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Madame de Maintenon

     
   

Faire connaissance

    Madame,

J'ose espérer que vous vous portez bien dans votre Saint-Cyr bien aimé.

Versailles et la Cour ne vous manquent-ils pas de trop?

J'aimerais d'abord vous demander d'où vous est venue cette idée de créer un pensionnat pour jeunes filles pauvres mais tout de même de bonne noblesse?

Je suppose que ça vient de votre jeunesse où vous avez connu une certaine pauvreté...

Est-ce vrai que vous avez épousé en premières noces le poète Scarron? Je sais, d'après ce que j'en ai appris en cours de français que c'était un poète assez satirique... (il en faut) et qu'il était cloué dans une chaise roulante, perclus de rhumatismes... après, vous connaissez des années un peu tristes jusqu'à votre rencontre avec le Roi qui vous nomme gouvernante des enfants nés de sa liaison avec la Marquise de Montespan. Ensuite, peu après le décès de la Reine, vous devenez l'épouse morganatique du Roi Louis XIV... pas mal comme destin pour la petite-fille d'Agrippa d'Aubigné.

Comment vous est venue l'idée de monter et de faire jouer Esther une pièce écrite par Jean Racine par vos élèves... il paraît que la pièce a eu beaucoup de succès.

Eh bien, ma chère, après cette petite entrée en matière... J'espère que nous pourrons faire plus ample connaissance.

Je vous souhaite le bonsoir, Madame,

Bien amicalement

Sabine



Chère Sabine,

Mes chères dames de St-Cyr sont des plus attentionnées, cherchant à deviner le moindre désir avant même que j'aie eu la chance de l'exprimer à haute voix. Devant tant de sollicitude, je serais bien ingrate d'émettre la moindre critique même si je me trouve parfois indigne de toutes ces attentions. Quel contraste avec la Cour où l'on s'entre-déchire à belles dents! Non, je ne regrette en rien les splendeurs de Versailles, si ce n'est pour me laisser aller à la nostalgie d'une époque où je possédais encore tous les attributs de la jeunesse.

Votre raisonnement est juste en ce qui concerne St-Cyr: étant moi-même d'origine noble mais pauvre, j'ai souhaité donner à des jeunes filles de condition semblable la chance de connaître un sort autre que de croupir dans un vieux château délabré, vivant dans la peur du collecteur d'impôts et mendiant leur dû à coup de suppliques adressées au Roi. D'autant plus que, dans la noblesse, l'on tend trop souvent à négliger l'éducation des filles; les garçons coûtent cher à pourvoir en charges mais, comme ils sont ceux sur qui reposent le nom et la renommée de la famille, ce sont eux qui bénéficient des quelques écus qui ont échappé au fisc.

Pour St-Cyr, j'ai cherché les meilleures éducatrices, aux moeurs irréprochables et à la piété sans bigoterie afin qu'elles inculquent de solides valeurs à leurs protégées en plus de la culture essentielle à toute dame bien née. Ceci sans pour autant en faire de ces femmes savantes dont Monsieur Molières a si bien mis en vers le ridicule. De même ai-je insisté pour que ces dames les ramènent à plus d'humilité lorsque le succès de certaines pièces tourna la tête de ses jeunes comédiennes. C'est d'ailleurs pourquoi j'ai passé la commande d'Esther, sujet moins frivole que ceux joués jusque là. J'ai eu quelque peine à convaincre Monsieur Racine du bien-fondé de mes arguments mais il a fini par plier, quoique de mauvaise grâce.

Vous devez vous demander de quel droit je me suis permis d'imposer un sujet austère à Monsieur Racine, moi qui ai été l'épouse de Monsieur Scarron, c'est vrai, tout autant que la plume de ce dernier trempait souvent dans l'insolence et parfois dans la grivoiserie. J'ai l'excuse de l'inconscience de la jeunesse, certes, mais sachez que si mon poète de mari se jouait parfois des convenances, il ne tombait jamais dans le mauvais goût et, si l'envie lui en avait pris de le tenter, il savait que je la lui ferais passer aussitôt.

