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Madame de Maintenon

     
   

Citation

    Chère Françoise,

Je m'intéresse depuis peu à la vie du Roi Louis XIV et n'en sais pas encore beaucoup. J'ai cependant eu l'occasion de lire un livre sur votre vie mêlant certains de vos écrits avec ceux de l'auteur de telle manière qu'on ne peut les dissocier. J'ai été troublée par une phrase de ce livre: «J'espérais atteindre l'amour, la gloire et Dieu en même temps. J'ai raté les trois. L'amour, car je n'ai su aimer le Roi et m'en faire aimer comme je le désirais...»

Avez-vous écrit cette phrase? Et si oui, qu'entendiez-vous par vous en faire aimer et l'aimer «comme vous le souhaitiez»?

Avec toute mon admiration et mon affection.

Kathia



Chère Kathia,

Oh combien il m'est difficile de répondre à votre question! Non pas qu'elle est inintéressante, au contraire! Mais elle m'oblige à plonger dans des abîmes que j'ai évitées, trop préoccupée des sommets que j'avais atteints et perdus. Vous me rappelez ici ma condition de femme dans ce qu'elle a de plus primitif, c'est-à-dire, sans préjugé de classe, selon ces qualités que je partage avec toutes mes semblables, qu'elles soient issues du peuple ou de la noblesse de sang.

En Louis, j'aurais aimé atteindre l'Homme, avec toutes ses forces et ses faiblesses et j'ai trop souvent eu l'impression de me heurter au Roi. Finie la franchise, les admonestations ouvertes, à moins de ne point craindre les éclats dont il était impossible de prévoir les conséquences; finie la saveur des rendez-vous volés alors que toute la Cour gardait l'oeil ouvert sur nos moindres déplacements et finie la spontanéité devant cette même Cour prête à juger nos moindres actes.

Au début de notre relation, Louis semblait apprécier les rapports directs que nous avions. Je lui faisais part de mes préoccupations de gouvernante avec tout le respect qui Lui était dû soit, mais avec une pointe de liberté dans mes propos dont Il me félicitait à l'époque, avide qu'Il était d'en savoir plus sur le quotidien de Ses enfants.

Il me souvient encore de cette époque, alors que je vivais une sorte de vie parallèle, puisqu'il m'était impossible de me couper complètement du monde, ceci afin d'éviter les questions embarrassantes. Des souvenirs quelque peu décousus, allant de l'odeur des médicaments s'entrelaçant aux effluves du potage mijotant dans l'âtre aux battements désordonnés d'un coeur sensible au son des sabots ralentissant devant ma fenêtre; du babillage insouciant de ces petits êtres potelés et quémandeurs d'affection aux mensonges à la jésuite qu'il me fallait confectionner sur mesure pour rassurer mes amies sur mon sort; des visites intempestives de la belle Madame, pareilles au tonnerre dans un ciel sans nuages aux quelques moments passés à me laisser bercer sous la caresse de la voix de son Royal amant...

Dans cette chaumière anonyme d'un bourg à l'abri du brouhaha de Paris, la vue de ses enfants l'attendrissait au point qu'il se laissait aller à des confidences. Le fait que nulle coterie ne pouvait intercepter ses propos ajoutait à cette nouvelle liberté de ton et de manières. Je le revois encore lancer un pourpoint devenu superflu avec ce feu ronflant dans la cheminée, formulant un simple «Permettez Madame?» qui se passait de réponse, avant d'entonner l'un des airs de Lully tout en faisant sauter l'un des petits sur ses genoux. Durant ces trop courtes escapades royales, son regard se posait parfois sur moi, faisant tourbillonner en moi des émotions auxquelles je n'aurais jamais osé céder si ce n'était ce que l'on me murmurait à l'oreille tout en usant du pouvoir de ses mains caressantes... L'on est loin ici de l'Étiquette de Versailles!

Et voyez-vous, chère Kathia, j'ai été assez naïve pour croire que ce Louis-là était celui auquel j'aurais toujours accès. Ou est-ce mon orgueil qui m'a fait penser qu'il était en quelque sorte ma création, un Louis qui m'était réservé et que j'étais sûre de retrouver? Peu importe, la réalité m'a bien vite rappelé qu'elle ne se contente pas de désirs mais qu'elle tisse sa trame aussi bien dans nos dégoûts que dans nos rêves.

