Globalisation des marchés |
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| Cher Karl Marx, Comment expliquez-vous le ralentissement de la consommation et de la production à l'échelle nationale de plusieurs pays d'Europe alors que les grandes entreprises produisent plus que jamais en fonction du commerce international? S'agit-il d'une stratégie de l'union patronale s'inscrivant logiquement dans le prolongement du développement de l'économie de marché capitaliste? En d'autres mots, cette "nouvelle phase" est-elle une conséquence logique du développement avancé du capitalisme? Si oui, quels sont les pays qui profiteront le plus de l'exportation ou de l'importation? Les pays puissants ne risquent-ils pas d'absorber une bonne part des capitaux et des marchandises des pays moins bien nantis? Concrètement, le libre-échange qui est le fil conducteur de la globalisation des marchés a-t-il des effets néfastes ou bénéfiques sur l'emploi? Personnellement, si j'applique votre théorie de la plus-value à cette problématique, il me semble qu'une diminution importante de la consommation au niveau national devrait se traduire par une perte d'emploi significative pour les uns et un surtravail pour les autres. Je pense aussi que cette politique a pour effet la dévaluation de la monnaie des petits pays exportateurs qui participent à ce jeu concurrentiel. Un jeu très compétitif à n joueurs alliés et coopératifs à un point tel que leur alliance fait croire qu'il n'y a plus qu'un seul joueur en définitive. À mon avis, ce jeu implique inévitablement une baisse du salaire réel et l'inflation. Je dis bien salaire réel par opposition au salaire nominal. Qu'en pensez-vous camarade? Cordialement, Luc Benoit |
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| Cher Monsieur, J'ai encore passablement de difficultés à penser l'économie-monde selon la logique de votre siècle plutôt que du mien. En mon temps les disparités de modes de production étaient beaucoup plus accusées, seulement en Europe. La notion de "tiers monde" était inexistante. Etc. Je n'en finirais pas d'énumérer les problèmes nouveaux et passionnants posés par votre siècle. Le moteur du mouvement réside ici dans les possibilités d'extortion du surtravail. Je ne sais pas comment vous appliquez la théorie de la plus-value à votre réflexion. J'entrevois certaines inversions du rapport cause-finalité dans votre développement. Suivez-moi bien. Les pays que vos journaux appellent du "tiers" et du "quart" monde sont aujourd'hui les grandes sources de plus-value. Les économies occidentales sont, en votre temps, à 75% post-industrielles (services et bureaucratie, principalement). Ainsi, un de ces "stylos à bille" (superbe objet!) produit au Honduras coûte infiniment moins cher en reviens que le même stylo à bille produit en France ou en Allemagne. Les coûts de frais sociaux sont inexistants dans le premier cas. L'assiette de plus-value produite par le prolétaire non-occidental n'a donc que le capitaliste comme convive à convoquer. Il n'y a plus à la partager avec le col blanc occidental, sous forme de charges sociales, et de cette kirielle de frais divers qui font du Nord-Ouest un oasis illusoire. Cette situation de disponibilité internationale de surtravail frais et bon marché suscite une véritable exportation du moteur de production vers les zones plus précairement prolétarisées. Vous évoluez dans un dispositif où le travailleur occidental s'est historiquement donné une protection sociale mais a laissé la bourgeoisie aux commandes. La conséquence en est qu'il fonctionne comme une sorte de rentier social, d'aristocrate ouvrier. Mais l'aristocrate dépend de sa terre nationale! Si celle-ci tombe en friche, c'est sa rente qui s'effiloche. Ici c'est la bourgeoisie aux abois qui rouille le blé de l'aristocrate ouvrier! Car, ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'expatrier le moteur de production, c'est aussi expatrier le moteur de consommation, car ce sont là les deux facettes dialectiques du même denier. Chercher de nouvelles sources de plus-value, c'est expatrier la production. Et expatrier la production, c'est expatrier le marché. Dans les derniers 25 ans de votre siècle, le pouvoir d'achat des masses prolétariennes indonésiennes, chinoises ou guatémaltèques a, en proportion, beaucoup