perezromain+free.fr
écrit à

   


Madame de Maintenon

     
   

Une singulière personne

    Madame,

Je vous écris, car vous êtes pour moi une singulière personne. Votre destinée est des plus incroyables! Votre vie a inspiré nombre d'auteurs et je les comprends volontiers; à une époque où la société était strictement hiérarchisée, vous avez franchi toutes les étapes qui conduisaient à la faveur suprême! J'ai, Madame, beaucoup de questions qui brûlent mes lèvres, mais je n'en retiendrai que quelques-unes: quels sont vos sentiments vis-à-vis de madame de Montespan? Comment percevez-vous le système de la cour? Le jugez-vous pernicieux et si oui, comment expliquez-vous que c'est ce système qui a fait de vous ce que vous êtes? Enfin, ma dernière question vous semblera peut-être indiscrète et je m'en excuse d'avance: avez-vous vraiment aimé le Roi?

Pour ma part, Madame, je ne vous dirai qu'une chose: je vous admire. Vous êtes une femme d'exception et je respecte votre courage et votre combativité. J'aurais aimé vivre sous le glorieux Roi-Soleil et me délecter de la splendeur de la cour, mais c'est une faveur dont vous avez hérité à ma place.

J'espère que vous trouverez le temps de me répondre. Soyez, Madame, assurée de mon dévouement et de mon profond respect.

Votre serviteur,

Romain

Monsieur,

Vous semblez à la fois bien et mal connaître mon histoire, dois-je soupçonner l'exactitude de mes historiographes ou une lecture trop fougueuse de votre part? Si je ne suis pas reine, je n'ai pour autant jamais été une favorite au sens que l'on donne à ce mot à Versailles.

Le roi m'épousa dès qu'il le put, avant cela Madame de Montespan était encore plus ou moins la favorite en titre, par défaut pourrait-on dire, du fait de la mort de la duchesse de Fontanges.

Votre question sur mes sentiments vis-à-vis de Madame de Montespan doit être précisée: Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart est morte cela va faire douze ans: je ne l'avais revue depuis 1691, si je ne m'abuse. Quels sentiments a-t-on pour les morts, que le souci de leur salut? Je prie pour elle régulièrement, elle fut une des grandes présences de ma vie, et je pense à elle rarement, car je veux m'écarter de la nostalgie de mes années de jeunesse. Si nos relations ne furent pas toujours bonnes, étant donné son caractère et notre histoire commune, je n'ai guère fréquenté de personnes dont j'appréciasse autant l'esprit.

Monsieur,

Vous semblez à la fois bien et mal connaître mon histoire, dois-je soupçonner l'exactitude de mes historiographes ou une lecture trop fougueuse de votre part? Si je ne suis pas reine, je n'ai pour autant jamais été une favorite au sens que l'on donne à ce mot à Versailles.

Le roi m'épousa dès qu'il le put, avant cela Madame de Montespan était encore plus ou moins la favorite en titre, par défaut pourrait-on dire, du fait de la mort de la duchesse de Fontanges.

Votre question sur mes sentiments vis-à-vis de Madame de Montespan doit être précisée: Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart est morte cela va faire douze ans: je ne l'avais revue depuis 1691, si je ne m'abuse. Quels sentiments a-t-on pour les morts, que le souci de leur salut? Je prie pour elle régulièrement, elle fut une des grandes présences de ma vie, et je pense à elle rarement, car je veux m'écarter de la nostalgie de mes années de jeunesse. Si nos relations ne furent pas toujours bonnes, étant donné son caractère et notre histoire commune, je n'ai guère fréquenté de personnes dont j'appréciasse autant l'esprit.

Je suis plus embarrassée encore de votre question sur ce que vous appelez le système de la Cour. S'il y avait système, c'était celui qui faisait des grands nobles du royaume des adorateurs du Roi, mettant tout leur espoir en un seul mot de celui-ci au lieu de comploter dans leurs terres ou à Paris. Vous voyez que je ne suis guère concernée... et que je ne puis que trouver ce système très bon et non pernicieux, car l'on m'a fait des contes terribles de La Fronde. C'est là que je vous trouve bien mal renseigné quand vous me dites que ce système profita à mon ascension, puisque tout au contraire c'est dans le secret, l'on pourrait même dire la clandestinité, que le roi fit ma connaissance et commença de m'apprécier.

L'on me pose souvent la question de savoir si j'ai aimé le Roi. Je trouve cela un peu déconcertant. Le moyen de ne pas l'aimer, tout au moins de ne pas en tomber amoureuse, quand il était l'un des plus beaux et fastueux cavaliers du royaume? et... il était le Roi tout simplement, cela fit tourner des têtes en tous temps, et celui-ci fut le plus grand des rois! La plupart des femmes de la Cour étaient affolées de lui, sa belle-soeur, Madame Palatine, en tomba amoureuse de la façon la plus touchante dès qu'elle le vit, et le demeura toujours.

Après cela... il est de bons mariages, il n'en est point de délicieux, et j'ai renoncé à l'illusion du parfait amoureux dont rêvait ma jeunesse, car devant le roi il fallait d'abord plier. Je le craignais moins à la fin de notre vie commune, mais il était l'homme du monde le plus difficile à divertir. Or le divertir, et l'amender, c'était là tout mon ouvrage. Et je ramais pour amuser un homme qui n'était pas amusable... J'ai quelques excuses d'avoir parfois trouvé plus de bonheur à Saint-Cyr, peut-être, qu'auprès du roi.

Je sens une petite fièvre qui augmente tandis que j'écris. Bonsoir, Monsieur. Ne craignez point de m'écrire.

Maintenon