Oui, vous résumez bien cette ascension prodigieuse qui fut la mienne et dont je demeurai longtemps comme abasourdie, essayant de comprendre le dessein pour lequel Dieu m'avait mise là. L'on a beau aspirer à une grande destinée, rien ne peut garantir sa réalisation et j'y étais préparée moins que celles qui m'ont précédé dans la vie du Roi. Toutefois, ce n'est point le statut de petite-fille d'Agrippa d'Aubigné qui aurait pu m'en priver car mon grand-père fût le compagnon d'armes de celui du Roi et seules ses convictions religieuses sont responsables de son exil.

En espérant que mes réponses vous auront satisfaite au point que j'aurai le plaisir de vous lire à nouveau,

Françoise



Ma chère Françoise (vous permettez que je vous appelle Françoise n'est-ce pas?)

Vous êtes bien digne de toutes les attentions que vous recevez de tout le monde, même de Sa Majesté... le Roi.

On dit que votre première rencontre avec Sa Majesté date de vos 32 ans où vous dansiez pour la première fois devant votre Prince et Souverain.

Quel honneur... D'autant plus qu'à cette époque vous viviez plutôt chichement. C'est bien, ma chère amie, il ne faut pas regretter les splendeurs de Versailles... d'autant plus qu'à mon époque (en ce début de 21ème siècle) ce magnifique château est devenu un musée et des milliers de personnes le visitent chaque année. Moi-même j'ai eu la chance de le visiter à 16 ans en compagnie de mes parents. Bravo! Superbe! J'ai même eu l'occasion d'admirer le portrait du Roi peint par Rigaud... vraiment bel homme que ce Prince qui a tant fait pour la France. Mais je ne suis pas française, Madame, je suis une petite belge mais qui a l'histoire et la littérature dans le sang... Molière… ah... quelle verve, quel humour grinçant toujours d'actualité croyez-le bien... ce brave Jean Baptiste Poquelin dit Molière connaît encore le succès à mon époque et est étudié dans les écoles... j'ai moins d'atomes crochus avec Monsieur Racine et ses tragédies...

Vous avez qualifié votre mariage avec Monsieur Scarron de mariage gris... Que voulez-vous dire par-là... Ne fut-il pas heureux? C'est exact, l'humour de votre premier mari n'est jamais de mauvais goût... il est certes corrosif et grivois... mais vulgaire et de mauvais goût jamais chère amie.

Effectivement, votre grand-père Agrippa dut se résoudre à l'exil forcé parce qu'il pratiquait la religion réformée... Je pense que c'était du temps où l'Édit de Nantes signé par Henri IV et qui permettait aux protestants de pratiquer librement leur religion... Édit qui fut révoqué par votre époux le Roi dans les années 1685... Pourquoi? Cela je l'ignore...

Ma chère amie... Je vraiment ravie de faire la connaissance d'une très grande dame... Alors pour moi c'est un très grand honneur que de pouvoir dialoguer avec vous ma chère... Continuez, vous avez répondu à toutes mes questions et, croyez-moi, ce fut un plaisir pour moi de recevoir votre lettre et encore plus de vous lire...

Votre bien dévouée

Sabine



Chère Sabine,

Que votre requête me fait chaud au coeur: bien peu de gens osent désormais m'appeler Françoise et, à vous lire, j'ai tout de suite eu envie de laisser votre plume tracer les lettres de mon prénom, d'une plume ronde et nette, en harmonie avec ce que je devine pouvoir entendre d'une jeune bouche fraîche. Car, permettez-moi à votre tour, je crois deviner que vous possédez toute la fougue d'une jeunesse qui hante mes regrets de vieille dame.

