Marx, un dictateur démocratique? |
||||
|
|
![]() |
|||
|
|
||||
|
|
||||
| Cher Monsieur Marx, Votre influence sur la pensée de notre époque est énorme, vous l'avez bien dominée, et je ne m'en exclus point, même si je ne connais que peu de votre oeuvre. Cependant, je lis dans mon quotidien, aujourd'hui le 5 février, 2000, le compte-rendu d'une biographie de vous: Karl Marx, A life, la citation suivante, faite, paraît-il, en 1846, par un visiteur chez vous (je cite l'anglais, je crois comprendre que vous maîtrisez parfaitement l'anglais): " Marx was the type of man who is made up of energy, will and unshakeable conviction... He always spoke in imperative words that would brook no contradiction and were made all the sharper by the almost painful impression of the tone which ran through everything he said. This tone expressed the firm conviction of the mission to dominate men's minds and prescribe their laws. Before me stood the embodiment of a democratic dictator." Pourriez-vous, Monsieur Marx, commentez cette citation? Avec respect et admiration, Anonyme |
||||
| Monsieur, Que dire de ce court texte anonyme? Son contenu cible ma personne et me décrit en termes passablement adéquats pour la surface empirique, mais fortement ambivalents pour tout ce qui touche l'analyse de mes intentionnalités. Dans un débat, je parle d'autorité et ne m'en cache pas. Mais ma voix n'est pas ma voix. C'est la voix d'une révolution historique dont je ne suis que la modeste estafette. Mon autorité n'est pas celle du dictat mais celle des faits. Je ne dirige pas un état, je ne commande pas de bataillons, on ne m'obéit pas. Je n'assène pas mon autorité. Elle s'impose. Ma fougue, ma passion, n'y voyez que l'intensité, le sentiment d'urgence de celui qui voit, et qui harangue des aveugles. Et profitez-en par la même occasion pour m'épargner les qualificatifs de visionnaire, de prophète, de génie qui m'ont été assénés ex-post et post mortem. Ces calembredaines théologico-laudatives m'ont nuit bien plus que les pages les plus acidulées de mes adversaires les plus virulents. Je ne suis qu'un apothicaire qui cause potion curative avec des philistins au mieux bien intentionnés au pire ignares (mais je ne sais pas lesquels des deux sont vraiment les pires!), et qui ne voient pas que leur santé se délabre. Finalement, cette aporie "dictateur démocratique" semble vous commotionner et vous mettre dans tous vos états. Ce n'est qu'un mot de rhéteur, un éclat de voix confusionniste qui porte bien plus pour vous, qui sortez du grand siècle "dictatorial" de l'époque moderne, que pour moi ou pour ce pauvre hère qui a tiré d'une rencontre avec moi par trop d'ad hominem et par trop peu d'ad rerum. Bien à vous, Karl Marx |
||||
| Monsieur Marx, Nous qui sommes sous la forte influence de votre philosophie, permettez-nous de vous dire qu'un petit clin d'oeil sur vous, "modeste estafette" qui viviez avec "fougue" avec "passion" votre pensée, que nous pouvons lire, nous permet cependant de vous voir vivre! Par contre, les qualificatifs admiratifs, laudatifs, Monsieur Marx, ne sont pas que de notre époque, mais bien de votre vivant. Ne receviez-vous pas un grand nombre de visiteurs militants, admiratifs, certains intimidés par votre personne parce que déjà influencés par votre pensée? Avec mes salutations respectueuses, Anonyme |
||||
| Nous leurs servons un petit porto,
et ça passe. Les agressifs se calment, les laudatifs développent du
sens critique. Les pires ce sont les pédants. Ceux-là rien ne les arrête.
Le porto décuple leur fatuité. C'est comme un orage de printemps quand
on a oublié sa redingote. Mais mon épouse Jenny et ma fille Laura sont
passées maîtresses dans l'art de les guider au jardin... c'est-à-dire
à la porte. Je sais que cela va vous paraître un stéréotype,
mais les meilleurs ce sont les militants ouvriers. Si simples, si francs, si solides
dans leurs convictions. Ceux-là on les garde à dîner. Le bon
jambon fumé de Lenchen. Et après le repas, on leur sert une pipe chevelue
de tabac de Hollande, et on les écoute nous amener les nouvelles du continent. Karl Marx |
||||
| Merci bien, Monsieur Marx. Votre tableau poétique, me fait penser à un Manet, peintre français et votre contemporain. On aurait bien aimé être de ceux qui vous apportaient les nouvelles, espérer partager une soirée sympathique chez vous et une pipe de bon tabac de Hollande tout en vous écoutant parler avec passion et autorité! | ||||
| Mais je ne suis plus, d'évidence.
Et comme SUBLATA CAUSA, TOLLITUR EFFECTUS *, vous devrez vous priver de ces moments
précieux, excellent homme. Cordialement, Karl Marx *"La cause enlevée, l'effet est supprimé". Monsieur Marx cite cet aphorisme depuis une lettre de René Descartes au Père Mersenne, écrite fin mai 1637 (Note de la Rédaction). |
||||
| Monsieur Marx, Votre réponse me laisse perplexe et soulève une question philosophique intéressante. Êtes-vous donc conscient de ne plus être? Mais plus grave, nous, vos lecteurs, nous sentons dupés, nous qui croyions vous écrire Monsieur Marx, à travers les âges, à vous vivant!!! Ce que la publication Dialogue confirme dans sa publicité: "Ils sont vivants"... Ou alors faudra-t-il tristement affirmer votre citation de Descartes à son intime et très savant ami, le Père Mersenne: "Sublata causa, tollitur effectus"? P.S. Pourriez-vous, si cela vous est possible, m'indiquer dans quel contexte Descartes a écrit ceci? |
||||
| Disons pour faire court, dans le contexte
global du causalisme cartésien... Et je crois que ceci clos l'échange.
Père vous présente ses respects. Laura Lafargue, née Marx |