Mina
écrit à

   


Corto Maltese

   


Banshee

   

Corto Maltese,

Je m'appelle Mina et ce que je vais vous écrire risque de vous rappeler un souvenir amer et triste... mais je juge plus honnête de vous en faire part, maintenant que j'ai l'opportunité de vous parler, vous que je croyais disparu à jamais. Voilà, exilée à Paris depuis cet automne, je suis retournée dans la grande maison familiale de Saint-Malo, il y a quelques semaines de cela, et j'y ai découvert quelque chose qui m'a bouleversée. Aussi, je ne puis attendre plus longtemps. Je me suis introduite dans le grenier de la maison, poussée par ma nature trop curieuse, et j'ai mis la main sur un coffret renfermant des lettres. Ces lettres ont été écrites par mon arrière-arrière-grand-mère, dont j'ignorais le nom jusqu'à présent... aussi quelle fut ma surprise quand je lus ce nom: Banshee O'Dannan.

Ces lettres vous étaient destinées. Je ne sais si Banshee aurait apprécié mon geste, puisqu'apparemment elle a renoncé à vous les envoyer. Cependant, je pense qu'il faut que vous sachiez, maintenant qu'elle a rejoint le Sid. Je me permets donc de vous les retranscrire ici, et j'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur.

Humblement, Mina

«À toi,

Le vent faisait chanter la carcasse de la baleine jadis échouée sur la plage et les mouettes criaient en troupe affolée entre le sable et les vagues vertes de l'océan. Je m'étais arrêtée non loin du rivage. Un soleil d'automne fouillait la grève de sa lumière froide. Je te regardais arriver les mains enfouies dans ton caban de marin au col relevé. Tu marchais la tête basse et le front buté. Tu semblais triste et mal à l'aise. Je me demande encore comment tu as trouvé le courage de me demander de partir avec toi. Et je me demande surtout comment j'ai trouvé l'énergie de refuser et de te dire adieu. En affirmant que je portais malheur alors que c'est mon malheur que je porte en moi. La dernière image que je garde de toi est celle d'une longue silhouette adossée à la dune. Tu faisais corps avec l'horizon et seuls les oiseaux de mer signalaient ta présence. Cela fait bientôt deux ans que leurs cris imbéciles résonnent dans mes cauchemars.

Banshee

À toi,

Go dtuga tlacht ar no ghlor
No chumta a-nocht is ro-mhor
Qu'un voile vienne sur ma voix
Ma tristesse cette nuit est immense
Je suis mal après le départ des rois glorieux,
Après Diarmaid et Conan
Après la mort d'Eogan au javelot gris
Et de Conall du premier assaut.

Que résonnent nos antiques ballades
Lorsque je ne crois plus au combat.
Lorsque s'allonge la litanie de toutes nos victimes.
Lorsque ne cessent pas les cris des suppliciés dans les prisons anglaises.
Que résonnent nos antiques ballades à l'heure où j'apprends la trahison de Pat Finnucan et l'honneur maudit du major O'Sullivan.
À l'heure où l'Irlande n'est toujours qu'une île amputée.
Et que le ciel ou le diable me débarrasse de ton souvenir.

Banshee

À toi,

Mon univers était celui du vent et de la mer, de la bruyère et des murets de pierre, l'univers du vieux monde celtique. Je suis partie le retrouver dans la petite Bretagne, tel Merlin débarquant au port d'Aleth, aux côtés de Ban et Bohor rejoignant leurs royaumes de Gannes et de Benoïc. J'ai parcouru la forêt de Brocéliande, j'ai guetté les korrigans dans les alignements de Kermaria, j'ai entendu la charrette de l'Ankou dans les chemins creux de la baie d'Audierne. Et je me suis arrêtée dans cette île du golfe du Morbihan que les cartes ont presque oubliée. Telle une vieille femme, ployant sous les vrais malheurs et les faux souvenirs. Au long de mes routes, si des étreintes de passage m'ont arraché des cris, aucune n'a su réchauffer mon corps. Un jour je lèverai l'ancre pour des horizons calcinés, afin de recroiser ton sillage, matelot du diable.

Banshee»


Humble Mina, 

Donc, Banshee m’aurait écrit ces lettres enflammées, pleines de mots à double sens et de sentiments. Dommage que je ne les ai jamais reçues tout de même. Dis-tu vrai? La Bean-Sidhe serait passée dans l’Autre Monde? J’ai peine à le croire. Je n’ai pas entendu son keening. Son refus de partir avec moi fut une immense peine.

Je vais recopier ces lettres que tu m’envoies et les relire souvent. Je t’offre mes plus sincères remerciements. 

Corto, matelot du diable