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Madame de Maintenon

     
   

Vous et les favorites du Roi

   

Très chère Françoise,

Comment vous portez-vous depuis notre dernière correspondance? L'hiver n'est-il pas trop rigoureux pour vous? L'un qui restera sans doute dans votre mémoire sera celui de 1709 où, si je me souviens bien, le vin gelait même à la cour.

J'aimerais aujourd'hui vous entretenir au sujet des favorites de Louis XIV. Avez-vous tissé des liens avec Louise de la Vallière? Est-il vrai qu'avant de partir pour le Carmel, celle-ci vous a demandé de veiller sur ses enfants? Comment avez-vous vécu le fait que mademoiselle de la Vallière et la marquise de Montespan étaient en confrontation permanente au sujet du Roi?

Est-il exact que vous avez poussé la duchesse de Fontanges à quitter la cour? Si je puis me permettre, n'avez-vous jamais regretté de ne jamais avoir eu d'enfants bien à vous ?

Je vous envoie toute mon amitié chère amie,

Anaïs



Très chère Anaïs,

Quel plaisir de décacheter une enveloppe où votre plume a tracé les gracieuses arabesques qui composent votre nom: cette boucle qui s'élance en pointe pour former le «A» annonce les courbes du «n», s'épanouissant avec la rondeur du «a» que pour ne mieux repartir dans les déliés du «i» et de ce «s», ce «s» dont les fioritures semblent impatientes de conclure pour laisser place au tréma, couronnant le tout.

Vous vous enquérez de ma santé avec votre délicatesse habituelle et il me fait plaisir de répondre à votre sollicitude par de bonnes nouvelles: je me porte aussi bien qu'une jouvencelle à laquelle il aurait été interdit toute forme d'abus, c'est-à-dire qu'à part les limitations qui font loi à mon grand âge, je me sens plutôt bien. Au point de manifester quelque impatience lorsque les courriers de Saint-Cyr n'ont aucune missive pour moi. Voilà bien un signe de ma bonne santé dont je sais que vous vous réjouirez tout autant que moi! Vous mentionnez ce terrible hiver qui a affecté toute la France...Chère Anaïs, vous qui faites tant de cas de ma santé, vous imaginez bien ce que cet hiver a signifié pour nos paysans et la France tout entière! À la Cour, seuls certains plaisirs ont été sacrifiés; à la campagne, la vie même était menacée! Jamais je n'oublierai ces rapports qui nous parvenaient: familles décimées, récoltes perdues, bétail anéanti, etc. Que le vin des courtisans de Versailles gèle n'était qu'une anecdotique et il est vite devenu de bon ton à la cour d'en faire gorges chaudes, mais Louis et ses ministres étaient surtout préoccupés par l'impact qu'aurait cet hiver sur les approvisionnements du pays... Cet hiver a définitivement mis à mal les finances du Royaume à une époque où il nous aurait fallu un accroissement des revenus pour financer la guerre. Laissons là ce sujet peu plaisant et abordons plutôt celui, plus léger, des favorites sur lesquelles vous vous interrogez. J'ai côtoyé Mlle de La Vallière sans trop la connaître, et ce, à un moment où la faveur du Roy lui faisait défaut. Elle m'a paru une créature particulièrement vulnérable à la vindicte de la cour et particulièrement, à celle de la favorite en titre, laquelle ne se privait pas d'humilier cette ancienne rivale à toute occasion. (À mon corps défendant, il me faut ici préciser que seule Mme de Montespan ne m'a semblé de taille à s'imposer comme favorite: sa morgue, sa beauté, son esprit et ses relations en faisaient une ennemie redoutable à laquelle peu osaient se frotter. Son ambition n'avait d'égale que la devise familiale: «Avant que la mer fût au monde, Rochechouart portoit les ondes»). Louise et moi avions en commun notre situation, qui peut se résumer à celle de servantes de Mme de Montespan et étions différentes en ce qu'elle était en disgrâce, noble dame tombée en défaveur et servant de paravent à une relation qui ne pouvait s'étaler au grand jour alors que mon rôle était beaucoup plus humble, soit celui d'une dame de petite noblesse impécunieuse devenue gouvernante des enfants du Roy. Jamais toutefois ne m'a-t-elle fait sentir mon infériorité tant elle se faisait humble elle-même et peut-être devait-elle sentir ce mélange de pitié et d'admiration qu'elle m'inspirait. Pitié parce qu'elle s'est longtemps bercée de l'espoir de voir le Roy revenir à elle; admiration pour la grandeur d'âme dont elle faisait preuve envers «ses bourreaux», probablement puisée à la source d'une piété profonde. Le terme de confrontation pour décrire cette rivalité me semble inapproprié tant le rapport des forces était inégal: d'un côté, la favorite triomphante, usant et abusant de son pouvoir sur son Royal amant; de l'autre, une créature blessée, brisée, endurant en silence afin d'expier ces quelques années de bonheur volées à la bienséance. Mon coeur se révoltait à chaque éclat injustifié d'Athénaïs, à chaque flèche empoisonnée décochée d'une main sûre d'atteindre sa cible. J'ai bien tenté de raisonner Athénaïs qui, lorsque nous bavardions en tête-à-tête, démontrait plus d'humanité, mais il suffisait d'un regard trop appuyé du Roy sur son ancienne flamme pour que ses instincts pervers se réveillent.

