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Madame de Maintenon

     
   

Lettre sur le duc du Maine

    Très chère Françoise,

J'ai eu la chance de pouvoir lire certaines de vos lettres sur le duc du Maine. En les découvrant, je me suis bien vite rendu compte de l'importance qu'a Louis-Auguste à vos yeux. Vous parlez de lui comme s'il était votre fils légitime. Qu'il a eu de la chance d'être aimé de la sorte de vous!

Chère amie, je vous écris aujourd'hui par rapport à l'une de vos phrases dont j'ai du mal à comprendre le sens. Je m'adresse donc à vous pour vous demander de l'aide. En 1674, vous écriviez à propos de Louis-Auguste «Je n'aime pas moins cet enfant-ci que j'aimais l'autre.»

Je désirerais savoir chère marquise, qui est cet autre enfant à qui vous portiez le même amour qu'à Louis-Auguste?

Merci de me renseigner sur ce sujet.

En attendant de recevoir de vos nouvelles (dont je ne me lasse pas), je vous envoie mes plus sincères amitiés.

Anaïs



Très chère Anaïs,

La chance n'a rien à voir avec l'amour que je portais au duc du Maine; cet enfant était si aimable qu'il m'aurait fallu avoir le coeur bien dur pour ne point répondre à son affection! Tout comme je me prends d'amitié pour cette charmante Anaïs à travers la correspondance que nous échangeons alors que je n'ai pourtant pas eu le bonheur de la rencontrer. Ainsi en est-il des gens qui ont des affinités: un regard, quelques mots tracés d'une main assurée créent des liens que la raison est impuissante à expliquer mais qui n'en demeurent pas moins solides et durables.

C'est d'ailleurs pourquoi, malgré mon envie de me couper du monde, j'ai conservé mes habitudes épistolières. Malheureusement, les années ont fait que je suis devenue une bien piètre correspondante, négligeant mon courrier selon les caprices de ma santé. Comme si cela ne suffisait pas, les idées précises que j'ai l'intention de coucher sur papier perdent parfois de leur clarté, les souvenirs reculent à l'horizon, comme un paysage envahi par la brume. Quelle humiliation pour celle qui était fière de cet esprit tant encensé dans les salons et si bien rendu par cette plume que l'on disait bien tournée!

Tout ce bavardage n'a pour but que de retarder la déception que je risque de vous causer. J'ai lu et relu votre missive, espérant y découvrir la clef qui ouvrirait ce compartiment de ma mémoire qui contient votre réponse, sans succès. Et je ne peux même plus me référer à ma propre correspondance pour vous éclairer: depuis la mort du Roi, j'ai entrepris de la détruire, même s'il m'en coûte. Chaque page que je brûle est un lambeau de mon âme que je livre aux flammes, avec pour seul juge et bourreau, cette conviction que les mots font plus de tort lorsqu'ils ne peuvent être justifiés par ceux dont ils sont issus. Que l'on me juge sur mes actes, soit! Mais que l'on ignore les doutes et les angoisses qui ont pu me troubler lesquels je pouvais confier à mes intimes.

Pour en revenir à votre question et pour autant que je puisse replonger dans les émotions qui m'animaient à une époque qui en fut particulièrement fertile alors que ma vie basculait en plein Soleil, je dirais que je fais ici référence à ce petit être dont je ne fus que trop brièvement la gouvernante. Cette réponse, qui peut paraître insensible pour qui ne connaît le nombre de protégés qui ont trouvé leur place dans mon coeur, je sais que vous la comprendrez, vous qui avez fait preuve d'un tel intérêt pour mes petits chéris.

Chère Anaïs, j'apprécie votre patience envers ces propos parfois décousus d'une vieille dame! Je ne m'attendais certes pas à créer de nouvelles amitiés dans ma retraite autre que celle de mes chères dames de St-Cyr! Je guette chaque jour les pas de la jeune servante en charge de la distribution du courrier, facilement identifiables à cette légère hésitation qu'elle marque devant ma porte, ne sachant trop si elle doit frapper bien que la consigne soit de me faire parvenir tout pli m'étant adressé. Et sachez que les vôtres sont ouverts sans attendre!

