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Madame de Maintenon

     
   

Mille questions sur tout

    Chère Marquise de Maintenon,

Je me nomme Gaïa et j'ai 13 ans. Je m'intéresse beaucoup à votre époque. J'ai par conséquent beaucoup de questions à vous poser...

1) Pourriez-vous me décrire votre parcours de vie?
2) Quels étaient tous vos noms?
3) Quel est votre plus mauvais souvenir hors de la cour?
4) Et à la cour?
5) Quel est votre meilleur souvenir à la cour?
6) Et hors de la cour?
7) Comment considériez-vous votre époux M. Scarron?
8) Et votre époux LOUIS XIV?
9) Quel a été votre plus grand désir?
10) Que pensiez-vous des Huguenots?
11) Qu'est-il advenu de M. de Villarceau?
12) Auriez-vous aimé avoir des enfants «à vous»?
13) Pourriez-vous me décrire une de vos journées?
14) Quelle était la mentalité de LOUIS XIV, d'après vous?
15) Que pensez-vous de votre père?
16) De votre mère?
17) Comment LOUIS XIV vous traitait? Bien? Mal?
18) L'aimiez-vous?
19) Vous aimait-il?
20) Il existe beaucoup de rumeurs à propos de vous et de votre deuxième époux... L'une d'elle dit que, vers la fin de sa vie, LOUIS XIV continuait de vous «honorer», et que cela vous dégoûtait quelque peu... Est-ce vrai, ou ne sont-ce que paroles de mauvaises langues?
21) Pourriez-vous vous décrire?

En ce moment, je lis un livre - «L'allée du roi» de Françoise Chandernagor - qui parle de vous. Ce livre est écrit à la première personne, est-il vrai que vous avez pris en affection une petite fille de Saint-Cyr?

Mille excuses pour le dérangement que j'occasionne et pour le fait que je dois remuer de mauvais souvenirs dans votre mémoire.

Avec tout le respect que je vous dois,

Gaïa



Très chère Gaïa,

Ma plume se languit de reprendre là où j'avais interrompu cette incursion dans un passé qui a su piquer votre curiosité. Je céderai donc à ce caprice avec un plaisir au parfum de nostalgie.

11) Monsieur de Villarceau... Que ce souvenir m'a fait trembler, par peur que des échos de cette folle aventure de jeunesse ne viennent ternir une réputation péniblement acquise, toute faite de renoncements et d'humilité... Je vous avoue que je n'ai point cherché à savoir le sort de celui qui avait conçu une telle passion pour moi, passion tempérée par le fait qu'il s'était tout autant enflammé pour les charmes de la belle Ninon, ce que nul ne peut lui reprocher, moi la première. Peut-être lui en ai-je néanmoins gardé inconsciemment rancune? Quoi qu'il en soit, je me suis fait un devoir d'enterrer cette affaire au point de n'écouter que d'une oreille distraite les potins le touchant. Ninon aurait pu, bien mieux que moi, vous renseigner car elle lui a toujours conservé une certaine tendresse.

12) Curieusement cette question ne m'a, pour ainsi dire, jamais effleuré l'esprit autrement que pour un vague regret. Non point que les contraintes de la maternité m'auraient répugné, au contraire! Mais je crois que jamais ma destinée ne m'a placée dans un contexte propice au désir d'enfant. Elle s'est plutôt jouée de moi en faisant de moi une mère par procuration, un rôle dont je ne peux me plaindre car il m'a apporté des satisfactions qui s'apparentent à celles éprouvées par une mère face à ses rejetons.

13) Mes journées actuelles se déroulent dorénavant au rythme de ce vieux corps dans lequel se réfugient mes pensées tumultueuses. Parfois, il est suffisamment apaisé pour que je puisse quelque peu participer à la routine de Saint-Cyr, soit assister aux offices, donner mon avis sur quelque point de litige ou encore recevoir l'un des rares visiteurs qui osent encore s'aventurer dans la chambre de celle qui fut hier encore toute puissante ou, du moins, le croient-ils. Le plus souvent, ce sont mes douleurs qui dictent mon emploi du temps et le carreau de lumière visible depuis mon lit représente tout mon horizon.

14) Louis... On pense tout connaître de celui qui partage sa vie puis, un simple commentaire suite à un incident banal remet tout en question. Il en a été ainsi de ma relation avec ce grand monarque. Tout comme pour mes années de mariage avec Scarron. À la différence que j'étais terrorisée à l'idée de déplaire à Louis qui pouvait détruire ma vie d'un froncement de sourcils alors qu'avec Scarron, le handicap de l'un compensait l'absence de fortune de l'autre. Voilà qui ne doit guère vous éclairer! Je vais donc tenter de mettre en mots ces instincts qui nous effleurent sans que nous puissions y trouver quelque logique que ce soit autre que les sentiments qu'ils nous inspirent.

Aussi puissant qu'il ait été, Louis m'a toujours donné l'impression qu'il doutait de lui-même. Et pourtant, il savait juger les être d'un seul coup d'oeil, départageant aisément les fats à la recherche de bénéfices de ceux dont les compétences peuvent aider à construire un royaume. La Fronde a été pour lui une dure école, là où il a vu des Princes du sang aux talents incontestables mettre leurs habiletés au service de l'ennemi alors que lui-même était impuissant. Il se méfiait aussi de la gent féminine et du pouvoir qu'elle pouvait obtenir grâce à celui qu'elle avait sur ses sens. Et il a pu apprécier la force du courant qui a ébranlé le trône d'Angleterre pour avoir grandi avec les royaux fugitifs. Mais je ne vous apprends rien ici qu'il n'ait écrit lui-même.

