Gentil Machiavel
       
       
         
         

ldl2@wanadoo.fr

      Cher Machiavel,

Il y a longtemps que j'ai lu «Le Prince». Je m'attendais à un mélange de cruauté, d'intelligence, de cynisme, de pragmatisme, de méchanceté, enfin de toutes ces notions que l'on regroupent aujourd'hui sous le substantif dérivé de ton nom: le machiavélisme.

Pourtant, le livre terminé, je l'ai trouvé simple, tendre, sincère, honnête dans ses analyses et ses déductions. Je n'y ai pas trouvé de machiavélisme. Nous partageons, avec ma soeur, le même avis sur ton ouvrage.

En revanche, ayant parcouru à de nombreuses reprises un livre attribué à un probable lecteur de tes oeuvres, le cardinal de Mazarin, et intitulé «Le Bréviaire du politicien», j'y ai trouvé tout ce que je pensais lire dans «Le Prince».

Est-ce à dire que tu as choqué des contemporains puritains et hypocrites, des angélistes (oh, comme ce mot est moderne dans son influence, ses excès et ses méfaits) qui n'osaient pas appeler un chat un chat? Qu'ils vous ont déclarés, toi et ton système de pensée, ignominieux et fourbes?

Avec le recul de mon temps, j'aurais parlé de «mazarinisme», au lieu de machiavélisme.

Mais tu serais devenu méconnu, et je gage que tu ne regrettes pas ta sulfureuse réputation. Car tu dois certainement apprécier ton injuste renommée.

Me trompé-je? Peux-tu m'éclairer sur les contextes philosophiques, culturels et historiques qui ont amené l'opinion publique à jeter l'opprobre sur toi?

Amicalement.

 

       
         

Machiavel

      Mes écrits n'étaient pas censés être sulfureux ni sordides, mais clairs, voire éclairés, et devaient permettre à mon Prince d'affronter les situations de son temps.

Les reproches qui m'ont été faits sont surtout d'avoir dévoilé les intrigues de la politique à une époque où tout cela devait être un secret, même si ce n'en fut un pour personne. Mazarin a eu la chance de pouvoir écrire son ouvrage à une époque et dans un lieu où l'on vivait dans les intrigues et les complots, et lorsqu'ils n'existaient pas, on les créaient.

Qu'est-ce que «Le Prince»? des conseils d'un précepteur, et d'un ami, à un enfant qui devra subir maintes pressions de ses divers entourages. Ce n'est nullement l'oeuvre d'une éminence grise cherchant à atteindre la puissance au travers de son élève mais bien le legs d'un vieil homme à son avenir. Mon Prince était plus un ami, un fils, qu'un élève. Je ne voulais que l'armer face aux tourments de sa destinée, le protéger tout en lui inculquant les moyens de rester humain. Je ne traitais pas de la politique pure, je traitais des hommes jouant à la politique.

Que mon oeuvre puisse sembler tendre, pourquoi pas, car elle fut écrite avec tendresse.

Maintenant, si mon nom est synonyme de cruauté, d'intelligence, de cynisme, de pragmatisme, de méchanceté, il y a un peu de vrai. Mais ce n'est pas l'apologie de tout cela que je faisais, mais bien une explication sur l'application de ces caractères de l'homme. Doit-on être cruel pour expliquer la cruauté? Parler du cynisme fait-il de nous quelqu'un de cynique? Ceux qui écrivent sur Dieu sont-ils des dieux?

Un dernier point concernant ma «réputation»: lorsque le terme de machiavélisme est employé, on ne pense pas à moi, mais à mes écrits. Effectivement, je ne suis pas contre une telle reconnaissance, car mon oeuvre me survit. N'est-ce pas là le désir de tout homme que de laisser un souvenir? Et lorsqu'on parle de moi, on ne parle que de mes écrits, jamais de ma personne. Vous connaissez ma vie dans ces grandes lignes, mais j'ai toujours conservé par-devers moi ma vie privée.