Mon installation à Versailles a marqué la frontière entre mes aspirations et mon destin et ce, sans que je m'en doutasse, trop éblouie que j'étais et aussi difficile qu'il me soit de l'admettre, trop obsédée par mon éblouissante rivale, Athénaïs de Montespan! Il m'était si aisé de lui faire porter le blâme pour toute saute d'humeur du Roi... Ou si ce n'était elle, c'était l'un des siens, avec l'un de Ses Ministres tout désigné comme cible de mes récriminations...

La réalité a planté ses serres bien acérées dans mes pauvres illusions: Athénaïs et ses courtisans se sont effacés de la scène sans pour autant me ramener ce Louis des rencontres fortuites. Au contraire, le poids de la Couronne s'est fait de plus en plus lourd, avec toutes ces guerres, autant internes qu'externes, empêchant toute escapade, ne fût-ce que spirituelle.

Et Dieu dans tout ça? Oh! Il y a joué un rôle prépondérant, certes, et ne serait-ce qu'en me plaçant auprès du Roi pour y être son instrument. Mais alors que la mort me guette, j'ai parfois l'impression d'avoir été sa dupe, sacrifiant ce besoin d'amour de l'enfant sans père que j'étais, besoin qui m'a toujours tenaillé, pour une conversion qui a éteint la flamme passionnée qui alimentait ma relation avec Louis... Divagations de vieille dame...

Votre question qui a réveillé les désirs inassouvis d'une jeune femme qui n'est plus que l'ombre d'elle-même! Chère Kathia, vous dont le nom me semble résonner de toute l'énergie de la jeunesse, je souhaite que vous sachiez reconnaître ces moments fugitifs qu'il faut saisir au vol pour ce qu'ils sont, sans leur accorder plus de crédit qu'ils n'en méritent, tout en savourant tout ce qu'ils ont à offrir!

Avec affection,

Françoise




Chère Françoise,

Merci beaucoup de votre réponse. J'ai été ravie de vous lire et tâcherai de suivre votre conseil.

Bien à vous,

Kathia

PS: Savez-vous que le Roi Louis le quatorzième participe à Dialogus et que vous avez moyen de lui écrire?



Chère Kathia, rien n'est plus gratifiant que de recevoir quelques mots d'une plume reconnaissante. Surtout lorsqu'ils sont accompagnés d'un post-scriptum qui en paie les quelques mérites au centuple!

Ce Destin qui permet que je puisse entrer de nouveau en contact avec Louis fait aussi trembler la plume qui trace ces mots. Incrédulité? Pudeur? Crainte? Je crois revivre ce moment où j'ai été présentée à ce Grand Monarque, que je n'avais pu jusque-là qu'apercevoir, perdue dans la foule des badauds ou cachée au dernier rang par des courtisans au noms autrement plus illustres que le mien.

Permettez, chère Kathia qui m'offrez cette opportunité inattendue, que j'épanche ce coeur que je croyais enseveli sous le poids du temps écoulé. C'est comme si vous me rendiez les émois des premières amours mais que l'âge les fasse se combiner à l'amertume de l'expérience. Je doute que Louis me fasse bon accueil et j'en serais mortifiée, blessée. Sa longue absence a été remplie par mes souvenirs de lui, souvenirs qui ont entraîné leur lot de questions. Celles auxquelles j'ai pu répondre ne m'ont pas toujours donné le beau rôle et je ne sais si j'ai envie de combler les lacunes... Et pourtant, un élan irrésistible me pousse à faire reculer ces ombres dans lesquelles je me suis réfugiée.

Sans vous, jamais je n'oserais me rappeler à la mémoire de Louis; mais, involontairement ou pas, vous m'avez rappelé le conseil que je vous ai donné et que je répugne à suivre. Que vaudrait un avis non suivi par la personne même qui l'émet? Surtout lorsque ce conseil ne fut l'objet d'aucune requête! «Carpe Diem», saisis le moment, comme disait si bien Horace. Peut-être aurez-vous des échos de ces retrouvailles impromptues...

En espérant avoir l'occasion de vous lire encore et en vous remerciant d'avoir ajouté du sel à ma retraite trop paisible parfois,

Françoise