Vos maris et prétendants
       

       
         
         

Nathalie

      Chère Madame de Maintenon,

Je voudrais tout d'abord vous féliciter d'avoir enfin épousé le Roi Louis XIV, le Roi Soleil, le plus grandiose des rois de France... Mais comment avez-vous fait pour vous faire épouser de ce grand monarque alors que vous n'étiez déjà plus une jeune fille (dont le roi raffole encore, même à son âge avancé)? Est-il vrai que le Roi vous a épousée parce que vous êtes très dévote et que vous seule pouvait encore lui permettre de sauver son âme dévoyée?

J'aimerais aussi que vous nous parliez de votre premier mari, le poète Scarron. Comment était-il physiquement? Était-il aussi laid et répugnant que tous le disent? Est-il vrai qu'il était très tendre et très attentionné envers vous? Auriez-vous aussi la grâce de me rappeler le nom de votre prétendant favori, celui pour lequel votre coeur battait si fort avant votre rencontre avec le Roi Soleil? Et qu'est-il devenu après votre entrée officielle à la Cour en tant que gouvernante des enfants du Roi et de la Marquise de Montespan?

Je vous prie, chère Madame, de bien vouloir excuser mes indiscrétions mais il me semble intéressant de vous questionner personnellement à ces sujets plutôt que de lire dans les livres toutes sortes de versions différentes les unes des autres...

Merci et toute mon admiration à vous,

Nathalie de la lointaine Nouvelle-France

 

       
         

Madame de Maintenon

      Très chère Nathalie,

Votre prénom qui, si je ne m'abuse, est originaire de ces lointaines steppes de Russie, doit être une curiosité en Nouvelle-France! Et quel plaisir de recevoir du courrier de Nouvelle-France, moi qui ai connu la vie de colonie!

Quoiqu'elles me touchent, je ne peux accepter vos félicitations. Ma vie aurait pu être un conte chuchoté à voix basse au coin du feu sous les yeux émerveillés des enfants et les regards incrédules des adultes et, si j'ai fait quelques choix heureux, seul, Celui qui connaît notre destinée guidait mes pas et ceux du Roi. Cette gloire qui m'est échue, je n'ai rien fait pour la mériter. Et si j'ai appris à m'y sentir à l'aise au point de tenter d'y jouer un rôle, quoique plus médiocre que l'on ne dit, le Roi n'ayant que peu d'estime pour le jugement dont la gent féminine peut faire preuve dans les affaires du Royaume, ce fut surtout suite aux admonestations de mon Directeur de conscience.

Quant au goût dont s'est pris le Roi pour moi, n'y voyez aucun artifice de ma part ni ne le jugez trop durement. Humble gouvernante, j'osais à peine lever les yeux sur le Roi et, ce qui nous a d'abord liés, c'est son intérêt de père attentionné pour l'éducation de ses enfants. Que cet intérêt ait changé de cible et bien, comme vous le mentionnez, le Roi a toujours été sensible à la beauté féminine et, sans me vanter, l'on célébrait encore mes atouts à cette époque, particulièrement mes yeux dont l'âge n'avait pu altérer l'éclat. Les mauvaises langues ont dit que le Roi avait perdu au change lorsqu'il a laissé tomber Athénaïs mais ils oublient que l'étincelante Athénaïs pouvait parfois cracher ses flammes, ce dont le Roi s'est lassé à la longue, trouvant reposant de bavarder avec moi dont la seule ambition était de le servir de mon mieux.

Quant à l'âme du Roi, si j'ai tenté de l'aider à la sauver, c'est parce qu'il a bien voulu se laisser toucher par la Grâce. Si le Roi, dont la dévotion ne s'est jamais démentie, était tombé dans le péché ce n'était guère sa faute mais bien parce qu'il était entouré de trop de complaisants, prêts à justifier ses moindres faiblesses.

Vous me demandez de décrire M. Scarron. Je ne tenterai pas d'en faire un Adonis malgré toute l'affection que je lui conserve par-delà la mort: il a lui-même décliné de manière impitoyable les effets du mal qui le torturait dans plusieurs de ses écrits («Je ressemble à un Z. Jíai les bras raccourcis aussi bien que les jambes et les doigts aussi bien que les bras. Je suis un raccourci dela misère humaine »). Toutefois, les portraits censés le dépeindre ne peuvent rendre la flamme de son esprit qui faisait oublier son corps disgracieux. Corps tordu, figé dans une position assise peu propice au sommeil, lequel était d'ailleurs régulièrement troublé par des douleurs atroces.

Tout cela ne nuisait aucunement à son génie ce qui faisait que les beaux esprits recherchaient sa compagnie. Ayant beaucoup à apprendre sur la vie en bonne société, ce mariage qui ne devait me servir qu'à éviter le couvent, seule alternative pour les jeunes filles pauvres, s'est avéré une école où Scarron jouait le maître dévoué et patient. Je lui en serai toujours reconnaissante.

Vous parlez de mes prétendants, alors qu'il ne s'agissait que suivre les préceptes de la Carte du Tendre. J'avoue qu'à ce jeune âge, il m'arrivait d'agir comme une étourdie et il s'en est suivi bien des scènes amères avec mon bon Scarron qui croyait à ma trahison. Il avait ses propres raisons de douter, le pauvre, lui qui n'a pu m'offrir qu'un «mariage gris». Mais pour l'innocente que j'étais, ces jeux étaient tout sauf ragoûtants et il aurait fallu plus qu'une tournure agréable pour me convaincre du contraire!