Au plaisir de vous lire, chère Anaïs, et ne vous privez pas de me faire savoir votre opinion sur les sujets dont nous traitons. Soyez assurée de mon amitié sincère,

Françoise



Très chère Françoise,

Ce que je pense de notre correspondance? Je vous dirai sans mentir que je m'en réjouis! Je prends beaucoup de plaisir à parler avec vous de la cour et de votre vie. Je ne m'attendais guère moi non plus à trouver en vous une amie si chère.

Puisque ma précédente missive évoquait le duc du Maine, je désirerais savoir de quelle façon vous voyez cette chère Louise-Bénédicte qui l'a épousé en 1692. On dit d'elle que c'est une femme froide et capricieuse qui n'aime pas ses propres enfants et traite Louis-Auguste de moins que rien et de boiteux en lui rappelant qu'il est illégitime et que quant à elle, Louise-Bénédicte est née «sans tâche dans le berceau».

Je vous envoie toute mon amitié,

Anaïs



Très chère Anaïs,

L'âge sert d'excuse à toutes les fautes: l'on pardonne aussi aisément à l'insouciante jeunesse qu'aux omissions de la vieillesse. Je ne voudrais toutefois pas vous laisser avec l'impression que je cherche à abuser de votre indulgence en ayant recours à ces arguments quelque peu usés et qui sentent la mauvaise foi à des lieues à la ronde!

J'invoquerai plutôt cet astre qui marqua le règne de mon royal époux pour justifier mon long silence. Ses rayons m'ont clouée au lit tout autant que les barreaux d'une prison auraient pu le faire. L'on a beau tenter de fortifier son âme, la faiblesse de la chair demeure le tyran qui règle notre emploi du temps! Une fois de plus, je m'en reposerai à votre amitié pour pardonner l'impardonnable, car vous savez sûrement en quelle estime je vous tiens! Afin de mériter votre absolution entière, je redoublerai d'ardeur pour contenter votre curiosité.

Aujourd'hui, la brise qui chasse les miasmes des marais environnants franchit la croisée de ma fenêtre afin de m'envelopper de sa fraîcheur et j'ai de nouveau vingt ans, la laissant murmurer mille folies à mon oreille. Elle fait danser les quelques grains de poussière oubliés des servantes, créant des nuées scintillantes et virevoltantes dans lesquels se dessinent des visages oubliés. Ici, les traits impérieux adoucis par le velours de son regard lorsqu'il se posait sur moi, mon royal époux et là, le frais minois au sourire tendre et moqueur de ma petite duchesse. Un coup de vent déplace la nuée et voilà qu'y apparaît un visage altier à la moue dédaigneuse.

Louise-Bénédicte... Un nom que j'aurais préféré laisser dans l'ombre. Oh! je ne nourris plus aucune illusion sur les vertus supposées des Grands de ce monde depuis longtemps; pour avoir partagé leur quotidien, il m'aurait fallu bien plus d'innocence que je n'en ai jamais possédé pour ne point voir au delà du verni craquelé qui recouvre chacune de leurs révérences! Il en est néanmoins certains pour lesquels même les âmes les plus charitables auraient vainement cherché quelque raison de les absoudre.

Me voilà à deux doigts de la médisance alors que j'étais aux premières loges de cette constante représentation qu'est la vie des princes de sang! Moi qui ne suis pas certaine d'avoir pu conserver la force de caractère nécessaire pour lutter contre les vapeurs d'encens envoûtantes qui entourent constamment ceux qui sont proches du trône alors que ma vie passée devrait, en principe, m'en prémunir! Qui suis-je pour juger ceux et celles qui n'ont eu pour seul horizon qu'un tapis de nuques, celles des courtisans plongés dans une révérence servile?

