Peter Pan
écrit à

   


Corto Maltese

   


Un peu de transmission de savoir...

    Bonjour Corto Maltese,

Savez-vous réellement pourquoi l'on vous croit? Les personnes charismatiques sont celles qui sont persuadées de leur légitimité en ce bas monde. Je crois -et vous allez sans doute me détromper avec la morgue dont vous faites preuve dans votre correspondance, et qui me peine un peu, je l'avoue- que j'ai ceci de commun avec vous, qu'ayant passé la majeure partie de ma vie à l'étranger, et jamais plus de trois ans dans la même ville, je n'ai pas d'attaches. Mon coeur n'est pas fixé et n'a pas de lieu où asseoir sa sécurité. Tant mieux, bien entendu! Seulement, je ne navigue pas avec votre brio.

Pourrais-je solliciter un petit conseil sur le moyen concret d'apprécier ce qui m'entoure? Ou comment donner de la valeur aux choses? Tout ce que j'ai réussi à faire, c'est monter sur le toit orange de mon lycée (et deux ou trois choses intéressantes à Madagascar, aussi). J'ai du mal avec le quotidien. Je ne sais être que désespérément banal pour ne pas être totalement bizarre.

À part ça, si vous étiez défiguré, quelle serait votre réaction (et y en aurait-il une)? J'ai bien conscience que c'est une question stupide, mais l'élévation de vos réponses élégantes à des questions presque normales me ravit.

Que feriez-vous s'il s'avérait, comme le prétendent avec un aplomb paparazziesque certaines de mes sources, que Caïn était amoureux de vous? Je voudrais, délicieux albatros affranchi, une vraie réponse. Mais l'art de l'esquive est trop bien dissimulé chez vous pour que vous ayez honte de l'utiliser, n'est-ce pas?
 
Sinon, je trouve Cush très beau, et je crois qu'il vous plaît aussi (vous aurez beau jeu de dire que c'est une obsession chez moi, mais je prête le flanc sans crainte. C'est beaucoup trop amusant pour que je sois prudente).

Je vous souhaite, Corto, de passer par la baie des Dunes à Madagascar, qui existe et est déserte, et de continuer à être un enfant qui se passe de la peur, avec autant de bonne foi.

Peter Pan, qui sait, comme vous, provoquer ce qui la façonne.

Peter Pan, ou petite fille qui refuse de grandir,

Pour une personne qui dit mal dire ce qu'il y a à dire, je trouve que tu te débrouilles très bien. Et que tu m'apparais comme une personne tout à fait normale. Cela dit, je n'en sais rien. Question d'impression. Pour le reste, je reviens sur ton séjour à Madagascar et je te trouve bien chanceuse d'y avoir consacré trois ans de ta vie, que je devine très courte. Tu as pu voir et faire des choses que très peu de gens ont la chance de connaître. Une grimpeuse d'arbres dans l'âme. Au pays de Neverland. Pour ce qui est de mon séjour dans la grande île, il fut bref mais il y en a qui ont eu l'idée farfelue de nommer leur estaminet à mon nom, dans le sud, à Tulear. On y sert de la cuisine italienne. C'est pour dire.
 
Dis bonjour à Wendy de ma part ou au petit oiseau blanc.

C.M.

Corto,

Le petit oiseau blanc vous connaît très bien je crois... Mais je ne sais déjà plus pourquoi je dis ça. Quant à «Wendy», qui est-ce? Je dois oublier, voyez-vous, ou je m'apesantirais comme tous ceux qui grandissent (car dans leur tête, des possibles se referment quand les voies se précisent, sur le support du souvenir. On m'a dit que c'était une question de réseaux neuronaux, mais ça ne m'intéresse pas).

Oui, j'ai de la chance, une chance aussi immense que non méritée, car du haut de ma jeune majorité, je ne fais pas encore assez pour diriger mon destin. Peut-être parce que cette notion de «gérer» (tout le monde gère tout, aujourd'hui) m'a toujours fait peur: elle manque terriblement d'humanité! Il n'est pas bon d'être capable d'objectivité (vous me direz: illusion!) car on s'y perd soi-même, et dès lors, rien ne vaut la peine qu'on s'y intéresse.