Si mon coeur s'est emballé pour l'un de ceux qui me courtisaient, j'ai mis un point d'honneur à sauvegarder ma réputation, le seul bien sur lequel peut compter une jeune fille de modeste origine. Le maréchal d'Albret, dont la gazette a fait mon amant, était l'un de mes amis les plus précieux (et le resta jusqu'à sa mort) et celui grâce auquel je fus introduite à la Cour car Madame de Montespan fréquentait son salon. Avec Monsieur de Villarceaux, la situation était plus compliquée car il était de ces hommes pour qui un refus n'est qu'une invitation. Je dois confesser que sa belle figure et sa passion m'ont troublée au point que j'ai fini par succomber. C'est un fait que je ne peux nier car il a fait faire un portrait de moi dans le plus simple appareil. Je ne sais trop ce qu'il advint de lui par la suite car notre relation s'est terminée de manière quelque peu abrupte.

Un dernier point qui, je l'espère, vous éclairera: vous regrettez le manque de cohérence dans les différents écrits qui me concernent. Sachez que, même à l'époque où se sont produits ces événements, la rumeur publique permettait une panoplie d'interprétations, selon le goût du jour ou l'humeur des interlocuteurs. Selon la longue expérience que j'ai accumulée maintenant que j'ai dépassé les 80 printemps, j'ai pu constater que la Vérité n'existe qu'en Dieu et que le reste n'est
qu'une question de point de vue. N'ayez donc crainte d'user de votre propre jugement pour former votre propre opinion, madame Nathalie.

Bien à vous,

Françoise
         
         

Nathalie

     

Chère Madame de Maintenon,

Je dois vous dire d'emblée que votre précédente lettre m'a enchantée! Si votre manière de raconter votre vie est la même que celle avec laquelle vous leur racontiez des contes de fées (aux enfants) ou les progrès de vos tendres petits protégés (au Roi au sujet de ses enfants naturels avec la Marquise de Montespan), je comprends parfaitement le Roi Soleil et ses petits de s'être entichés de vous à ce point! Je dois dire que j'ai lu souvent sur vous et je vous trouve formidable moi aussi! Et vous, vous n'avez eu que vos beaux yeux et votre dévotion envers Dieu pour convaincre le Roi de votre valeur; ce n'est pas comme la Marquise de Montespan qui, si belle fut-elle, a fait appel à des sorciers pour dire des messes noires (dont les rituels étaient assez horribles d'ailleurs, tels des sacrifices de bébés, etc...) afin de garder le Roi plus longtemps lorsqu'elle s'aperçut que de plus jeunes pouvaient lui ravir son titre de favorite (telle la ravissante mais fragile Mlle de Fontanges qui mourut si jeune et de si étrange façon qu'on a crû que peut-être la Montespan l'aurait empoisonnée pour ne pas perdre ses privilèges que lui accordait si généreusement le Roi...).

En fait, votre vie entière me semble être un exploit en soi! Quant à vos prétendants, je vous remercie d'avoir été si franche avec moi alors que de si nombreuses personnes de partout dans le monde vont lire vos confessions intimes... Mais une chose m'intrigue encore: Qu'est-ce que la Carte du Tendre??? Cette expression fort désuette nous est inconnue de nos jours... En quoi cela consistait-il exactement? Est-ce une autre façon de nommer «l'amour courtois» du Moyen-Âge? Ou est-ce bien différent comme pratiques?... J'aimerais en savoir plus...

Une autre question me tracasse: j'ai lu que comme directrice de l'École Saint-Cyr, dédiée à l'éducation des jeunes filles nobles mais pauvres, vous êtes fort sévère et parfois même presque cruelle avec vos protégées... Est-ce vrai et si oui, est-ce simplement à cause des méthodes éducatives préconisées à votre époque ou cela vient-il de vos propres méthodes basées sur votre expérience personnelle de jeune femme pauvre qui a réussi à s'élever, grâce à sa force de caractère, dans la hiérarchie sociale, allant jusqu'à épouser le plus grand Roi que la France, voire la Terre entière, ait jamais porté? Cherchez-vous en fait à endurcir ces jeunes filles trop tendres qui pourraient se faire «dévorer» par les grands méchants loups que sont les hommes, nobles ou roturiers, riches ou pauvres?... C'est encore question de simple curiosité, pardonnez encore mon audace, Madame...

Pour finir, vous me dites avoir vécu un certain temps dans les colonies, puis-je savoir laquelle ou lesquelles, car je ne me souviens plus l'avoir lu...

D'une admiratrice de l'ancienne Nouvelle-France (aujourd'hui le Canada, hélas devenu possession du Royaume d'Angleterre en 1760)...

Avec mes respectueuses salutations,

Mademoiselle Nathalie*

P.S. * En effet, le prénom Nathalie provient de la Russie et était jadis très très rare voire inexistant à l'extérieur de ce pays, mais vers 1965, à l'époque de ma naissance, ce prénom a fait «fureur» en France et au Canada... Si je ne m'abuse, il s'agissait d'une mode (même si elle dura une bonne dizaine d'années environ) qu'avait créée un chanteur de charme français du nom de Gilbert Bécaud avec sa chanson Nathalie qui parlait justement d'une bien jolie guide  russe qu'il aurait rencontrée un jour en Russie lors d'un voyage... Et comme ce chanteur faisait «fureur» à cette époque, la vague des Nathalie est née... Dans votre temps, existait-il des chanteurs de charme, un peu comme les troubadours et les trouvères du Moyen-Âge et si oui, pouvez-vous m'en nommer que vous aimiez bien...