L'accumulation virtuelle |
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| Monsieur, À la lumière des informations en votre possession concernant notre époque, comment percevez-vous l'évolution du capitalisme? Est-ce que l'accumulation de cette richesse financière absolument virtuelle qui se transige sur les places boursières du monde, ne risque pas de saper les fondements de notre système économique et plonger le monde dans une crise sans précédant? Charles Desjardins |
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| La réponse est un tonitruant:
oui. Je vous invite cependant à ne pas surestimer le caractère "virtuel"
des capitaux en circulation. En dépit des formidables débordements
spéculatifs, qui, quel que soit leur caractère spectaculairement gargantuesque,
ne concernent jamais que des ré-arrangements de répartition des avoirs,
le capital DE FAÇON GLOBALE tend à refléter la richesse effective.
Le principal problème étant celui de la répartition de ladite
richesse, c'est-à-dire, en dernière instance l'organisation de la propriété,
dont le caractère disproportionné en faveur des grands bourgeois de
votre temps s'accentue implacablement. L'idée d'accumulation virtuelle est
donc à tenir bien en laisse. Le principal danger ne semble pas être
une dévaluation généralisée due à une virtualisation
du crédit ou des monnaies, mais bien le débalancement entraîné
par la titanesque dissymétrie de la répartiton des avoirs. Ce qui me désarçonne le plus dans l'évolution économique de votre monde, c'est le boom inouï de secteurs qu'un homme portant les oeillères de mon siècle qualifierait de prime abord de non-productifs. Ci-devant nouvelles technologies, communications, divertissements dépassent en impact boursier les secteurs d'industrie lourde. Évidemment on mésestime l'importance de ces nouveaux secteurs pour l'industrie productive. Je crois comprendre qu'un "logiciel" est, mutatis mutandis, rien d'autre qu'une continuation et une maximalisation de la machine, et que tous les secteurs industriels en bénéficient, ce qui tend à remettre les choses en place. Ceci dit qu'un chanteur ou une romancière puissent tenir des avoirs multi-millionnaires reste pour moi un mystère compact. Mais tout n'est peut-être qu'affaire de perspective, d'appréhension adéquate des quantités. Notons aussi que vos marchés boursiers sont rendus trop volatils par la technologie, et surtout la planétarisation du boursicotage qu'autorise cette technologie. Le jour où toute la masse du bébé va pencher du même côté, la baignoire sur trépied va se renverser! Commencerons alors les pleurs surpris et indignes... Bien vôtre, Karl Marx |
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| Monsieur, Je vous remercie de votre réponse, elle jette de la lumière sur l'obscurantisme néo-libéral de notre temps. Voyez-vous, j'aurais été enclin à croire que cette richesse était surtout artificielle, du papier et de l'information spéculative qui se gonfle au rythme des échanges et qui ne correspond pas nécessairement à la réalité du marché ou à la richesse globale, comme vous le spécifiez si bien. Pour la nouvelle économie je crois que vous avez tout à fait raison, il s'agit d'outils, de machines sophistiquées destinées essentiellement à augmenter la capacité de production de l'industrie. Internet et ses applications deviendront peu à peu le centre mondial d'échanges où se transigera l'écoulement de la production "traditionnelle". J'aimerais, si vous le permettez, revenir à ce que vous appelez le principal problème du capitalisme, soit la répartition de la richesse et le processus de mondialisation. Assistons-nous réellement à l'agonie de l'État-nation? Lorsque des entreprises rayonnent sur la planète entière avec des chiffres d'affaires dépassant le PNB de plusieurs pays (même développés), nous pouvons douter de leur véritable autonomie «nationale», ils sont littéralement dépassés. Qui se chargera de régulariser les rapports entre les possédants et les esclaves afin d'assurer la sécurité de la production et des échanges? Croyez-vous en la possibilité de l'instauration d'un gouvernement supranational où la grande bourgeoisie redonnera au peuple l'illusion d'un juste "contrat social"? Merci de me lire et de me répondre, Charles Desjardins |
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| Cette vieille question de l'État-nation
comme régulateur du contrôle bourgeois sur le monde! Évidemment
cela nous fait toujours l'effet d'un coup de poing à l'estomac à Engels
et à moi-même de constater que la Prusse est aujourd'hui engloutie dan
une Allemagne qui est elle-même une des provinces de cette entité "Europe"
en compagnie de la France et de l'Angleterre, peut-être demain de la Pologne
et de la Russie! Et certes l'idée d'un pouvoir supra-national est la suite
logique de l'hyperbole que nous fait gicler à l'esprit cette étourdissante
dynamique. Mais voilà une logique un rien mécaniste peut-être.
