante de l'Afrique en matière économique et dont il serait crucial de s'inspirer: celle du don et du contre-don. Cela revient à dire que l'on ne restreint plus la production à la demande solvable et qu'on enlève le frein autodestructeur principal du capitalisme.

Dans notre système que tu as si bien décrit, ce qui a permis à chaque fois de repousser la chute inévitable vers un îlot de capitaliste avec des machines décadentes entourés d'un océan d'esclaves mourrant inutilisés, étaient la création de nouvelle richesse à ratisser grâce au progrès technique.

Aujourd'hui, que les gains de productivités concernant les besoins de bases (se nourrir, se soigner, s'habiller, se loger) atteignent ses limites physiologiques, toute relance ne peut trouver son moteur que dans un crédit octroyé au pauvre par l'intermédiaire d'un travail requérant un capital constant minimaliste (le vendeur de pizza en consommant son maigre salaire rend immédiatement ce crédit). Mais à chaque fois le crédit octroyé doit être plus grand, plus long et moins rentable... en bref, s'assimiler à un don (car profit=0) ce que ne fera jamais le capitaliste et qui le perdra. Mais c'est ce don/contre-don africain qui reconnu ou non peut seul faire la base d'une société libérée de son carcan capitaliste..

Merci de m'avoir écouté. À bientôt.

M.