Lettre d'acceptation
de Karl Marx
à l'Éditeur
       

       
         
         

Jenny Marx

      Cher Sinclair,

Je ne vous cacherai pas que le Maure s'est un peu fait tirer l'oreille pour accepter de participer à votre idée de forum mondial de correspondance. Friedrich Engels, que vous connaissez certainement, qui était de passage à Regent's Park, nos deux filles Jennychen et Laura, et moi-même avons passé une nuit entière à discuter la question avec lui. Je ne violerai pas un bien grand secret en vous signalant que le fait que l'entreprise ne soit pas rémunérée est ce qui suscitait le plus de réticences chez Karl. Ses autres activités de publiciste nous rapportent hélas bien peu, sa santé n'est toujours pas très bonne, mais surtout il est complètement absorbé, littéralement obsédé, par ses travaux de nature économique, pour lesquels il a déjà écrit des milliers de pages.

Le rôle de Monsieur Engels fut particulièrement crucial pour finalement convaincre Karl. Notre ami a fait valoir le rayonnement mondial et l'impact militant de votre entreprise, ce qui a fini par emporter la décision. Je dois cependant vous prévenir, cher Sinclair, le Maure étant le Maure, il est probable que si nous le laissons à l'abandon avec votre entreprise, bien des correspondants risquent de voir leurs lettres demeurer sans réponse. Il est donc possible, probable même, qu'Engels (qui sur de nombreuses questions en sait autant que Karl, et le communique souvent mieux), Jennychen, Laura, et moi-même devions répondre à certaines de ces lettres adressées à l'auteur du Capital. J'espère que cet arrangement vous semblera convenable. Comme le disait, avec une amicale ironie, un militant ouvrier français qui était de passage chez nous il y a quelques mois: adopter Karl Marx, c'est inévitablement adopter toute sa tribu.

Acceptez, cher Sinclair, l'expression sincère de mes sentiments les plus respectueux.

Jenny Marx, née baronne von Westphalen

P.-S.: Karl devrait vous écrire sous peu pour confirmer sa participation à votre entreprise.
         
         

Karl Marx

      Monsieur le Directeur de publication,

Je vous présente mes excuses pour cette réponse tardive. J'ai beaucoup de difficulté à tenir ma correspondance à jour à cause d'un furoncle qui me fait terriblement souffrir et auquel je ne peux appliquer le cataplasme adéquat vu le montant exorbitant des frais d'apothicaire. J'accepte votre proposition de participation à un forum mondial de correspondance. Je suis prêt à discuter toutes questions de nature économique, sociale, ou philosophique avec vos correspondants. Je pose cependant deux conditions. D'abord je refuse d'engager le débat avec des disciples de Bakounine ou des lassalliens, car il ne valent guère mieux que les derniers de nos philistins allemands et m'irritent bien plus vite. Finalement, je réclame pleine liberté d'expression. On me rapporte qu'aucune censure ne s'exerce dans votre forum et je m'en félicite. Je suis prêt à commencer quand bon vous semblera.

Votre tout dévoué,

Karl Heinrich Marx