Juste une lettre |
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| Monsieur Maltese Début de lettre peut-être cérémonieux, peut-être un ton plus désinvolte aurait-il été de mise, «marin», capitaine sied tellement mieux au personnage que vous campez à la face du monde, mais nous ne nous connaissons pas, et une telle familiarité me semble déplacée. Lorsque je dis que nous ne nous connaissons pas, ce n'est pas tout à fait exact, puisque depuis près d'une quinzaine d'années, je scrute le profil qu'un italien vous a dessiné sur fond de canaux et de ponts, de trains et de neige, et de côtes désolées ou verdoyantes d'une île où les corbeaux sont en réalité fils de féérie et messagers de l'Autre Monde. Depuis vos passages en ces différents lieux, les choses ont un peu changé. Banshee o'Dannan doit se réjouir de savoir son île libérée du joug anglais et rager de ce qu'une partie soit toujours sous la domination de la couronne. Mais l'on chante de moins en moins gaelique dans les pubs d'Erin, et je crains que les leprechauns aient déménagé leurs chaudrons d'or pour s'éloigner des bed and breakfast profitant du «renouveau celtique»... À moins que mes yeux soient restés aveugles? Il doit toujours y avoir beaucoup de frères de Cush en Ethiopie, mais ils ont troqué leur costume de vent contre de plus lourdes djellabas, des treillis à taches vertes. Confusément, je sens aussi qu'ils ne relèvent pas non plus du même fanatisme. L'enthousiasme révolutionnaire de Shangai Li a cédé la place à un pragmatisme qui emprunte aux pires côtés du capitalisme effrené et du communisme décérébrant. On n'envoie plus les aventurières après des trains d'or russe, on les enferme par quelques dizaines dans des usines de jouets... Raspoutine, lui, doit être heureux. Le banditisme a atteint de tels sommets en Russie que ce serait bien le diable s'il n'avait pas réussi à s'enrichir! Mais cet homme est le diable, n'est-ce pas? Cependant, ce serait vraiment étonnant qu'il n'ait pas engrangé fortune en revendant le petit Gauguin, celui qui ne lui appartenait pas. Et s'il est riche, il doit certainement s'ennuyer de toi. Venise... Il paraît que Venise a quelque peu changé. Ce n'est plus seulement les hommes qu'elle rend paresseux, elle l'est devenu aussi. Il paraît qu'on ne rencontre plus tellement de chats dans les courettes, aussi secrètes fûssent-elles. Quant aux crabes qui, dit-on, paressaient au soleil le long des canals, ils semblent aussi avoir fui, chassés par les touristes pressés. Dans de telles conditions, les Fainéants de Venise doivent avoir trouvé d'autres endroits pour mener leurs affaires... Mais je t'écrirai pour te faire partager mes impressions sur la ville lacustre, lorsque j'en serai revenue. À mon avis, il fait très certainement toujours bon y flâner, il suffit de regarder plus haut que la masse de touristes, oublier qu'on en est soi-même un, se prendre à rêver aux sculptures qui cachent des niches vides de trésors et riches de lettres d'amis défunts. Et connaissant ton talent à rêver, à suivre chimères et mythes au bout des mers ou bien à paresser en quelque cours tranquille, à l'abri des ennuis. J'espère d'ailleurs que le passage de la rue de l'amour des amis est toujours ouvert, et que tu ne t'es pas retrouvé emmuré derrière, ce qui expliquerait peut-être le long silence de ces dernières années. Ou bien aurais-tu replongé entre les pages d'un recueuil de contes helvétiques? Lledelwin Évidemment, il s'agit d'un pseudonyme. Qu'importe, n'est-ce pas? Un tel nombre de tes connaissances se parent de surnoms que tu ne te formaliseras pas de ce que je tais mon nom? |
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| Monsieur Lledelwin, Encore un autre qui n'ose signer sa missive de son véritable nom. On dirait que tu as un nom d'elfe. Ta lettre, juste une lettre, a un petit côté nostalgique. On dirait que tu as perdu tout espoir de voir venir une époque moins romantique et onirique à tes yeux. Pourtant, n'entends-tu pas la douce mélodie de la harpe du vent qui te chatouille l'oreille et qui te fait rêver les yeux ouverts? Sinon, il faut rester chez toi si tu n'admets que change le monde autour de toi. Moi, je continue de chercher la marmite en or du leprechaun. C.M. |