Jean-Pierre Du Pont De Nemours
écrit à

   


Madame de Maintenon

     
   

Aurions-nous pu être compatibles?

    Chère Madame,

Comme mon nom ne l'indique pas, je suis originaire du Cameroun, pays d'Afrique centrale ayant connu l'occupation française. J'ignore si à votre époque, on disait déjà Territoire d'Outre-Mer ou tout simplement l'Empire français.

Rien ne me prédisposait à porter ce nom bien encombrant, aujourd'hui que la monarchie a cédé la place à la république, si ce n'est le fait que mon père ait été adopté par un colon français au Cameroun. Au lieu du couvent, c'est au séminaire (jésuite) que je suis allé, et c'est d'ailleurs à la faveur de cette démarche que je suis arrivé en métropole. Je trouve quelques similitudes entre une certaine partie de votre vie et la mienne. Si mon chemin avait croisé le vôtre à la mort de votre mari Scarron, peut-être aurions-nous pu nous entendre!

Au lieu de retourner au couvent, vous auriez pu vous accepter mon invitation d'aller nous installer en Afrique et essayer de faire fortune? D'autre part, est-il exact que Monsieur Scarron avait des exigences sexuelles à la limite de l'acceptable? Nous avons eu en France un florentin de président de la république nommé François Mitterrand. Qu'avait-il de commun avec le roi soleil?

Je vous prie, Madame, de pardonner certaines de mes questions qui ont pu vous paraître indiscrètes.



Cher Monsieur,

Pardonnez mon manque de vivacité à vous répondre, mais ma santé n'a pas été bonne, d'une part; d'autre part votre lettre m'a laissée perplexe à plus d'un endroit. J'ai cherché à me renseigner pour mieux y répondre, mais trop souvent il s'agissait de sujets qui ne concernent pas mon temps. Et je n'ai rien trouvé de mieux que de vous présenter ces pauvres réponses par ordre chronologique.

Pour commencer je n'ai jamais entendu parler de territoire d'outre-mer ni d'empire français, cependant notre temps connaît le nom de l'Afrique.

Je n'ai pas compris quelles similitudes vous trouvez entre votre vie et la mienne, si ce n'est un passage au couvent pour moi que vous comparez à votre passage au séminaire. Deux institutions qui ne sont guère équivalentes de mon temps, croyez-moi. J'ai été fort brièvement au couvent, et l'on n'y apprenait rien, contrairement au séminaire, quels que soient par ailleurs ses défauts.

Je ne suis nullement retournée au couvent à la mort de mon premier mari, mais on m'y a parfois logée. Cependant je crois que je n'aurais jamais cédé mes amis et mon entourage de ce temps pour aller faire fortune en Afrique avec un homme. Ne vous sentez pas visé: j'ai seulement vécu cette aventure dans ma jeunesse, l'homme étant mon père et la fortune devant se faire aux Indes et non en Afrique. J'ai donc mon idée, qui n'est point bonne, toute faite sur ce genre d'aventure; et comme je suis revenue des îles à moitié morte, vous ne me feriez plus quitter Paris. J'ai refusé d'ailleurs en ce temps dont vous parlez une fort belle proposition d'aller servir une très grande dame en Espagne, je ne pouvais seulement concevoir de changer encore toute ma vie.

Et quant aux exigences de feu Monsieur Scarron, je ne sais si elles seraient acceptables selon vos moeurs et votre religion. Il ne m'a jamais rien fait que les nôtres réprouvassent, ce qui ne signifie pas que je dusse forcément en être enchantée, comme toute femme qui ne s'est point mariée par amour.

Si vous avez eu un Florentin comme président de votre république, sachez que votre temps n'a pas mis la mode au pays de France. Nous avons toujours été gouvernés par des rois -et des régentes- qui portaient toute l'Europe dans leur sang; et mon époux le roi fut formé par un ministre italien auquel il gardait beaucoup d'estime et de reconnaissance. Mais avec toute la bonne volonté du monde je ne saurais vous dire s'il tombe le moindre soupçon de ressemblance entre feu le roi et un président que je ne connaîtrai jamais.

Adieu, Monsieur, et portez-vous bien.

Maintenon