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Nathy |
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Ninon de Lenclos |
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| Madame, Puis-je me permettre de vous poser quelques questions bien indiscrètes, je le conçois, à savoir, quels étaient vos rapports avec Melle Ninon de Lenclos Avez-vous rencontré cette demoiselle chez votre époux Scarron ou bien avant? On dit que vous lui auriez rendu service en servant de caution pour sa rentrée dans la société. Étrange, vous saviez pourtant qu'elle était une courtisane venant d'être emprisonnée sur ordre de la Reine. Il se dit aussi qu'il y ait eu plus que des liens d'amitiés normaux entre Mlle de Lenclos, Louis de Mornay (marquis de Villarceaux) et vous, Françoise Scarron, au point de vous faire partager le même lit pendant quelques mois, ou seule avec Melle de Lenclos Monsieur de Villarceaux fut-il en premier lieu l'amant de Melle de Lenclos ou inversement? Chez les pauvres ou chez les paysans, des personnes du même sexe couchaient ensemble en toute innocence, mais c'était plutôt une question de chaleur contre le froid. Votre époux Scarron fit souvent allusion aux goûts que vous pouviez avoir pour les femmes. Après être devenue Mme de Maintenon et par la suite l'épouse secrète de Louis XIV, avez-vous continué à fréquenter Melle Ninon de Lenclos de près ou de loin? À vous lire. Nathy Mademoiselle, Si je débrouille bien votre propos, vous me demandez si je fréquentais en tribade Mademoiselle de L'Enclos? Je vous dirai sans détour que non, et que je ne crois point que cela ait été jamais dans les moeurs de cette dame, qui ne dissimulait pourtant point ses amours, on ne peut dire moins! Au sujet des goûts de Ninon, je peux même vous conter une anecdote révélatrice qui vous permettra aussi de corriger la chronologie de vos connaissances. Quand je la rencontrais au début du printemps 1656, Ninon ne sortait pas de prison mais venait de rompre avec Monsieur de Villarceaux. Elle n'avait quitté la société du Marais libertin, quatre ans auparavant, que pour vivre à l'écart sa passion avec ce gentilhomme. Peu de temps après ce retour, dès avril, la Reine Anne signa sa relégation aux Filles Repenties à la suite des demandes pressantes de la Compagnie du Saint-Sacrement que choquaient l'éclat prodigieux de la belle et le scandale, plein de triomphes, qui l'environnait. De là, comme le monde qui venait visiter la recluse était encore trop nombreux, elle fut conduite hors de la ville chez les Bénédictines de Lagny où elle n'eut guère de compagnie. «Je crois bien qu'à votre imitation, je finirai par aimer mon sexe» écrivit-elle alors à notre ami Boisrobert, un petit abbé qui pratiquait le vice italien. Je ne sache point cependant qu'elle ait jamais été réduite à cette extrémité-là, quand Reine-mère la fit élargir un an plus tard. J'avais bien pensé, –et Madame de Sévigné ne se gêna pas pour l'exprimer bien publiquement– que sa fréquentation n'était pas des plus favorable à ma réputation, mais allez résister à l'amitié de cette femme hors du commun! Je n'avais pas encore appris assez de prudence, ou de lâcheté. Et si vous l'aviez connue, vous auriez compris qu'il y avait pour moi plus de bonheur à jouir du privilège de sa conversation, que de temps à perdre en attouchements que je ne juge point méprisables, s'ils sont à votre goût, mais qui ne m'ont point intéressée, surtout s'agissant de la dernière jupe, après celles de ma tante de Villette et d'une religieuse, soeur Céleste, à laquelle je me suis abandonnée en confiance. Il n'y eut plus jamais pour moi semblable confiance ni amitié, je le puis reconnaître maintenant. Qui n'a vu Ninon, assise sur un ployant, s'accompagner languissament sur son théorbe et chanter de sa voix douce: «Je m'abandonne à vous, amoureux souvenirs...», ou esquisser à l'occasion une de ces sarabandes qu'elle dansait avec la grâce d'une comédienne italienne, ne sait rien de la beauté. Qui ne l'a entendue dire des vers, philosopher gaiement sur l'amour et l'amitié, conter légèrement quelque nouvelle de galanterie sans jamais donner dans la médisance, ne sait pas ce que c'est que l'esprit. Je n'allais toutefois pas jusqu'à me laisser