Je m'explique. Un facteur reste négligé dans la ci-devant analyse "marxiste" (pas de commentaire sur ce terme) du capitalisme. Ce facteur c'est le fait que la bourgeoisie n'est pas une entité homogène et monolithique. Elle est au contraire traversée de contradictions internes très profondes, et de fait déterminantes sur la suite des événements... puisqu'elle est la classe dominante. La plus ancienne de ces contradictions, c'est évidemment la réalité de la CONCURRENCE, un des moteurs dialectiques cruciaux de la progression par crise du capitalisme. De ce point de vue les États-nations ont traditionnellement incarné la PERSONA (au sens étymologique de "masque de théâtre") des bourgeoisies en postures de concurrence. Le raisonnement s'inverse. Un tassement de l'État-nation serait l'indice d'un tassement de la concurrence interne à la bourgeoisie. Je ne dis pas que cela n'est pas possible, mais je dis sans ambages que si cela arrivait, ce ne serait plus le capitalisme, du moins le capitalisme tel que nous le connaissons. Que je donne un exemple, dont vous pardonnerez la maladresse et la gaucherie. On rapporte qu'un immense cartel du "logiciel" fait en ce moment face à un procès pour monopole par l'État-nation d'allure tutélaire des États-Unis de l'Amérique du Nord. L'État-nation semble, empiriquement du moins, soudain apte à abattre l'hydre monopolistique. Il paraît en avoir le pouvoir. Mais ce bélier juridique, ce Veau d'Or gouvernemental, est en fait monté sur un manche tenu par le consortium de circonstance formé par la totalité des concurrents plus modestes et plus spécialisés de ce cartel "informatique". Or même si la tête du bélier ne contient qu'une masse d'airain inerte, elle reste nécessaire tant que ce type de rapport de force à la fois bourgeois et antimonopolistique se perpétuera. C'est la houlette de l'autorégulation conflictuelle bourgeoise, que cet ovidé américain. Approfondissons cette question de l'État-nation comme masque de théâtre des bourgeosies "nationales" en concurrence. Ce sera pour constater qu'il est l'indicateur d'une DIVISION BOURGEOISE DU TRAVAIL, dont la concurrence n'est qu'une émanation. Voyez, si vous me permettez de me replier sur mon siècle, la lutte entre la France et l'Angleterre. Sur tous les fronts, le front colonial inclu, c'est la lutte du capitalisme agraire et usuraire contre le capitalisme commercial et industriel, chacun s'incarnant, se PERSONNIFIANT, bien temporairement, dans un État-nation particulier, comme Jupiter s'incarna dans un taureau ou dans une pluie d'or. Dans votre temps, tout similairement, les États du NASDAQ feront longtemps face aux États du DOW JONES dans une empoigne non seulement concurrentielle mais aussi assymétrique, en ce sens qu'elle manifeste de profonds mouvements historiques en matière de changement des leviers industriels déterminants, et des filons à profit. La lutte du logiciel contre le robot-usine restera encore pour un temps carapaçonnée dans la lutte des États-Unis contre la Chine. Et croyez-vous vraiment que la Suisse, les Bahamas, Malte et les Îles Caïmans sont des nations dont la bourgeoisie blanchisseuse d'argent peut se passer, même dans la portion la moins antagoniste de son douteux programme? En un mot, et jusqu'à nouvel ordre, les États-nations sont la vaste cristallisation purulente des contradictions internes des bourgeoisies mondiales, dans la lutte des secteurs de production montants contre les secteurs de production déclinants. La bourgeoisie ne pourra les éliminer sans éliminer ces contradictions internes. Et de fait l'élimination de ces contradictions internes serait l'élimination du capitalisme. Conséquement, je crois honnêtement qu'il y a lieu de conclure que l'État mondial ne sera pas un État bourgeois. Je n'ose pas me prononcer sur la question de savoir s'il sera... Bien vôtre, Karl Marx |