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Jean-François
écrit à

Marie Mancini


Votre séjour à Brouage


   

Altesse,

Permettez à l'humble serviteur et conteur de l'histoire de s'enquérir auprès de votre excellence de détails importants concernant votre séjour à Brouage. Dans sa biographie de votre vie, Francoise Mallet-Jorris fait allusion à une rencontre avec un Maure que vous auriez amené avec vous de La Rochelle. Le bonhomme était à ses dires «astrologue». Qu'en est-il? Votre père est-il aussi féru d'astrologie ou d'astronomie?

Ce détail me permettra d’écrire la structure du spectacle joué en juillet 2015 dans le cadre d'«Esquelbecq Village du livre.»

Recevez, Altesse, l'expression de mon profond respect posthume.

Jean François, conteur


Très cher Jean François,

Le moins que l'on puisse dire est que votre lettre est fort intéressante, ce n'est pas tous les jours que l'on me parle de mon séjour à Brouage qui n'est certes pas le moment que je préfère dans ma vie. Ce moment a été primordial dans la suite de mon existence; comme vous semblez connaître ma vie, et sachez que cela me donne une étrange impression, vous devez savoir que ce séjour avait pour but de me faire oublier de mon cher Louis, lui qui se devait d'appartenir à tous ces sujets sauf à moi. Il devait pour des raisons politiques que feu mon oncle le cardinal a souvent eu l'attention de me rappeler qu'un mariage était prévu entre le jeune roi et une jeune infante espagnole. Mais moi je n'avais cure de la politique, mis à part celle de mon cœur, et il faut croire à cette occasion que celui de notre jeune souverain battait à l'unisson du mien. Mais mon oncle était bien décidé à ce que la stratégie triomphe des sentiments et mit Louis devant ses responsabilités tout en s'assurant que je ne sois plus à ses côtés.

Si j'ai bien lu votre missive, vous indiquez que des gens écrivent des livres sur moi? J'en suis surprise mais flattée, c'est ma mère qui voulait me faire disparaître à jamais de la lumière qui en serait fâchée. Dans notre équipage il y avait effectivement des Maures dont un qui se disait astrologue, mais croyez bien que je n'ai jamais approfondi la question à son sujet. Mes sœurs étaient bien plus sensibles à cela que moi. Comme vous le dites avec justesse, mon père était féru d'astrologie et c'est à cause de cela que je faillis courir à ma perte. Ma mère n'avait d'oreilles que pour ses prédictions notamment vis à vis de notre destin. Et en croire les astres, le mien était particulièrement sombre et n'apporterait rien de positif au devenir des Mancini. Heureusement pour la suite, mon oncle ne fut pas aussi attendri par le chant des étoiles que le furent mes parents et me donna ma chance, en France, à la cour et c'est ainsi que je fis la connaissance de mon cher et tendre Louis. Pour en revenir à ce Maure astrologue, il s'est raconté qu'une de mes sœurs avait succombé à son charme, peut-être est-ce à cause de cela que l'on se rappelle de lui à votre époque? En tout cas jamais je n'ai eu la tentation de lui demander ce qui adviendrait de mon amour pour Louis; cette question-là, aucune planète, aucune étoile ne devra jamais en connaitre la réponse.

Vous entendrez peut-être dire que j'ai moi-même pratiqué l'astrologie, quelque temps après mon mariage d'avec le prince de Colonna. Régulièrement dans mes jeunes années d'épouse, je me rendais à Venise et y lisais les cartes pour le compte de la bonne société italienne. Il faut croire que l'attrait de la famille Mancini pour l'astrologie m'avait précédée et il me fut tentant de jouer à ce jeu-là aussi. Mais jamais au grand jamais je n'ai eu la passion, la croyance que mon père entretint avec cette science. Je ne faisais que me distraire et, avant que vous ne me posiez la question, je puis vous assurer que le jeune Maure qui nous accompagna à Brouage n'a été pour rien dans mon apprentissage dans ce domaine. Ni lui, ni mon père d'ailleurs, car pour cela il eut fallu qu'il soit descendu de sa tour d'observation et ce n'est pas à moi qu'il aurait offert cette attention. Je dirais simplement que nous avons ça dans le sang et j'entends dire régulièrement que mon petit-fils s'adonne à ce genre de spectacles lors de certaines de ces distractions romaines.

