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La duchesse de Bourgogne |
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| Ma très chère Françoise, Étant donné que vous étiez très proche de la duchesse de Bourgogne, je m'adresse à vous pour ces questions: On dit que le duc de Bourgogne aimait sa femme avec passion. Marie-Adélaïde est-elle également très amoureuse de son mari? Est-il exact que la duchesse ne s'est pas attachée à ses fils le duc de Bretagne (1707-1712) et le duc d'Anjou (né en 1710) lorsqu'ils étaient bébés car elle avait trop souffert de la mort de son premier enfant en 1705 à cause d'une maladie infantile? La duchesse a-t-elle fait une fausse couche en décembre 1702 puis en avril 1708 (celle de 1708 serait due à un voyage épuisant à Marly)? Enfin, avez-vous considéré Adélaïde comme la fille que vous n'avez jamais eue? Merci pour le temps que vous me consacrez, ma chère amie. Bien à vous, Anaïs Très chère Anaïs, Selon votre habitude qui m'est devenue précieuse, vous soulevez des questions sur des sujets qui me tiennent particulièrement à coeur. Vous remuez les braises de passions passées, redonnant vie à des personnages de tapisseries qui pourraient orner les murs humides de ma chambre. Je les vois défiler devant moi, ébauchant un sourire ironique à la vue de la vieille dame qui conserve désormais leurs secrets, assurés qu'ils sont que personne ne prêtera plus attention aux bavardages d'une ancienne favorite que la Cour a oubliée depuis longtemps... Des gouttes d'encres sèchent au bout de ma plume alors que j'interromps mon propos, réalisant tout à coup combien celui-ci doit vous sembler amer, indigne d'une femme favorisée par ce que certains esprits libres nomment le destin et que je n'hésite pas à qualifier du nom de divin alors même que ma conscience me crie que je n'en suis pas digne... Que de tristes pensées dont vos yeux n'ont que faire, attentifs qu'ils sont à déchiffrer la vérité afin de comprendre ce que les témoins, dont je fais partie, n'ont pu qu'interpréter selon la parcelle qui leur était transmise! Les lambris de Versailles ne reflètent que les dorures et le marbre et bien fin celui qui saura aller au-delà des apparences de ces courtisans aux manières policées, s'abandonnant sans arrière-pensée aux enchantements continuellement renouvelés des fêtes créées pour les séduire, oubliant rancoeurs, ambitions et jalousies devant tant de splendeur! Encore une fois, dois-je vous sembler bien ironique, m'abritant derrière mon dédain des mondanités pour mieux vous celer ces confidences faites de soupirs échappés et d'ombres troublant la carnation d'un frais minois. Je m'abrite derrière les formules toutes faites des précepteurs de mon enfance, j'utilise le paravent des règles de la bienséance ,moi qui les ai toutes outrepassées le jour où j'ai accepté d'écouter Sa Majesté qui usait de la voix de cet orgueil que j'ai combattu toute ma vie... C'est que, si vous me pardonnez d'échapper à l'ordonnance de vos questions, vous me parlez ici de celle que j'ai toujours considérée comme ma fille, dans l'oubli complet de mes humbles origines. Je fus le témoin muet de ses combats, intérieurs comme extérieurs et, sans me targuer d'avoir tout appris d'elle, je crois avoir percé à jour son âme passionnée. Toutefois, comme seul notre Créateur peut s'arroger le droit de tout connaître de notre âme car seul Lui est apte à juger nos comportements, veuillez ne tenir compte de mes propos que comme ceux d'une mortelle bien imparfaite dont le seul but était de comprendre celle qui ensoleilla son âge mûr. Lorsque Adélaïde est arrivée à la Cour, c'était une créature naïve, éblouie par le luxe de Versailles. Qu'elle se soit éprise de son époux, je n'en doute aucunement, sachant de quelle étoffe ils étaient faits tous les deux. Cela n'a pas empêché qu'elle fût de toutes les fêtes et ce, bien que son état fît foi de son attachement à son mari. Elle représentait le renouveau d'une Cour vieillissante et Louis et moi étions les premiers à l'encourager dans ce déluge de divertissements. Qu'elle ait souffert par la suite de fausses couches qui auraient affecté son instinct maternel, je ne pourrais l'affirmer: ces incidents étaient suffisamment fréquents pour que nul ne songeât à s'en plaindre autrement que pour justifier une absence aux festivités que rien n'arrêtait. Que ma douce Adélaïde en ait souffert au point de se priver de la joie de voir sa progéniture prospérer, j'en doute fort. Cette attitude n'était que trop normale à l'époque, les mondanités ne laissant que peu de temps pour les épanchements maternels. Certes, j'aurais aimé que celle que je considérais comme ma fille fit preuve d'un peu plus d'attention envers ses enfants; néanmoins, elle n'a jamais été de celles qui en abandonnaient le soin à des serviteurs insouciants. Tout comme il est inconcevable d'imaginer que la perte d'un enfant ait glacé son coeur au point de lui faire négliger ceux qui lui restaient. Je comprends votre sensibilité. Toute ma vie il m'a été difficile d'accepter des comportements qui semblaient aller de soi pour la majorité de mes contemporains. Sont-ce mes origines quelque peu bourgeoises ou est-ce Celui qui nous inspire tous qui guidait mes pas? Peu importe, j'ai appris depuis que ces préoccupations que nous partageons, ne sont pas l'apanage de quelques excentriques mais bien un réel souci pour ceux qui aiment leur prochain. Je suis heureuse de constater que nous chérissons les mêmes valeurs et j'y vois un signe que notre correspondance n'est pas si fortuite qu'elle pourrait en avoir l'air. Avec toute mon affection, Françoise |
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