Mon premier séjour à Versailles... Quel mélange de sensations! Être sous l'oeil du Souverain le plus puissant d'Europe, côtoyer les plus grands noms du Royaume, goûter la cuisine la plus raffinée, danser au son d'une musique quasiment céleste, s'émerveiller des milles surprises offertes par le Roy... J'en oubliais ces quartiers des combles versaillais trop étroits où les nobles s'entassent comme les soubrettes des petits bourgeois parisiens et la morgue de ces mêmes nobles cachant parfois un manque d'éducation frôlant la muflerie. Non, je ne vous gâcherai pas ce portrait qui est aussi celui de l'éblouissement qui m'a caché les vices de cette Cour que j'allais trop vite apprendre à connaître.
Je suis heureuse de voir que vous partagez mon goût pour ce beau gentilhomme que fut Louis! En effet, peu d'hommes de Sa Cour peuvent se vanter d'avoir eu si belle jambe, ni d'avoir pu montrer un corps si bien rompu aux exercices! Sans parler d'une chevelure qui n'avait nul besoin des artifices de la perruque! L'on m'a accusé trop souvent de n'avoir servi que mes ambitions alors que toute femme bien constituée ne pouvait que lorgner d'un oeil rêveur cette stature digne d'un Dieu... Et il a su se créer un décor digne de lui comme vous avez pu l'apprécier.

Vous me dites être belge... N'est-ce pas ce titre que revendiquent ceux des Flandres que Louis a conquis aux Espagnols? J'avoue que je suis confuse face à ce qui a suivi ces événements...

Vous me ramenez en terrain familier en me confiant votre goût pour la littérature. Je comprends tout à fait votre réticence envers les tragédies de ce pauvre Monsieur Racine qui doivent vous sembler bien sévère comparées aux comédies de Monsieur Molière. À les mieux étudier, vous verrez qu'ils ne sont pas si éloignés l'un de l'autre et que seul leur ton change pour faire le portrait de la nature humaine.
Lequel thème me semble tout à fait approprié pour aborder votre première question concernant mon mariage avec Scarron. Sujet délicat s'il en est car il touche ce qui est habituellement voilé: l'on a dit de mon mariage qu'il fut gris car personne ne put affirmer s'il avait été consommé ou non. Les rumeurs les plus folles ont couru et, comme toute jeune épousée pudique ou comme toute femme sensée, je n'ai pas cru bon dénouer le mystère. Monsieur mon époux Scarron a cru bon ajouter le sel de son esprit aux supputations (avant notre mariage) et aux paris (après) jusqu'à ce que je lui disse sans ambages que cela m'était odieux. Devant mon indignation il a mis son esprit en sourdine sans toutefois le faire taire tout à fait ce qui me mettait chaque fois au supplice. Ce fut d'ailleurs notre seul point majeur de discorde car, comme vous l'avez si bien compris, Scarron était un homme que je ne pouvais qu'admirer!

Tout comme j'admirais mon grand-père d'Aubigné pour la force de ses convictions même si cela me semblait quelque peu absurde car les Huguenots consacrent au même Dieu et peu de choses les différencient des Catholiques. Mieux vaut qu'il ait quitté cette terre que d'avoir vu la Révocation. Beaucoup m'ont fait porter le blâme de ce revirement et, pourtant, rien de ce que j'aurais pu dire ou faire n'aurait pu influencer Louis. J'avoue que je n'aurais osé parler en faveur de mes anciens coreligionnaires de peur d'être prise pour une «fausse convertie»; néanmoins, mon coeur a saigné lorsque j'ai appris les exactions auxquelles se livrait la soldatesque dans le but d'enfler la liste des «convertis». Jamais je n'ai autant regretté mon impuissance à influer sur les affaires du Royaume!
Ma chandelle commence à fumer et, vu l'heure tardive, je dois me résigner à clore cette missive même si j'aurais envie de bavarder plus longuement avec vous. Chère Sabine, n'hésitez pas à me faire part de toute autre question qui titillerait votre curiosité et sachez qu'il me fera grand plaisir d'y apporter réponse!

Avec toute mon affection,

Françoise