J'ai été soulagée de voir Mlle de la Vallière quitter la cour, sachant qu'elle ne pourrait guérir tant qu'elle aurait sous les yeux un spectacle qui ne pouvait que raviver sa douleur. Elle a bien souvent tenté de le faire, mais le Roy, peu soucieux de voir étaler une relation adultère au grand jour, surtout que le mari était tout sauf complaisant, s'est longtemps opposé à cette décision. Le jour venu, il est vrai que Louise m'a recommandé ses enfants, voeu que je me suis empressée de lui accorder, tout en lui disant que ma protection serait bien inutile, car le Roy veillait déjà sur eux. Quant à Mlle de Fontange, l'on m'a reproché le conseil que je lui ai donné de quitter la cour, doutant de mon désintéressement dans cette affaire. Sans vouloir me justifier, il m'avait semblé, à l'époque, que c'était la seule option sensée. Il était évident que le Roy se lassait de sa naïveté frôlant parfois la stupidité et de ce qu'elle affichait sa faveur sans réserve aucune, jouant à la presque reine. Le Courtisan, qui ne se gênait déjà pas pour moquer ses manières provinciales, n'attendait qu'un signe pour la déchirer à belles dents. Je voyais venir le drame pour cette enfant qui ne possédait pas la morgue d'une Montespan pour riposter ni l'humilité d'une la Vallière pour plier. Le Destin a tranché à sa façon, plus cruelle encore, laissant mourir abandonnée de tous celle qui fut un moment le point mire de tous les regards.

Votre dernière question, ma chère Anaïs, ranime un regret lancinant que je croyais enfoui définitivement sous le poids des années. Que de fois n'ai-je pas rêvé que cette petite main potelée se réfugiant dans la mienne fût de la même chair... Cependant, il me faudrait être bien égoïste pour ne pas penser qu'il en a été mieux ainsi: avec tous les revers de fortune qui ont jalonné mon parcours, il est heureux que je n'aie pas eu cette charge supplémentaire! Que la faim me tenaille, soit! Mais que les miens aient à en souffrir m'aurait été intolérable. Dieu dans sa sagesse m'a fait connaître les joies de la maternité dans les meilleures conditions, à travers mes pupilles et je Lui en suis reconnaissante.

Très chère Anaïs, vous saurez toujours me pousser à fouiller les tréfonds de mon âme afin de satisfaire votre curiosité! Rassurez-vous, c'est un exercice que je fais volontiers lorsqu'il s'agit d'une amie à laquelle je peux me confier en toute confiance.

Mes salutations les plus chaleureuses,

Françoise



Chère Françoise,

Je vous remercie pour votre réponse. J'attends toujours moi aussi avec beaucoup d'impatience que l'on me transmette votre courrier. Je ne m'attendais point moi non plus à devenir l'une des amies de la célèbre marquise de Maintenon. Je vous remercie encore pour l'amitié dont vous me faites grâce. À propos de la jeune Marie-Angélique de Fontanges, j'aurais d'autres questions à vous soumettre très chère.

Tout d'abord, la princesse Palatine, après la mort de Louis XIV, probablement afin de ne pas s'attirer la colère de son royal beau-frère, a accusé la marquise de Montespan, «la plus mauvaise femme du monde» selon elle, d'avoir «fait empoisonner le petit garçon de mademoiselle de Fontanges». Pensez-vous vraiment que madame de Montespan était aussi mauvaise que le prétend la duchesse douanière d'Orléans? Vous qui avez vécu tant d'années avec elle, croyez-vous qu'Athénaïs était capable de faire assassiner l'enfant de sa rivale, la duchesse de Fontanges?

D'autre part, votre nièce, cette charmante madame de Caylus, a écrit à propos de la duchesse de Fontanges:«Cette fille s'est tuée pour avoir voulu partir de Fontainebleau le même jour que le roi, quoiqu'elle fût en travail et prête à accoucher. Elle fut depuis toujours languissante». En effet, votre nièce aurait été du voyage lorsque la cour partit pour Fontainebleau le 13 mai 1680 pour revenir à Saint-Germain le 8 juillet. Il apparaît donc aux dires de madame de Caylus qu'en 1680, Marie-Angélique était grosse des oeuvres de Sa Majesté Louis XIV. Or, si je ne me trompe, la duchesse de Fontanges a mis au monde son fils à la fin du mois de décembre 1679. A-t-elle porté en son sein un second enfant de Louis XIV?

Avec mes plus sincères amitiés,

Anaïs


À Saint-Cyr, le 16 mars

Vous pardonnerez mon silence, ma chère enfant, quand je vous dirai que je fus tantôt fort affaiblie d'une fluxion et d'un rhume de cerveau qui me firent voir ma dernière heure venue. Je ne vous répondrai aujourd'hui que brièvement car dans mon état l'évocation de tous ces morts me fait sentir une étrange peine.

Je n'ai jamais ouï parler de cette accusation que vous dites que lança Madame, mais je puis bien vous affirmer que je ne pourrais en croire un mot. Si vous écoutiez jaser le monde, alors Madame de Montespan aurait empoisonné tout Versailles! Ne vous fiez pas à ces rumeurs: vous parlez d'un temps où tout trépas était réputé un empoisonnement, comme si en fallait tant pour mourir...

À ma connaissance, la duchesse de Fontanges n'eut qu'un enfant: vers la fin d'année 1679, elle accoucha prématurément d'un garçon mort-né et ne se remit jamais vraiment de ses couches, qui furent ertainement au bout du compte la cause de sa mort. Quant à Fontainebleau, le roi, voyez-vous y alla plus d'une fois dans sa vie, je ne crois certes pas impossible qu'il y soit allé tant en 1679 qu'en 1680, je n'ai pas tenu registre!

Dans l'état où était la pauvre duchesse, avant ou après son accouchement elle n'aurait certes pas dû le suivre si elle avait préféré la santé à la faveur.

Adieu, ma chère enfant.

Maintenon


Chère Françoise,

Votre lettre m'a donné bien de la peine car il semble que vous soyez bien mal ces temps-ci. J'espère de tout coeur que vous vous rétablirez vite, chère amie.

Bien à vous,

Anaïs