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Madame de Maintenon

     
   

La petite Françoise

    Chère amie,

J'ai lu que vous aviez dû vous occuper, il y a fort longtemps, d'une petite fille prénommée Françoise, tout comme vous, qui serait morte étant encore dans l'enfance. Pourriez-vous m'en parler je vous prie? Est-il exact qu'à la cour, vous deviez souvent sermonner la duchesse de Bourbon, fille légitimée de Louis XIV pour ses débordements?

Bien à vous,

Anaïs

Mademoiselle,

En un royaume où le tiers des filles se nomme Françoise et un autre tiers Louise, et sachant le nombre de celles dont je m'occupai un jour ou l'autre, d'une manière ou d'une autre; et combien sont mortes, et que j'ai bien maintenant quatre-vingt-trois ans dont soixante d'éducation des filles, je vous trouve bien plaisante de me poser une telle question sans plus de précision.

Je ne pense pas que vous parliez de Louise-Françoise, que l'on appelait couramment Françoise, la première enfant de Madame de Montespan et du roi? Elle est morte à trois ans, mais vous savez cela sans doute, l'histoire n'en est plus si cachée maintenant. C'est le premier des enfants que j'ai vu périr, pauvre mignonne, j'en ai eu une douleur incroyable.

Si vous souhaitez m'en dire davantage sur la personne à laquelle vous pensez, je serai aise de vous répondre de façon plus détaillée, pour autant que mes souvenirs le soient.

Quant à la deuxième Louise-Françoise à laquelle donna naissance le couple, mademoiselle de Nantes, c'est cette duchesse de Bourbon dont vous me parlez: madame la Duchesse. Je la reçus toute petite à élever, elle est aujourd'hui une veuve de quarante-six ans qui passe sa vie en plaidoiries et en chicanes. Il est tout à fait exact que je devais souvent la sermonner pour ses débordements, vous êtes parfaitement informée, mais les trois filles du roi me donnèrent du mal chacune à sa façon. Ce sont surtout les bruyantes querelles publiques qu'elles étalaient indignement qui provoquaient mon intervention. Quand je sentais le roi las de leurs disputes et de leurs débauches, je les faisais venir dans ma chambre pour leur «laver la tête».

Il y en aurait encore long à dire sur les hauts faits des «filles du sang», mais le sommeil s'en vient. Ainsi, Mademoiselle, il vaut mieux que je finisse.

Bonsoir, je n'en puis plus de lassitude.

Maintenon


Chère amie,

Je pensais que la fille aînée de Mme de Montespan et du roi portait le prénom de Louise-Marie. Ainsi, lorsque j'ai lu que vous vous étiez occupée d'une enfant prénommé Françoise et décédée à l'âge de trois ans, je n'ai pas fait le rapprochement et j'ai cru qu'il s'agissait d'une autre enfant.

Maintenant que vous me dites que la fille d'Athénaïs portait le prénom de Louise-Françoise, je me rends compte qu'il s'agit de la même petite fille. J'aimerais savoir si vous vous êtes identifiée à sa mère étant donné que la marquise de Montespan n'a pas souvent vu la petite Françoise. 

Étant illégitime et non reconnue par le roi, où a été enterrée votre petite protégée?

On m'a dit que cette petite fille avait eu un frère jumeau à la naissance qui serait décédé très jeune. En avez-vous entendu parler?

Mes amitiés,

Anaïs


Vous commencez à m'intriguer, Mademoiselle! Je ne vous trouve que trop préoccupée de mort, d'excès et de cimetières. Est-ce bien sain, quand notre siècle rayonna de tant d'aurores de la pensée, de ne vous préoccuper que de ses aspects les plus sombres? Pour moi je vous avoue que je m'entretiendrais bien de sujets moins lugubres que tous mes plus mauvais souvenirs au grand complet!

Concluons un petit marché: dites-moi ce que voulez-vous faire en votre temps de ces témoignages -il ne doit plus rester grand-chose de cette petite tombe, aussi rassurez-vous, je ne vous soupçonne point de vous livrer à ces charmes et sorcelleries qui furent une des plaies de mon temps- et je vous dirais tout... du moins tout ce que je sais car je ne suis point devineresse.

Adieu, Mademoiselle, et ne laissez point de m'écrire.

Maintenon


Chère Françoise,

Cela fait des années que je me passionne pour le règne de Louis XIV et son entourage dont vous et la marquise de Montespan. J'ai entrepris d'être historienne et c'est pour cela que je me concentre sur les événements sombres et les zones d'ombres de l'histoire. Je recherche la vérité sur ces petits détails oubliés et qui mieux que vous pouvez aujourd'hui me renseigner sur le sujet dont je vous entretiens? Vous qui avez été si proche d'Athénaïs de Montespan et de ses enfants? Dans quelques-unes de nos missives passées, vous m'avez parfois confié des choses qui devaient rester entre nous. Si c'est encore le cas concernant ces quelques questions sur les premiers enfants de la marquise, je garderais pour moi ce que vous m'apprendrez.

Mes amitiés, chère amie,

Anaïs



Chère amie,

Je m'inquiète d'être sans nouvelle de vous depuis plusieurs semaines. J'espère que vous n'avez pas de nouveau quelques ennuis de santé. C'est toujours un plaisir pour moi d'entretenir ma correspondance, dont le début remonte à plusieurs années, avec vous chère amie.

Bien à vous

Anaïs