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aude.beauvallet@neuf.fr |
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Chandernagor |
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| Madame, Je ne veux vous connaître que par l'extraordinaire pastiche autobiographique que fit de vous Mme Chandernagor qui n'a pas peu contribué à vous humaniser. Je déplore que vous ayez eu à subir les vents coulis dont Monsieur votre époux croyait bon d'accabler vos appartements, qu'il vous ait fallu «périr en symétrie» dans une explosion de rouge et de vert quand vous n'aspiriez qu'à l'apaisement du bleu (et comme je vous comprends...) Toutefois, j'ai cru déceler une ironie douce amère dans votre appréciation de vous-même. Vous plairait-il d'en deviser honnêtement? Bien à vous. M.David Sarrasin Cher Monsieur Sarrasin, Votre nom évoque pour moi des pans entiers de l'histoire de notre beau pays: les rumeurs de croisade aux chevaux galopants et aux cuirasses étincelantes, l'odeur d'épices précieuses, la caresse de tissus évanescents... Souvenirs dont on retrouve le reflet sur la peau ambrée et les yeux de braise des habitants du sud de la France. Pardonnez cette envolée bien peu en rapport avec ce qui vous préoccupe! Voilà que vous m'apprenez qu'une certaine Madame Chandernagor s'est fait mon défenseur et ce, en mon nom, si je comprends bien votre propos. Je ne sais trop si je dois m'en réjouir, moi qui ai pratiquement détruit toute ma correspondance... Toutefois, comme il semble que ses intentions soient louables, je ne peux lui en faire grief. Intentions que vous me démontrez en me mentionnant ce qu'elle dit des désagréments que j'ai eu à subir alors que tous m'enviaient un sort qu'ils croyaient enviable sur tous les points alors qu'il ne l'était que sur certains. L'on s'accommode assez bien d'à peu près n'importe quelle situation mais toutes ont leur désavantage, de la plus glorieuse à la plus abjecte. C'est ce que ma vie tumultueuse m'a appris. La mendicité peut receler des bonheurs que l'on n'imagine point, tout autant que les honneurs peuvent dissimuler la tristesse la plus grande. Ces années qui m'ont vu souffrir de la misère ont aussi été témoin de mes rêves de grandeur, rêves dans lesquels ma nouvelle situation me mettait à l'abri des vicissitudes de l'existence, transformant ma vie en un chemin tout droit tracé, pavé d'un sentiment d'accomplissement, libre d'obligations autres que de profiter du moment présent et bordé de regards approbateurs. Quelle désillusion! Soucieuse que j'étais de faire un faux pas qui me ferait retomber dans ma condition première, j'étais aveugle à ce qui m'attendait et sourde aux avis que me prodiguaient mes intimes. J'ai atteint le sommet sans me douter de ce qui m'y attendait ou en balayant du revers de la main ce qui aurait pu m'y faire renoncer. Dans ces cas-là, faute de s'en prendre aux autres ou au destin, on fait alors appel à la formule magique, au mea culpa. Et, si l'on bat sa coulpe avec un brin d'humour envers sa propre naïveté, cela s'appelle de l'ironie. Douce amère, certainement: ces personnages que j'ai dû jouer ou ceux qui m'ont habitée, selon les circonstances capricieuses d'un destin hors du commun, ne m'ont pas habituée à trancher. Leurs nuances ont permis à la fois que je survécusse et que je trouvasse du ragoût à ces caprices du destin. Avant que de souffler ma chandelle, cher monsieur, il me faut m'assurer que mon discours répondra à vos attentes; en effet, j'ai laissé courir ma plume librement, tel qu'il m'a semblé que vous le demandiez et mon seul souhait est que cela n'aura pas été en vain. Françoise de Maintenon, née d'Aubigné Madame la Marquise, Quelle plume! Et quel feu semblez-vous mettre jusque sous le masque de la sagesse! C'est à croire que les années passées dans le Marais, que la compagnie de l'abbé Testud, de Saint-Amand et de feu votre premier époux ont à tout jamais laissé une ineffaçable empreinte sur votre façon d'apprécier les êtres, d'en appréhender les tourments et d'en mesurer les faiblesses. De ce point de vue, une fois le masque de la hauteur abandonné, le bel esprit versaillais a du vous sembler piètre pitance en regard des joutes oratoires de votre jeune âge. Les manières enjôleuses de Mlle de Lenclos, les piques et les bons mots des précieux du jour, tout un univers d'effervescence à jamais évanoui doivent aujourd'hui vous être un baume dans vos solitudes glacées. Tant il est vrai, Madame, que vous payez d'un prix exorbitant vos appétits de gloire... Je demeure convaincu que votre exceptionnelle destinée témoigne de facto de la pertinence des grands préceptes d'Évangile et que, au sein même de la puissance, imprégnée des encens du pouvoir, enveloppée de pourpre et comme étourdie de révérences, vous mesurez combien vraie est l'assertion qui dit que les premiers seront les derniers. A méditer le sort de vos devancières, le cilice de Mlle de la Vallière, les rides bouffies de Mme de Montespan, les larmes sottes