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Thaïs
écrit à

Marie Mancini


Vos relations et sentiments


   

Madame Mancini,

Vous et votre vie m'intriguez. J'aimerais, si cela est possible, que vous m'en disiez plus sur vous. Votre enfance était-elle dure? Après tout, vous avez quitté l'Italie pour rejoindre la France avec juste votre famille. À votre arrivée en France, étiez-vous perdue?

Comment était votre relation avec Louis XIV? C'était un grand roi très occupé pour son peuple: avait-il beaucoup de temps à vous consacrer et n'aimait-il que vous?

Quand vous avez quitté la France, vous êtes revenue en Italie, est-ce-que cela s'est bien passé? Et pendant votre séjour en Espagne qu'avez-vous fait?

Je suis vraiment désolée de vous submerger de questions à ce point, Madame, mais, si je peux me le permettre, votre vie me fascine et m'intrigue. Si vous ne trouvez pas le temps de me répondre, je comprendrais; j'espère que vous avez aimé recevoir ma lettre.

Je vous prie de bien vouloir croire, chère Comtesse, en l'assurance de ma considération,

Thaïs



Très chère Thaïs,

Je ne puis pas dire que mon enfance a été dure, car ce ne fut pas le cas; seulement notre mère avait des projets à notre encontre, elle désirait nous faire profiter pleinement du statut de notre oncle pour que nous prenions de bonnes places. Il est vrai que ma mère ne me voyait pas comme sa préférée, elle me trouvait trop caractérielle et difficile à manier; de plus mon père ne cessait de lui répéter les mauvais présages que lui signifiaient les astres à mon encontre. Elle n'avait pas d'aussi belles ambitions pour moi que pour mes frères et sœurs; tout juste souhaitait-elle me trouver un couvent dans lequel je pourrais voir mes jours défiler et idéalement elle aurait aimé que je ne vienne pas en France, mais sur ce dernier point mon oncle fut intraitable.

Une fois arrivée en France, il ne faut pas croire que ma mère devint plus clémente à mon égard, elle fit tout son possible pour éviter que je ne paraisse à la cour où selon elle je n'avais pas ma place. Je devais passer mes journées en sa compagnie. À défaut de faire naître en moi de meilleurs sentiments à son égard, ces longues heures me permirent de m'imprégner de la belle littérature française et de faire croître ma culture.

Je n'étais pas perdue une fois arrivée en France parce que je n'eus pas l'occasion de l'être; comme je l'ai dit, ma mère n'aspirait pas à d'autres projets me concernant que de me trouver un couvent respectable pour que je prenne le voile au plus tôt, en attendant que son dessein se réalise. Je n'avais comme espace de vie que celui de nos appartements communs. Quand enfin le destin m'offrit la possibilité de paraître à la cour, ce fut comme si j'y étais depuis de longs mois déjà. De par les visites que nous reçûmes, ma mère et moi, de par les descriptions que l'on me fit du moindre rouage de la cour du roi, je me sentis en terrain connu; de plus j'avais si soif de pénétrer ce monde, de trouver un peu de liberté que, si je me perdis à mes débuts, ce ne fut pas sans plaisir, de sorte que j'en garde de meilleurs sentiments que ce que vous devez penser.

La relation que j'entretins avec Louis le Quatorzième fut aussi chaste qu'intense, aussi heureuse qu'impromptue, aussi regrettable que décevante. Il fut mon seul vrai amour de ce temps-là et je pense qu'il en était de même pour lui. Nous étions deux jeunes gens transis d'amour et d’espérance. Quand nous étions ensemble, je n'étais plus la nièce du cardinal Mazarin, mais une jeune fille prête à plonger dans la vie, il n'était plus un monarque, mais un jeune homme fougueux avide de découvertes. Il était certes très occupé, mais avait appris à profiter de l'existence, puis pour lui son métier de roi ne fut jamais une contrainte, il lui était naturel. Il savait profiter des plaisirs simples propres à notre jeune âge tout en gardant à l'esprit l'importance de ses décisions dans le destin de son royaume. Il savait aussi bien écourter un conseil pour profiter d'une ballade sous le soleil printanier que consacrer une nuit entière à l'étude d'un important traité. Le temps qu'il me consacrait était le temps qu'il fallait, le temps qui était mérité.

Certainement il n'aimait que moi, je n'en ai jamais douté, quoi que certains aient pu en dire; je savais son amour vrai et exclusif. Peut-être cela n'aurait pas duré éternellement, mais notre relation fut trop courte pour que mon destin me l'apprenne et je ne m'en plains pas. Et lui non plus n'en a pas douté.

La raison seule pour laquelle je dus me retirer dans mon pays natal a suffi à rendre ce retour détestable, ce fut pour moi un échec complet. Non seulement on m'éloigna du cœur du roi mais aussi de sa terre, terre promise à mon sens, terre qui devait connaître mon ascension et qu'au final je ne revis jamais. Mon mariage ne fut pas la pire des disgrâces que je vécus à ce moment-là: le plus difficile fut de retourner de là ou je venais. Certes l'Italie m'avait vu naître et grandir, mais j'avais placé comme idéal de vie de ne jamais y revenir; alors je vous laisse imaginer ce que je ressentis quand mon pied foula pour la première fois depuis des années cette terre connue, mais si cruel symbole à mon égard. Ma mère aurait aimé que je reste à Rome; en partir malgré sa présence fut une victoire sur la destinée qu'elle avait écrite pour moi et finalement revenir au sein de cette ville permit à cette destinée de prendre sa revanche: ma mère, quoiqu'elle fût morte à ce moment-là, avait gagné. Elle a réussi là où je vais échouer, elle poussa son dernier soupir en terre de France et moi je suis condamnée à pousser le mien ici-même, ce qu'au final elle voulait pour moi.

Ce séjour en Espagne est plutôt symbolique, si l'on prend en compte que c'est au nom de l'Espagne que je sacrifiais mon amour sincère pour le roi. Là-bas, je fus reçue à la cour, mais les manigances qui s'y produisirent m'en chassèrent, mon époux me retrouva et me fit prisonnière dans un couvent. Je pus avoir des nouvelles de mes fils; encore une fois, voilà une terre qui me réserva le meilleur comme le pire, c'est à croire que je suis condamnée à vivre toujours intensément, intensément mal ou bien ou encore les deux à la fois, mais une vie modérée ne semble pas faite pour moi. De l'Espagne j'en suis revenue, mais non sans avoir perdu un bout de moi comme à chaque escale dans mon existence.

Mademoiselle, ne soyez pas désolée de me submerger de questions comme vous dites, c'est avec un plaisir sans cesse renouvelé que je prends la plume. Je suis toujours autant surprise de constater à quel point ma vie peut surprendre, intriguer les gens de votre époque. Seriez-vous donc privée du droit de voguer aux flots de vos passions? Car au final c'est cela qui constitua mon existence entière. Cela sera toujours avec plaisir que je répondrai à vos missives, soyez en assurée jeune demoiselle. Vous avez l'âge avec vous, gardez cela à votre esprit et j'espère que vous saurez garder longtemps l'énergie qui semble transparaître à travers vos mots. Si vous voulez m'entretenir d''autres sujets, je reste à votre disposition, ma plume trempée dans de l'encre fraîche juste pour vous, en attente de vos écrits.

J'allais oublier, je ne porte pas bien, heureusement pour moi, le titre de comtesse, je laisse cet honneur à feu ma sœur Olympe. Me concernant le titre de reine aurait pu me satisfaire; à défaut j'accepte celui qui m'est dû de connétable.

Je reste votre dévouée,

Marie Mancini connétable de Naples

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