séduire par les diableries qu'elle proférait lorsqu'elle partait à dogmatiser sur la religion! Il est vrai que je croisais chez elle un jour Monsieur de Villarceaux, mais on ne le voyait pas souvent rue des Tournelles, hors les moments où il venait savoir quelques nouvelles du fils qu'il avait eu avec elle, et qu'elle laissait en nourrice à la campagne. Si tous deux conservaient des rapports de bonne amitié, ils ne renouèrent jamais de commerce amoureux, encore moins avec moi en tiers. Il me semble d'ailleurs qu'à ce moment-là l'on médisait plutôt de nos après-dîners avec Monsieur d'Albret: votre temps se mélange peut-être dans les médisances, mais semble, hélas, y prendre autant de plaisir que le nôtre. J'espère cependant qu'il a conservé une mémoire d'Anne de L'Enclos qui ne la réduise pas à la galanterie comme le font trop souvent les âmes basses et incultes, alors qu'elle fut l'un des plus grands esprits libres du dernier siècle. Quant à mon pauvre Scarron, il m'a prêté toutes les infidélités possibles, s'agissant de la chair. D'une part parce-qu'il ne se consolait point de ne plus y pourvoir comme il s'imaginait qu'il l'eût fallu pour satisfaire une épouse, et aussi parce que ses variations sur ce thème étaient une des curiosités piquantes qui nous valaient des visiteurs. Or tenir salon nous nourrissait. Je finis même par lui dire un jour en public: «Mais enfin, Monsieur, peut-être que si vous n'en aviez pas tant dit et écrit sur votre mariage, on n'eût pas cru que je dusse aller chercher ailleurs ce que toute femme espère de trouver en son logis!»! Bien entendu, des fâcheux ont ressorti les propos de mon pauvre jaloux quand a crû la faveur royale à mon endroit. Croyez bien que si ce fut en vain c'est que ma réputation était déjà inattaquable, ou plutôt que les témoignages de mes bonnes moeurs ne manquaient point dès ce temps de disqualifier de tels ragots. Vos considérations sur les lits m'ont fort divertie, mais je n'ai plus l'énergie de vous exposer le rôle du lit dans un salon de ce temps. L'on m'affirme d'ailleurs que vous pouvez vous instruire dans vos livres sur les moeurs de ces salons... et la place du lit sur lequel se tenaient souvent plus de trois personnes, et dedans l'hôtesse au moins! Madame de Rambouillet n'en usait pas autrement dans la chambre bleue, et Dieu sait si jamais personne fut moins suspecte de moeurs perverties! Mais j'ai ri surtout à l'idée que seuls les pauvres pouvaient coucher ensemble pour autre chose que l'oeuvre de génération, et essentiellement pour se protéger du froid: je suis alors la femme riche qui entre toutes craint le plus du froid, et j'ai cru en périr toute ma vie. Aujourd'hui encore, à Saint-Cyr, je prends souvent dans mon lit la petite Marie de La Tour pour m'en garantir. Ainsi, c'est effectivement pour cette raison du froid que Ninon m'invita à partager son lit lors d'un séjour que nous fîmes en Vexin en 1663 (Scarron était mort, alors, et n'en fit point d'épigramme!). Dans ce lit nous nous réchauffions mutuellement, autant par la chaleur de nos esprits que par celle de nos corps. Nous passions des heures à causer, dissertant volontiers de l'amour en général sur le mode de la philosophie, mais ne le faisant pas, désolée ma chère si je vous déçois. Cela demeure pourtant le bien le plus précieux dans mes souvenirs de cet été-là, alors que j'étais dans le vif de ma passion pour Monsieur de Villarceaux, que je visitais chaque jour au domaine voisin. Je ne vis plus Ninon, bien entendu, à partir de 1674, quand je m'installais à la Cour à la légitimation des enfants du Roi et de Madame de Montespan, dont j'étais la gouvernante. Votre lettre m'aura fait remonter bien loin dans le passé, et à la rencontre de souvenirs finalement assez doux. Je vous en remercie. Françoise d'Aubigné Chère Madame de Maintenon, Je suis bien aise que mes considérations sur les lits vous aient divertie en ce temps maussade et pluvieux d'hiver. Il y a, il est vrai, beaucoup de ragots qui se disent à votre sujet ainsi que sur Mademoiselle de Lenclos. Il se dit dans ces indiscrétions, que lorsque vous visitiez Mademoiselle Ninon dans sa demeure et que vous y passiez la nuit, en tout bien tout honneur comme j'ai pu le comprendre, que