La liberté

 

     
       

 

       

 

       

melju16@hotmail.com

      Salut,

Je suis une étudiante de secondaire 5, j'aimerais savoir ce qu'est pour vous la conception de la liberté.

 

       

 

       

Karl Marx

      Bonjour Mademoiselle,

Qu'on s'en avise ou qu'on se voile la face, l'idée moderne de liberté renvoie toujours de facon directe ou biaisée à la Déclaration des Droits de l'Homme des républiques bourgeoises. S'y révèle rien de moins que la façon d'une classe et l'impunité à la propriété privée qui est sienne. Si on généralise la réflexion pour aligner à côté de notre bourgeois «libre» de posséder ses industries et son fond foncier, les hobereaux «libres» dont s'entouraient les rois carolingiens, soudards en armes prêts à décimer ou à tenir une marche* en coupe réglée pour refouler Bretons, Normands ou Gascons, et ce Yankee «libre» qui se promenait en Angleterre en compagnie de son esclave et le rossant pour une bévue se fit interrompre par des constables et s'exclama: WHAT'S THAT FREE COUNTRY, WHERE YOU CAN'T EVEN BEAT YOUR NIGGER?**, on commence à y voir plus clair. La liberté d'une classe se gagne toujours au détriment d'une autre; elle est donc l'éclat du pouvoir politique, juridique ou militaire couplé à l'ignorance des grandes déterminations économiques qui fondent ce pouvoir. La liberté est au mieux une illusion de grands, au pire un mensonge destiné aux petits. C'est d'ailleurs seulement depuis la déclaration des «Droits» mentionnée ci-haut que l'idée de liberté s'est répandue dans les masses. Le serf féodal, féal et soumis, était à sa manière moins berne que le factotum contemporain, qui s'imagine si libre dans sa vallée de larmes. Un poète qui a vécu entre mon siècle et le vôtre*** a écrit: JE ME CROYAIS LIBRE SUR UN FIL D'ACIER QUAND TOUT ÉQUILIBRE VIENT DU BALANCIER. En disant cela il a tout dit sur la liberté.

Mes respects,
Karl Marx

* La marche était une zone tampon qu'un roi entretenait au Moyen-Âge entre une région troublée et les parties pacifiées de son royaume. Le seigneur guerrier chargé de tenir une marche pour le bénéfice de son roi était un marquis. La charge en ce temps n'était pas héréditaire et requérait une grande habileté dans l'art du combat et de la répression. De plus, les marquis n'étaient pas toujours très disciplinés et fomentaient parfois des révoltes contre leur souverain. Monsieur Marx donne cet exemple pour faire comprendre que le marquis «libre» contraignait à la fois la «liberté» des populations qu'il contenait, de celles qu'il était censé protéger, et de son roi même. [Note de la rédaction]

** QU'EST-CE QUE C'EST QUE CE PAYS LIBRE OÙ ON NE PEUT MÊME PAS BATTRE SON NÈGRE? L'américain du 18e siècle cité ici par Monsieur Marx croit que les constables anglais entravent «la liberté» en l'empêchant de frapper un homme qui est justement son esclave. Il ne se rend même pas compte qu'il enfreint lui-même la «liberté» d'un autre. [Note de la rédaction]

*** Monsieur Marx fait ici allusion au poète francais Louis Aragon (1897-1982) qu'il a pu lire grâce à son accès à la documentation que lui a fournie DIALOGUS. [Note de la rédaction]