Au fait, j'ai aussi vécu deux ans au Salvador et trois autres au Maroc. Par contre, je ne suis malheureusement pas passée par votre bar à Tuléar. En fait pas du tout, seulement par Fort-Dauphin (aux multiples carcasses de bateaux sur l'immense plage déserte) pour ce qui est du sud de l'île.

Vous m'intéressez, car vous savez comme moi, Peter, ne pas vous fixer, ne pas vous attacher et, partant, ne pas vous définir. Vous êtes et serez toujours capable d'être un autre, non? Ou au moins, de fuir, sans un vide au cœur. Vous fabriquez vous-même la valeur de ce qui vous entoure.

Peter Pan

Peter Pan… Ou est-ce la fée Clochette?

Essayons de voir ce que tu me demandes exactement. Est-ce moi, ou je sens un léger vent d'insatisfaction qui souffle sur ta vie? Mais je veux tout de suite te dire que si tu as connu la grande île de Madagascar, et en plus que tu as aimé ton séjour, j'aimerais connaître les deux ou trois choses intéressantes que tu y as faites. Pourquoi? Parce que cette île aux mille contrastes continue de m'envoûter. Sa musique, rendue par les dizaines d'ethnies qui la peuplent, est enivrante.
 
De Cush, je dirais simplement que de toutes mes amitiés, la sienne m'a profondément troublée, car en lui j'ai senti un esprit tout à fait libre, malgré un manque d'affranchissement flagrant et contradictoire envers sa religion. De Caïn Groosvesnore, ce jeune garçon naïf qui vite, trop vite, a plongé dans le monde adulte, c'est plutôt de sa cousine que je me suis épris provisoirement.

Pour le reste, de la quotidienneté, de la banalité de ce qui nous entoure, du monde défiguré que nous habitons, même si tout nous fait mal, tout reste à dire et à faire, non? Je n'ai ni conseil ni réponse. Comme toi, je m'interroge.
 
C.M.
Corto,

Bien sûr, un vent d'insatisfaction! Je suis seule et dès que je suis sincère, personne ne comprend! La seule personne à qui je me suis ouverte m'a patiemment expliqué que je fonctionnais trop différemment du reste du genre humain pour m'entendre un jour avec un de ses représentants, et quelque temps après il m'a lâchée et laissée absolument toute seule. De tout ça il ressort l'image d'une paumée totalement dingue et asociale, alors que pour la plupart des gens qui m'entourent je suis normale.

Mais il ne s'agit pas de ça, n'est-ce pas... Donc, Madagascar. J'y ai vécu trois ans et même si ça peut paraître insignifiant, j'ai notamment rencontré Tao, cinq ans et marin, qui se débrouillait mieux avec sa barque à moteur que moi avec un vélo; j'ai survolé dans une pirogue les coraux de la mer d'émeraude, je suis montée sur un banian blanc gigantesque, j'ai tiré à l'arc du haut du manguier du jardin, je suis passée au clair de lune à côté des baobabs, accrochée à la fenêtre du 4X4, j'ai visité les tsingy et leurs bizarres cavernes et boyaux au sol tapissé de cafards ou de jolie caillasse qui brille... Tout ça sans aucun touriste à proximité. Comme c'est pittoresque, hein? Par contre, excusez-moi mais je ne sais pas du tout en quelle circonstance vous avez connu la grande île (sous-entendu: me renseignerez-vous?) Elle a bien dû changer depuis, sauf peut-être le nombre de bordels pour marins. Pardon, ça m'a échappé.

D'accord avec vous: tout reste à dire et à faire, en théorie. C'est même le sens du «Peter Pan», en fait. Mais j'ai la désagréable impression de ne pas être en mesure d'apprendre à dire et à faire justement (déjà, «dire» j'ai beaucoup de mal comme vous l'avez constaté si vous avez lu jusqu'ici). Tout ne peut pas s'apprendre, si?
 
Je sens que cette lettre ne va pas être publiée... Me ferez-vous encore l'honneur d'une réponse?

Peter Pan (persiste et signe)


Depuis la dernière fois? Une autre cavale, une de plus, une autre réussie. À Ba, en 1923, nous nous sommes rencontrés, en effet. Je le sais car tu étais, me disais-tu, une grande amie de Louise Brookzowyc et c'est toi qui m'a mis sur la piste du mystère qui entourait son décès. Je t'en remercie. Il s'agit bien de toi, n'est-ce pas?