vous lui auriez fait la confidence qui vous pesait, de lui dire que se serait vous la prochaine «malheureuse» maîtresse du Roi. Que celui-ci vous aurait demandé de faire son bonheur et de vous épouser en secret. Ninon était-elle au courant de la disgrâce de Madame de Montespan avant vous ? Est-ce la première personne que vous ayez mise au courant de votre «secret»? Mademoiselle de Lenclos vous aurait également mise en garde que si vous commettiez cette folie d'épouser le Roi, que dans ce palais doré, au milieu des courtisans, plus d'une fois vous regretteriez votre époux Scarron! Portez-vous bien Madame et au plaisir de vous lire, Nathy Mademoiselle, Tous ces ragots me déplaisent fort; sauriez-vous me dire qui (de mon temps, bien sûr, les ratiocinations des historiographes du vôtre me laissent de pierre) s'est permis d'écrire ces âneries? Maintenon Bien chère Madame de Maintenon, Comme je peux vous comprendre que tant de ragots vous déplaisent! C'est pour cette raison que je me permets de vous poser autant de questions qui me laissent très souvent perplexe. Certaines sources proviennent des historiographes Jules Janin, Paul Guth et d'autres dont je n'ai pour l'instant pas les écrits sous la main, qui -j'en doute fortement- vous auraient connu personnellement. Des âneries, Madame, je pense qu'il y en aura toujours, c'est un mal qui sera difficile à combattre dans les temps futurs. Je serais toutefois bien aise que vous puissiez m'adresser la bonne personne apte à me donner de précieux renseignements vous concernant. Toutes mes amitiés Madame, et portez vous bien. Nathy Chère mademoiselle, Si vous n'aimez pas les ragots, pourquoi passez-vous tant de temps à les vouloir approfondir? Ce n'est tout de même pas le goût de l'Histoire que de chercher à savoir si je situe précisément un tableau entre deux fenêtres ou sur un trumeau du château de Villarceaux! Quel intérêt? Quelle est l'importance, historique ou autre, de la chose? Aucune, même pour les esprits friands de ragots, justement! Qui plus est, vous ne me lisez point et poursuivez vos lubies! C'est fort décourageant. Je vous ai déjà écrit à partir de quand je ne vis plus Anne de L'Enclos! Il n'était bien sûr pas question que la gouvernante des enfants du Roi et de Madame de Montespan continue à la fréquenter; on me faisait confiance pour cela comme pour le reste, et je n'aurais pas été celle que je suis si j'avais pu trahir la confiance du Roi. Quelle apparence alors que je sois allée faire des confidences de péronnelle sottement énamourée dans un lit (encore!) à Paris quand déjà je ne pouvais remuer un doigt sans être épiée de mille yeux à Versailles? Lisez ce que l'on vous écrit et exercez donc votre jugement! Que ne vous intéressez-vous plutôt aux choses de l'esprit, aux questions de la religion ou de l'éducation des filles, à des esprits remarquables comme l'abbé Fénelon, Madame Guyon ou Le Tellier, et de ce que Ninon a soutenu de la qualité de femme libre, plutôt que de savoir si elle me mit le doigt au corbillon? Je n'ai bien entendu aucune connaissance de ces messieurs Guth et Janin –demandez-leur donc d'étayer leurs affirmations: de mon temps l'on citait ses sources quand l'on prétendait traiter d'un sujet avec quelque sérieux! Bien entendu, dis-je, car je dois vous signaler que ma vie s'achève et que nul ne s'est fait mon historiographe à ce jour –je suppose tout de même qu'il se serait adressé à moi et que j'en aurais connaissance! Si l'on sait sur moi quelque chose en votre temps, ce sera à partir de mes lettres; lisez-les donc directement si vous voyez que les oeuvres de ces messieurs vous laissent perplexe, mais je vous préviens que je n'ai pas eu la naïveté de conserver celles que m'adressa le Roi. Notre temps et ma vie, Mademoiselle, furent pleins de choses terribles ou admirables. Laissons-là je vous prie les relents d'alcôve sans saveur et les portraits migrateurs; non que je veuille vous répondre mais ce sont détails à périr d'ennui et mes lettres finiraient par n'être plus que listes de «oui» et «non». Mademoiselle, je prie et ferai prier les petites de Saint-Cyr, pour l'élévation de votre esprit. Portez-vous bien. Maintenon |
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