Le nationalisme |
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| Cher Machiavel, Je ne suis certainement pas philosophe, simple historien, mais pire encore je ne suis pas certain de saisir les subtilités de vos gymnastiques de l'esprit à vous, grands philosophes, gymnatisques parfois bougrement tordues, si vous me permettez l'expression, mais qui révèlent de grands esprits, dont vous êtes assurément un des leaders. Et c'est après une lecture obligatoire du Prince, il y a de ça une dizaine ou douzaine d'années que j'ai soudainement saisi, je n'oserais dire plus qu'une partie, de votre réflexion et que depuis vous avez toujours été le premier nom qui me vient en tête lorsqu'on parle de grands esprits. Enfin voilà, venons-en aux faits... «La fin justifie les moyens», c'est de vous et repris depuis à de multiples sauces par de multiples acteurs, parfois disciples et parfois pas. Mais quand on parle de nationalisme - une idéologie qui je crois, au moins entre le milieu du XIXe et du XXe siècle lorsqu'elle a connu ses heures en gloire en Europe, a su utiliser à sa cause votre pensée, où tracez-vous la limite de la «fin»? Certes, la limite n'est pas me direz-vous, et surtout est différente d'un cas à l'autre. Par exemple, entre le nationalisme italien des années 1860-1870 et le nouveau nationalisme italien de Berlusconi, la fin est différente... les moyens aussi, mais tous deux visaient-visent la glorification (voyons-y ici un sens positif loin du racisme) de la nation italienne. Dans quelle mesure doit-on choquer avec des moyens qui parfois peuvent sembler radicaux pour une cause qui elle est juste aux yeux de la majorité, qui détient le pouvoir selon les notions démocratiques encore en vigueur aujourd'hui? Et au Québec, notre fin nationaliste est bien présente depuis plusieurs décennies et de mieux en mieux définie, mais les moyens semblent guider par notre nature canadienne énormément marquée par les valeurs de tolérance et de démocratie, valeurs très fortes de notre histoire et donc aller à l'encontre de nos idéaux, ou enfin des idéaux des nationalistes. Quel avenir pour la nation québécoise d'abord et avant tout pacifiste, tolérante et accueillante? Me tromperai-je ou cet avenir est appelé à se développer au sein du Canada? Et le nationalisme européen actuel, un nationalisme qui cherche à masquer les différences entre pays pour créer une unité européenne, unité politique, économique et même culturelle à certains égards pour faire contre-poids au géant américain. Quel avenir pour ce nouveau nationalisme, issu de valeurs d'abord économiques? Dans l'attente de vous lire très prochainement et de connaître votre vision de ces nationalismes, Sincères salutations, Arnaud et non Arno comme le fleuve |
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| Cher Arnaud, Beaucoup de questions auxquelles répondre, et si possible de manière claire pour tenter de vous faire oublier la gymnastique de l'esprit bougrement tordu des philosophes. Avant tout, je dois vous signaler que je ne me considère pas réellement comme un philosophe, en ce sens que je ne cherche pas à envisager la raison et la place de tout dans l'univers, mais bien comme un observateur détaché qui consigne les événements et en tire l'essence ainsi que les leçons pour mieux les retransmettre. Les analyses que je puis faire sur le monde actuel sont donc à prendre avec parcimonie, car j'applique les enseignements du passé en partant du principe que la société humaine ne subit aucun changement fondamental dans ses aspirations. De prime abord, le nationalisme, ou la recherche d'une identité nationale forte, est la marque que cherche à laisser un gouvernement dans l'histoire de son État ou pays. En effet, cela lui permet d'être immortalisé dans la mémoire populaire en tant que celui qui aura amené telle ou telle avancée, et de plus cela lui donne le soutien de son peuple, car il agit pour le bien des générations futures de ce dernier. Quelle peut être la fin ultime d'un tel but? La suprématie d'un État ou pays sur tous les autres, asservissant ces derniers pour vivre à leurs dépens. L'Histoire nous a montré une évolution des moyens utilisés, de la guerre violente et meurtrière jusqu'à l'étouffement économique. Mais plus que tout, c'est l'échelle sur laquelle se joue cette domination qui a énormément changé. De mon temps, les duchés luttaient pour leur indépendance en se battant contre leurs voisins, puis vint l'unité du Royaume. Le Royaume a alors eu à se méfier des royaumes avoisinants, et maintenant ils sont tous englobés dans l'Europe car les frontières financières se sont abolies entre ses composantes. Nous constatons alors deux idéaux nationalistes conjoints, qui sont le nationalisme intérieur, dans lequel un état cherche à devenir le meneur de l'entité, et l'idéal global, pour que l'entité elle-même soit plus puissante que les autres entités similaires. La configuration actuelle est telle qu'aucun État membre de l'Europe ne peut risquer d'avoir une poussée nationaliste extrême, car il serait immédiatement désavoué par ses pairs et donc n'aurait plus de participation à l'Europe. Il se retrouverait seul face à un État énormément plus puissant que lui. La limite de son nationalisme est donc logiquement celle d'une politique nationaliste modérée jouant sur les apports financiers, donc en accueillant les plus riches et encourageant les plus démunis à partir, encore que cette richesse puisse ne pas être financière, mais aussi intellectuelle, comme on a pu le constater avec les renaissances italienne et française. De manière plus simplifiée, l'idée nationaliste dépend essentiellement du soutien qu'elle rencontre au sein de la nation concernée, or les élargissements de frontières créent une population plus grande, avec un esprit nationaliste plus faible. Je pourrais me qualifier de florentin, italien et européen car je suis d'une époque où Florence comptait plus pour ses habitants que l'Italie. Une personne née récemment vous dira qu'elle est européenne de Florence en Italie. Maintenant se profile votre seconde question au sujet du nationalisme européen face au géant américain. Où s'arrêtera-t-il? La question n'est pas la bonne, car de plus en plus on parle de partenariat économique, rarement de concurrence. La question serait donc de savoir dans quelle mesure les partenariats seront équilibrés et justes. Ceci est beaucoup plus du ressort d'un économiste et je ne pourrais pas vous être de grande utilité, mais certains éléments non financiers peuvent être pris en compte. Il s'agit tout d'abord du fait que l'Europe, en tant qu'État, est jeune et n'a donc pas de réel esprit populaire. Ensuite, un nationalisme trop poussé rendrait obligatoire un fonctionnement en autarcie, ce qui n'est pas viable à long terme car synonyme d'épuisement des ressources. Et dernièrement, le facteur humain est tel qu'une fois que certaines portes ont été ouvertes, personne ne peut les refermer. Les cultures s'échangent et se mêlent, nous ne pouvons pas risquer de perdre certains acquis, même récents. En conclusion, je vous dirais, cher Arnaud, que les nationalismes actuels, essentiellement basés sur les valeurs économiques, portent en eux leur moteur et leur frein, car ils n'ont qu'un but: devenir plus rentables pour mieux vendre, et donc augmenter les échanges extérieurs. Le nationalisme réel n'existe pas au sein d'une nation unie dans une même idée d'indépendance complète, il n'existe qu'une concurrence poussée, et parfois déloyale. La seule limite, actuellement (et fort heureusement) inaccessible, reste la suivante: lorsque les entités se fondront en une seule unique et équitable, vers qui s'ouvrira-t-elle? N.M. |