Pour ma part, je crois avoir gagné toute la confiance qu'il était en mesure d'accorder, avec réticence il est vrai, et susceptible de tourner en méfiance au moindre soupçon. J'ai payé cher en froideur et en phrases lapidaires chacune de mes erreurs de jugement et la plupart de mes interventions ne provoquaient qu'un regard dubitatif accentué par quelque commentaire incisif. Mon intention n'est pas ici de vous donner une image négative de Louis, mais uniquement de vous faire comprendre qu'il avait dressé une muraille de protection entre lui et tout ce qui pouvait le menacer, laquelle pouvait s'avérer extrêmement difficile à percer, même pour sa femme.

Pour le reste, il s'était fixé pour objectif, non seulement d'éviter les erreurs de ses prédécesseurs, mais de perfectionner le rôle de Roi. Cette intransigeance s'appliquait à tous ceux qui le servaient, que cela soit la tâche la plus anodine ou la mission la plus cruciale pour le Royaume de France. De même, il ne s'accordait aucune faiblesse, ne fût-ce que physique et son entourage s'est plaint plus d'une fois de son endurance aux intempéries!

15) Un bond dans le temps et le visage au sourire goguenard de mon père semble me narguer d'outre-tombe! Comment pourrais-je en vouloir à mon père pour son insouciance, pour ses débordements alors que ma mère elle-même fut une victime plus que consentante tant il avait su la conquérir? Et quand son propre père ne lui a jamais tenu rigueur de n'avoir point répondu à ses ambitions! Alors même que je suis devenue une vieille dame pour qui les perversions de ce monde n'ont plus de secrets tant elles ont étalé leurs vices sous mes yeux, je ne peux que jeter un regard indulgent sur les frasques de mon père tant le souvenir de son charme demeure présent.

16) Ici, il m'est difficile d'oublier mes rancoeurs d'enfant. Autant il m'est facile d'imaginer les réactions d'une femme bafouée, trahie et abusée, autant j'ai peine à pardonner son attitude à celle qui fut ma mère dans les pires des circonstances. J'aurais probablement mieux accepté si elle s'était ouverte à moi de ses malheurs. La voir pincer les lèvres, refoulant, ce que je ne savais pas à l'époque, sa révolte, pour mieux accabler ceux qui lui restaient dévoués, me semblait le comble de l'injustice et de la lâcheté. Il est malheureusement peu aisé de se défaire de ces impressions imprimées à un âge où le moindre frémissement creuse sa cicatrice.

17) Il est certain que, comme toute personne humaine, j'ai cherché des oreilles complaisantes à mes «malheurs». Maintenant que la mort a fait son oeuvre envers cet époux qui a partagé mon existence, il m'est possible de prendre du recul et de faire preuve d'indulgence. Lorsque l'on supporte tout le poids d'un Royaume tel que la France, les tracas domestiques doivent sembler bien mesquins en comparaison. Et étant sa femme, je n'en demeurait pas moins sa sujette, lui devant donc doublement obéissance, chose à laquelle mon caractère quelque peu rétif a souvent eu bien du mal à se résoudre. Tout bien pesé, je crois que les «duretés» de Louis envers moi n'étaient pas spécifiquement dirigées contre moi. De mon côté je ne peux que dire que, s'il n'a pas su me rendre heureuse, il ne m'a pas rendue malheureuse non plus et que le voir se tourner vers Dieu à la fin de sa vie m'aura été une grande consolation.

18-19) À mon avis, ces deux questions sont indissociables. Comment vivre de manière intime aussi longtemps auprès de quelqu'un sans éprouver au moins quelque affection? Et lorsque cet être possède des qualités qui ont contribué à établir la grandeur de la France, comment ne pas l'admirer? Pour sa part Louis m'a donné des gages de sa tendresse jusqu'à sa disparition et ce, de maintes façons. Même aux pires moments, jamais il ne m'a permis de douter de son attachement envers moi.

20) Vous abordez là un sujet bien délicat... Il est vrai que j'avais peine à comprendre son «enthousiasme» devant un corps qui avait depuis longtemps perdu les grâces de la jeunesse. De même qu'une couronne ne met pas à l'abri des ravages du temps. Je vous confierai aussi un détail dont je n'ai jamais osé parler auparavant: Louis, lors d'une séance particulièrement douloureuse, s'est vu arracher une partie du palais par son chirurgien. Cette plaie béante laissait échapper des odeurs pestilentielles dont aucune pastille ne venait à bout. Voilà qui n'était guère ragoûtant!

21) Que dire de cette vieille dame dont la seule parure pouvant lui inspirer quelque coquetterie est sa chevelure encore vierge de tout frimas? Pour le reste, on me dit que mon regard a conservé son velouté. C'est une chose dont je ne puis m'assurer moi-même parce que ma vue laisse à désirer. Heureusement pour moi car elle doit estomper les détails trop cruels. Comme j'ai passé l'âge de séduire il ne me reste que la dignité et c'est ce qui guide mon choix de toilettes, la splendeur discrète d'un beau velours compensant pour une peau par trop ridée.

L'on a écrit sur moi? Comme c'est curieux! Moi qui croyais avoir réussi à effacer mon souvenir en venant me réfugier à St-Cyr. Ah! les petites de St-Cyr... Mais c'est que chacune d'entre elles peut compter sur mon affection. Il est certain que si un gentil minois ou une tournure gracieuse me rappelle un être aimé, mon amitié est spontanée mais comment résister à l'innocence quelle qu'elle soit?

Très chère Gaïa, votre lettre m'a fait grand plaisir et je vous fait compliment pour cet esprit vif que je devine à travers vos questions. Vous seriez certainement une précieuse recrue pour St-Cyr où je me ferais une joie de vous entretenir de vive voix.

Avec toute mon amitié,

Françoise