Brouage, l'évocation de ce nom me renvoie toujours aux mêmes souvenirs. Celui du vent iodé et du bruit de la mer, le ciel sombre comme un mauvais présage, les tours grises, comme la mer et le ciel, comme si ce tout ne formait plus qu'un amas de cendres. Brouage est entre terre et mer et moi entre vie et mort, espoir et désespoir. Après ce séjour je dus prendre la résolution d'oublier le roi de mon cœur et épouser un Colonna. Je revois cette tour où perchée je regardais la mer du haut de mon affliction; je revois aussi cette tour si différente dans l'architecture mais pourtant si semblable pour moi, celle où mon père semblait avoir décidé de terminer ses jours, ne s'intéressant à sa famille que par le biais de telle ou telle constellation. Ne descendant de là-haut que pour annoncer de mauvaises choses me concernant, à ma mère.

Je ne sais exactement à quelle date vous êtes là-bas dans votre monde, le successeur du mien, trop éloigné pour que je puisse croire en son existence, mais j'ai ouï dire par la machinerie Dialogus que vous pouviez être à l'aube des beaux jours. Si tel est le cas, alors cela signifie que votre spectacle approche. Voilà d'ailleurs un nouveau sujet d'étonnement pour moi. L'idée que vous fassiez un spectacle en mon honneur! Puis je lis que vous êtes conteur: cela a-t-il la même signification que pour moi? Allez-vous conter ma vie? Si tel est le cas, elle ne risque pas de laisser indifférents vos spectateurs! Mais alors cela signifie que vous savez quand et comment je suis décédée? Et ce qu'il advint de mon cher Louis qui certainement me survivra de loin tant on dit sa santé solide! Si tel est effectivement le cas, ne m'en dites rien. Je me doute que je suis mortelle, mais ce que je n'apprécie point dans l'astrologie, c'est cette obsession de lire dans l'avenir; je n'aime guère cela et de toute façon, je dois bientôt aller à Venise pour quelques affaires, cela me désolerait de gâcher ce voyage par de tristes prédictions!

Je souhaite encore que votre conte se déroule bien et j'espère que vous trouverez dans cette lettre tout ce dont vous aurez besoin et peut-être dans d'autres que j'ai écrites. J'espère de tout cœur vous avoir répondu à temps. J'aime tant les lettres, l'art littéraire! N'hésitez à aucun moment de m'écrire à nouveau et je vous souhaite de belles choses dans votre art. Peut-être le souffle du vent emportera-t-il vos paroles jusqu'à moi? Comptez sur moi pour leur rendre hommage.

Je reste votre dévouée à travers les époques,

Marie Mancini connétable de Naples



Très chère Marie et estimable connétable de Naples,

Merci d'avoir répondu à ma missive. Votre esprit fut à mes cotés durant toute l’écriture de la correspondance imaginaire entre Votre Excellence et le roi Louis que j'ai canalisée lors des mois de février, mars et avril 2015. Le 10 juillet et le 24 juillet, je lirai et interpréterai cette oeuvre dans le cadre du jardin médiéval «le clos aux herbes» à Esquelbecq en Flandres françaises. Je me permets de vous adresser le fruit de ma création: première version sans retravail, ni correction grammaticale et orthographique.

Votre histoire avec Louis est pour moi une tragédie extraordinaire et une histoire d'amour sans égale.

Recevez, Excellence, les marques de mon profond respect au travers des siècles et ma communauté de pensées à travers les temps qui nous unissent, les temps de l'amour et de la création.

Votre très dévoué et fidèle admirateur de la précieuse que vous fûtes.

«Vivez le merveilleux de votre patrimoine»

Jean François
Théâtre du Chêne Qui Conte


Très cher Jean François,

Vos mots pourraient être miens, c'est si étrange de se lire! Laissez-moi vous dire que le simple fait de me savoir au centre de votre attention suffit à m'émouvoir. Certes ma vie n'a pas été de tout repos, mais de là à en faire une oeuvre comme la vôtre voilà qui me laisse pantoise!

J'ai toujours eu une affection particulière pour les gens de lettres; pour moi la littérature est la plus belle création humaine et je suis flattée de voir que je me trouve dans l'esprit de certains de ces artistes. Vos écrits sont émouvants et ont réveillé en moi d'intenses souvenirs. J'espère que votre travail plaira à vos contemporains comme il peut me plaire à moi.

Par delà les siècles qui nous séparent, recevez mes hommages les plus sincères, que vous puissiez à jamais être ainsi inspiré.

Votre muse pour toujours,

Marie Mancini connétable de Naples

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