et touchantes de Mlle de Fontanges, on pourrait certes vous envier ou, à tout le moins louer votre efficace persévérance. Mais il semble bien qu'il vous faille payer le prix le plus lourd et le moins avouable: l'ennui. Je m'offre à vous Madame, pour vous en distraire dans la mesure de mes faibles moyens et vous propose, si faire se peut, de dialoguer, par-delà le temps, avec la jeune et insatiable Françoise d'Aubigné. Seriez-vous disposée, toute honte bue, aux madrigaux de vos vingt ans? Avec le plus profond respect permettez, Madame, que je baise l'extrémité de vos chastes doigts. D. S. Monsieur ou Madame, Comment dois-je m’adresser à vous dont l’esprit a camouflé son identité derrière deux lettres dont la sonorité évoque l’ornementation de Versailles et ses jardins, qu’elles portent carquois ou corne d’abondance! C’est me faire trop d’honneur et j’ai bien peur de ne pas être à la hauteur, d’autant plus que je me doute à vous lire que les muses seront vos alliées dans cette joute épistolaire! Pour ma part, je n’ai plus pour m’inspirer que la lumière dansant aux carreaux de ma fenêtre dans cette retraite que j’ai voulue austère. Las que mes vingt ans sont loin! Et pourtant, si je porte un oeil critique à cette jouvencelle fraîchement sortie de sa campagne, il me semble que sa réputation s’est construite bien plus sur la bonne opinion que l’on s’est formé sur elle que sur sa contribution réelle! Quel mérite à voir son regard mis en rimes? D’autant plus que la gloire de mon époux d’alors ne pouvait que rejaillir sur cette jeune épouse pour le moins inattendue d’un homme que l’on disait inapte à compléter la Carte du Tendre... Et que dire des hommages qu’une assiette et un verre bien remplis provoquent lorsqu’ils sont servis sous un oeil cajoleur? Je ne peux cacher que nous tenions table, non seulement pour nous divertir en compagnie des beaux esprits, mais aussi pour s’attirer les faveurs des puissants. Et que certains d’entre eux m’ont immédiatement repérée comme une proie facile de même que leurs propos ont été répercutés par ceux de nos amis qui entretenaient les mêmes espérances que nous. De là à m’attribuer plus d’esprit que je n’en possède, monsieur, il me faut démentir ceux qui ont porté ces rumeurs jusqu’à vous! Devant cette subtilité de langage que l’on reconnaît aux grands esprits de ce temps qui, si on leur donne figure féminine, correspondent à des femmes comme Mme de Sévigné, Mme de Montespan ou encore ma chère Ninon, je dois m’effacer: que je sache, peu de mes propos ont circulé dans ce monde pourtant friand de mots d’esprit. Je n’y vois aucune offense, au contraire! J’ai toujours cru être en mesure de tirer mon épingle du jeu sans pour autant en être le maître et je laisse à d’autres le devant d’une scène sur laquelle j’ai été projetée bien malgré moi! Toutefois messire, ne voyez point dans ces protestations un refus de correspondre avec vous; mes propos visent uniquement à vous éviter une déception. Au contraire, votre prose contient tant d’effluves des salons des Marais qu’il me semble qu’un laquais grattera bientôt de l’ongle à ma porte pour m’annoncer que le souper que je dois présider auprès de Monsieur Scarron est prêt. Mieux qu’un bain de Jouvence qui limite ses effets au corps, votre missive ressuscite l’âme celle que l’on surnommait la Belle Indienne: une jeune femme faisant ses premières armes dans le Monde, à la fois éblouie de voir évoluer de grands noms dans sa modeste demeure et, avec toute l’arrogance de la jeunesse, se disant que cette place lui revenait de droit. Il me fera plaisir de m’entretenir avec vous d’autant plus que vous savez faire preuve de perspicacité: Versailles, en effet, m’a paru bien peu pourvu en fait de beaux esprits, une sorte de coquille où les mots creux pouvaient s’entasser à leur aise! De la basse flatterie à la médisance, bien peu savent enrober leurs propos de manière à en relever le goût ce qui rendait les conversations insipides. Ce qui donnait à la moindre répartie spirituelle l’effet d’un coup de canon avec pour effet que chacun tentait en quelque sorte de se l’approprier en la répétant ad nauseam à tout venant. Guère surprenant que les perroquets des îles aient fait autant fureur! Me voilà lancée dans un portrait peu flatteur de la Cour, quelque honnête qu’il soit. Car il ne fait nullement mention du génie de Monsieur de Molière, lequel, par une seule représentation, compensait des heures de torture passées à écouter des conversations banales. S’il est un homme qui sut élever Versailles au-dessus des simples ragots de Cour en jonglant avec les mots, c’est bien lui. Et avec pour pendant tragique, son ami Racine. Lequel m’a fait la grâce de mettre son talent au service de Saint-Cyr. Voyez, Monsieur, que mon sacrifice a connu bien des adoucissements. À preuve, votre missive dont j’espère qu’elle sera le début d’un échange dont nous profiterons tous deux. Avec amitié, Françoise |
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