plus augmenté que celui des masses françaises, états-uniennes ou allemandes. Le marché devient donc international, et vos entreprises domestiques produisent et trouvent le marché là où il se produit et se trouve. L'internationalisation du marché n'est donc pas la conséquence du tassement de la production domestique, mais sa cause. Moins de plus-value domestique, moins de pouvoir d'achat domestique. Moins de pouvoir d'achat domestique, tassement du marché domestique. Voir cela comme une stratégie voulue des patrons c'est dès lors basculer dans une interprétation volontariste de type militantisme vulgaire. Cet état de fait économique s'impose au patron occidental autant qu'au prolétaire occidental. La dynamique de concurrence pousse implacablement toute la machine dans le bourbier tiers-mondiste. Et ainsi, le ci-devant "libre échange" est lui aussi consécutif plutôt que causal. Les cris de vos libre-échangistes c'est le hululement de la chouette de Minerve, quand tout est joué et quand la nuit de la mondialisation est tombée. Qui va en profiter? Ah, ah. Voilà le beau merdier! Extirper la productivité des secteurs avancés, balisés socialement, pour la nicher dans des pays arriérés, semi-coloniaux, à régimes dictatoriaux et "bananiers", pour reprendre une image de votre époque qui dit bien ce qu'elle a à dire, donne une illusoire et courte impression de levée fraîche de profits rapides. En fait la régression (notez ce mot!) sur les zones à capitalisme sauvage aura à moyen et long terme les effets qu'ont eu le capitalisme sauvage: désorganisation de la production, dérapage social, paupérisation à outrance, spéculation menant à des crash boursiers, dans des pays pauvres mais dont le sort semble soudain rayonner sur le monde. La Thaïlande, la Russie et le Brésil en temoignent. Le capitalisme étire son sursis, mais tout cela revient à la baisse tendancielle du taux de profit. Elle se poursuit, inexorable, et les profits absolus ne doivent pas faire illusion quand au caractère déterminant de cette loi. Le capitalisme se love sur la planète entière, mais en même temps il s'étrangle impitoyablement avec ses propres circonvolutions. Il va se trouver coincé entre l'aristocratie ouvrière occidentale qui va se mettre à s'agiter pour ne pas perdre ses privilèges, et le prolétariat des nouvelles zones, productives industriellement mais arriérées politiquement, qui va se mettre à s'agiter pour acquérir les siens. On n'a pas fini de voir s'ébranler le monde. Mais cette fois-ci, le capitalisme ne trouvera plus un "quint" ou un "sixte" monde pour se réactiver, la planète étant une sphère finie... Bien à vous, Karl Marx |
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| Monsieur Marx, Je vous remercie pour cette réflexion pénétrante qui, dans l'ensemble, me satisfait. Votre réponse, semble-t-il, mériterait d'être approfondie puis complétée par deux ouvrages que je juge incontournables. Dans l'intérêt des lecteurs, permettez-moi de donner le titre de ces deux livres fort intéressants. Il s'agit de Capitalisme, socialisme et démocratie de Joseph Schumpeter et de Raison et légitimité de Jürgen Habermas. Votre fidèle lecteur, Luc Benoit |
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| Monsieur Benoit, Merci de cet utile complément d'information. Vous comprendrez que Monsieur Engels, mes filles et moi-même sommes la cause directe du manque d'"approfondissement" de Karl. Face à une question captivante, que dis-je magnétisante, comme la vôtre, laissé à l'abandon une nuit, le Maure aurait rédigé une plaquette de 70 pages. En huit jours, ce serait devenu un traité de 300 pages. Nous le contenons. C'est la loi du genre. Il doit rester lisible et bref. Il ne doit pas se détourner trop longuement de sa contribution à l'économie politique. Il doit se faire aider de Monsieur Engels s'il risque de devenir trop obscur. Il doit se faire aider de Laura et de moi-même s'il risque de devenir trop impulsif. Nous le ceinturons, mais il est compréhensif et adorable et voit bien que tout ceci doit être dosé. Nous évoluons en formation. Il est Karl Marx, et nous sommes sa mesure. Encore merci pour cette intéressante prise de contact avec notre petite machine communautaire dévidant posément un Karl Marx mesuré. Respectueusement, Jenny Marx, née Baronne von Wesphalen |