|
troisacdbg@club-internet.fr |
||
|
La mort de la Dauphine |
||
| Très chère marquise, Ma question va sans doute vous paraître quelque peu bizarre mais vous êtes la seule personne qui puisse me renseigner: Je viens de terminer un ouvrage sur l'agonie de la Dauphine Marie-Adélaïde. Il y est écrit que l'on a découvert après la mort de la princesse que celle-ci était grosse de six semaines et d'un garçon. Ce renseignement est-il exact? Bien amicalement, Anaïs Chère Anaïs, Avant de passer au sujet qui vous préoccupe, je tenais à vous dire à quel point vos missives illuminent mes journées, en rappelant à la vie ces personnages depuis longtemps disparus. J'avais fini par croire que Dieu m'avait oubliée sur cette terre et que plus personne ne se rappelait cette époque où le Soleil régnait sur le Royaume de France. Au point que j'en arrivais à douter de la réalité de mes souvenirs. Il est certain que ceux-ci ont peut-être perdu de leur fidélité aux faits; néanmoins, vos questions font resurgir une foule dorée sous les lambris du Versailles de Mansart, évoluant sur la musique de Lully, encore sous le choc des propos de Monsieur Bossuet ou discourant de la dernière pièce de Monsieur Molière; j'imagine les habits chatoyants des Courtisans, je les revois se presser au Lever du Roy, discutant de la campagne en cours sans pourtant oser jusqu'à critiquer les choix de Sa Majesté; je repense à leurs milles intrigues qui, pour obtenir un tabouret, qui pour se faire nommer à un poste important; de grands noms repassent devant moi dans tous leurs atours dont le corps n'est plus que cendres; les alliés d'hier sont les ennemis d'aujourd'hui; le peuple parle de plus en plus haut, faisant craindre le pire si l'on se rappelle l'Angleterre... Oubliez, très chère Anaïs, les divagations d'une vieille dame qui peine à comprendre ce qui se déroule dorénavant sous ses yeux et insistez pour obtenir réponse à cette question qui aurait pu s'avérer cruciale vu le rang d'Adélaïde. Si je me suis laissé aller à la rêverie, c'est parce que je ne sais trop comment vous expliquer le contexte, à vous qui n'avez pas hanté les couloirs de Versailles, vous heurtant à des partisans d'allégeances diverses, démêlant dans leurs propos ce qui provient de leurs ambitions par rapport à la vérité ou tentant d'identifier ceux qui les servent. Comment départager les ragots de cuisine de ceux qui ne cherchent qu'à plaire au Roy? Comment savoir lequel de ces médecins dévoués dit l'absolue vérité? Si vous saviez le nombre de fois où sa Majesté a été plongée dans les tourments de l'incertitude, tourments qu'elle partageait avec moi! Comment s'assurer de la bonne foi de notre interlocuteur? Et quelle crédibilité y accorder, sous quelle assurance? Il en a été ainsi de notre chère Adélaïde. À la douleur de la perdre, se sont ajoutées les rumeurs les plus folles: elle trompait son mari, elle a été empoisonnée, etc. Que le Roy et moi ayons décidé de jeter un voile sur ses derniers moments afin de préserver un minimum de décence envers cette jeune femme qui nous était si précieuse n'était que normal. Vous nous pardonnerez donc de conserver le secret. Il se fait tard et les derniers rayons s'attardent à ma fenêtre, jetant leurs derniers feux sur ma carcasse pour lui donner un semblant de vitalité, rappel de ces Îles où j'ai vécu dans la gloire de ma jeunesse de «Belle Indienne». Je vous en renvoie la luminescence afin de réchauffer ce début d'hiver pour vous qui prenez la peine d'entretenir le passé de cette vieille dame que je suis devenue. Salutations de St-Cyr, Françoise |
|
|