Certes, Louise-Bénédicte ne représentait guère l'image que je me faisais d'une compagne de mon petit duc! Et j'ai maintes fois regretté cette union sans pour autant oser plus qu'un murmure de réprobation alors que j'aurais peut-être dû signifier plus clairement ma désapprobation. Ce qui m'a retenue? Avec le recul, je crois pouvoir expliquer mon inertie ou, du moins, je tente de m'en convaincre. Toutes ces préoccupations me semblent maintenant si futiles, surtout depuis la cassation du testament de Louis.

Le duc du Maine était doté de toutes les qualités qui en auraient fait un monarque éclairé et seule sa naissance faisait obstacle. Une alliance avec un grand nom pallie parfois à cet handicap, redorant un blason frappé du sceau de la bâtardise. C'était un grand honneur que de s'allier à la famille des Bourbon-Condé, et si l'on considère les tares qui ont frappé ses membres, Louise-Bénédicte se rangeait parmi ceux qui ont été épargnés par la démence. Soit, sa morgue était démesurée mais je croyais que, tout en étant utile à l'ascension de son mari, elle céderait devant l'humanité de celui-ci.

Autant mes intuitions concernant l'ambition de Louise-Bénédicte se sont avérées justes, autant me suis-je amèrement trompé sur l'influence que Louis pourrait avoir sur elle; au contraire, il était totalement sous son joug, souffrant ses pointes remplies de fiel tout comme s'il méritait ce flot de reproches injustes dont elle l'accablait à tout propos. Il se démenait pour lui plaire tout en craignant constamment de lui déplaire. À preuve, sa discrétion envers moi quant à ses déboires conjugaux, alors qu'il avait l'habitude de se confier à moi, et que je n'apprenais que grâce aux âmes bien attentionnées qui se faisaient un plaisir de me les rapporter dans les moindres détails tout en guettant ma réaction.

À la défense de Louise-Bénédicte, il me faut mentionner que leur mariage a été tourné en ridicule par toute la cour et ce, dès son annonce, ce qui n'a pas manqué de piquer son orgueil. La suite n'a guère amélioré son humeur: les problèmes de santé occasionnés par ses grossesses, la débâcle de l'armée française pour laquelle on a blâmé son époux et la vague de réprobation sarcastique qui a suivi l'élévation de Louis au rang de prince héritier.

Je ne sais si c'est ce dernier point qui mit le comble à son humiliation, néanmoins, j'ai cru percevoir une détérioration marquée de ses rapports avec Louis à la suite de sa reconnaissance en tant qu'héritier légitime. Peu importe la cause qui a déclenché sa furie, son déchaînement n'a connu de cesse que son mari ne soit interné tant elle l'a poussé à revendiquer la place qui lui revenait soit, mais pour laquelle il aurait été préférable de ronger son frein en attendant une occasion propice.

Encore que je ne suis pas certaine de pouvoir lui faire porter tout le blâme... L'on a beau dire que, derrière chaque grand homme se cache une femme, un homme n'accepte bien que celle qui lui dit que ce qu'il est prêt à ouïr. Et que, si jamais elle ose le contredire, elle pose sa tête sur le billot.

Aurais-je si mal connu mon petit prince? Mon affection aurait-elle nourri un besoin de prendre la première place dans tous les coeurs et ce, à tous les niveaux? Tous ces efforts pour lui faire oublier sa boiterie ne l'auraient-ils conduit qu'à croire en sa propre infaillibilité? Ces questions me hantent depuis la découverte du complot contre le régent.

Laissons-là ces tristes propos afin que je sois en mesure de vous saluer avec toute la chaleur que vous méritez avant que je sable cette longue missive. Le courrier vient de jeter un oeil impatient sur le bâton de cire qui servira à sceller notre amitié et ma plume fait des ratés afin de terminer sans abuser de la bonne volonté de ce dénommé Gontran.

Avec toute mon affection,

Françoise