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Madame de Maintenon

     
   

Édit de Nantes et autres sujets

    Chère Marquise,

Ayant lu de nombreux ouvrages sur votre temps, votre roi et ses favorites, j'aimerais vous poser une question. On raconte que le fantôme de Mademoiselle de Fontanges est apparu à Louis XIV. On raconte également qu'un homme aurait eu une vision de la reine Marie Thérèse, longtemps après sa mort, lui disant de courir prévenir le Roi qu'elle vous acceptait comme épouse du Roi-Soleil et qu'il devait vous faire reconnaître officiellement comme reine. Certains ont révélé ensuite que tout ceci n'était qu'une mise en scène de votre part, car vous ne vouliez plus rester dans l'ombre et profiter des rayons du Soleil votre époux. Cette «légende» est elle exacte? Est il vrai que vous ne supportiez plus d'être dans l'ombre?

J'aimerais également vous entretenir d'un autre sujet. Est-ce exact que vous êtes intervenue auprès du Roi, afin qu'il révoque l'Édit de Nantes? On vous sait pieuse. Est-ce exact que vous n'admettiez pas la religion protestante, et que pensez-vous des dragonnades (intervention souvent brutales, voire mortelles des soldats du roi pour convertir les protestants à la religion catholique)? Ne pensez-vous pas que la religion catholique, au contraire, enseigne la tolérance et le respect, et qu'ainsi chaque homme et chaque religion a sa place sur notre planète?

Je vous remercie, chère Marquise, de m'accorder un peu de votre temps pour me répondre.

Estelle


Très chère Estelle,

Rassurez-vous, mon temps ne s'écoule pas au même rythme que lorsque j'habitais Versailles et le délai que je mets à répondre dépend plus des caprices de ma santé que de ma volonté. Car les missives qui me parviennent sont des bribes de vie auxquelles je me raccroche, de cette vie non teintée des vices du monde parce que couchée à nu sur le papier, dans un échange d'âme à âme.

La preuve en est la première partie de votre message, qui parle de choses dont peu de gens admettent l'existence et encore, avec les réticences d'usage lorsqu'il s'agit de ces choses que l'Église réprouve. Je ne peux, à mon grand regret, vous confirmer quoi que ce soit au sujet de ces apparitions dont je suis convaincue qu'elles font partie de la légende que l'on a construite à mon sujet. Que ce soit par délicatesse, pudeur ou encore qu'il ait relégué cette affaire dans l'un de ces méandres oubliés de la mémoire, Louis ne m'a guère entretenu de Mademoiselle de Fontanges.

Il faut dire que Louis était expert à ne conserver le souvenir que de ce qui lui convenait, ce que je ne peux lui reprocher vu la foule de détails dont il avait à s'occuper au quotidien. De plus, je crois sincèrement qu'il aurait cru à un tour de son imagination si pareille chose lui était advenu, de même qu'il aurait probablement considéré l'histoire de ce pauvre homme comme une pure invention destinée à me nuire, à mettre au rang des propos des pamphlétaires, lesquels ne se privaient pas de m'affubler des oripeaux de sorcière du village dans le but de me discréditer. Louis a toujours été peu sensible aux racontars, tant que ceux-ci ne menaçaient pas son pouvoir.

Quant à ne plus supporter d'être dans l'ombre, c'est bien mal me connaître que de me prêter une telle intention! Toute ma vie s'est déroulée à l'ombre: je suis née à l'ombre (dans une prison); j'ai grandi de charité de parentes mieux favorisées devant lesquelles je devais faire preuve d'humilité; mon premier mariage m'a transformée en une sorte de faire-valoir d'un homme admirable; mon veuvage m'a fait l'humble servante de grandes dames qui m'ont fait la grâce de leur amitié; j'ai ensuite élevé les enfants du Roy dans le plus grand secret avant que son regard ne se porte sur moi. Je n'ai donc point l'habitude des feux de la rampe et je sais trop combien il est facile d'en devenir la victime pour en avoir jamais eu envie.

Ma gloire, je l'ai savourée dans l'ombre oui, mais une ombre comparable à celle projetée par un arbre sous un soleil aveuglant: un asile de fraîcheur où l'on repose ses yeux. L'on y est à l'abri des regards indiscrets tout en pouvant observer le paysage noyé de lumière et en saisir les moindres détails. L'on s'y protège des rougeurs tout en bénéficiant de la tiédeur ambiante. Pourquoi aurais-je souhaité qu'il en fût autrement?

Ah! cet Édit de Nantes! Que de fois est-il revenu me hanter alors que je n'y suis pour rien! Pourquoi me serais-je servi d'une influence (grandement exagérée d'ailleurs!) sur un sujet qui risquait de me compromettre du fait de mon passé, mais aussi de relations encore bien présentes dans ma vie? Si l'on ne veut croire au peu d'impact que la parole d'une femme pouvait avoir sur Louis, que l'on songe au risque que cela aurait représenté pour moi! Cela aurait signifié le reniement d'amis chers et, imparfaite que je sois, il est des amitiés auxquelles je n'aurais su renoncer sans me couper d'une part de ce qui compose mon être et cela, jamais je n'aurais pu m'y résigner.

Quand à la tolérance, je crois en avoir fait preuve justement en conservant mes amis après m'être convertie. Je vais ici vous faire un aveu que je n'oserais répéter à mon confesseur: je crois que Dieu connaît notre âme et que la manière dont nous le prions importe peu. Ce qui compte, ce sont nos actes, la manière dont nous mettons en pratique ses enseignements. Selon mon expérience, catholiques et huguenots partagent les mêmes valeurs,  seules les formes de culte diffèrent, et c'est ce qui a rendu ma conversion aisée. Toutefois, il me faut confesser que, devant les implications politiques en jeu, je me suis sentie à la fois ignorante et impuissante au point que j'ai gardé un silence que certains peuvent juger coupable. Je n'ai ni approuvé, ni contesté ouvertement les politiques de Louis envers les protestants. Peut-être ai-je même donné l'impression d'acquiescer faute d'émettre une opinion tranchée. Encore là, faut-il se rappeler que j'étais sur un terrain brûlant...

Très chère Estelle, je vous suis reconnaissante de m'avoir donné l'occasion d'aborder ces sujets, car ils me permettent de faire entendre ma voix; celle de mes détracteurs a primé suffisamment longtemps pour noircir mon image durablement, et il m'est doux de pouvoir leur répondre enfin.

Toute mon amitié,

Françoise de Maintenon