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Bonjour Majesté.
J'ai quelques questions à vous poser, j'espère que je ne serai pas
trop indiscrète et que je ne vous blesserai pas. Je n'ai pas eu le bonheur
de vous rencontrer mais certaines personnes qui ont eu cette joie m'ont parlé
de vous. Est-il vrai que vous êtes très grand, 1 mètre 96 et
bel homme? Ces mêmes personnes m'ont parlé de la Reine votre épouse.
Elles m'ont parlé de sa beauté et de sa grande taille. Savez-vous combien
elle mesure?
J'aimerais que vous me parliez de votre soeur, Madame Élisabeth. Elle est
si merveilleuse. Quels souvenirs vous ont laissés vos deux beaux-frères,
Maximilien et surtout l'Empereur Joseph II? Que pensez-vous de votre belle-mère,
l'Impératrice Marie-Thérèse? Elle devait être une grande
dame.
Cet été, je suis allée à Vienne. J'ai visité l'église
où vous vous êtes marié (par procuration). J'ai vu, avec beaucoup
d'émotions, un de vos coquetiers dans un musée de la ville et je suis
allée à la crypte où reposent les Habsbourg, dont certains de
vos ancêtres.
J'aimerais également connaître vos goûts, vos plats favoris, les
vêtements que vous préférez porter et vos passe-temps favoris
bien que vous ne deviez pas en avoir trop le temps quand vous étiez à
Versailles et que vous gouverniez la France.
J'espère que je n'ai pas été trop longue dans mes questions.
Je vous remercie par avance.
Pouvez-vous transmettre mes amitiés à votre épouse, à
madame Élisabeth et à vos enfants quand vous pourrez les voir ainsi
qu'à monsieur Cléry, qui est un homme si dévoué. Si j'osais,
je finirais en disant «je vous embrasse de tout mon coeur» mais je me
contenterai de vous saluer respectueusement en espérant avoir de vos nouvelles.
Marie Coquelin.
Bonjour Marie,
Je vous remercie de votre gentillesse et je répondrai avec plaisir à
vos questions. Les services de Dialogus m'ayant expliqué votre système
métrique, j'ai pu effectuer les calculs nécessaires et ce que vous
donnez pour ma taille me semble correspondre. Quant à celle de la Reine, je
crois que cela serait autour de 1 mètre et 62 centimètres. Pour ce
qui est de mon apparence, je ne suis pas à même d'en juger, mais il
est vrai que les peintures vous aideront peu à former votre opinion sur ce
point. Je ne me suis que peu soucié de ce domaine et je dirais que c'est Monsieur
Duplessis qui a le mieux attrapé la ressemblance, mais cela remonte à
près de vingt ans.
J'éprouve pour ma petite soeur une affection presque paternelle et ce depuis
que l'on m'a choisi pour représenter son parrain. Sa sensibilité est
très vive et son caractère tout autant. Je lui ai longtemps reproché
d'être emportée et indocile mais elle s'est assagie avec le temps et
à force de douceur. Sa séparation d'avec notre soeur Clotilde lui fut
une grande souffrance et sa mélancolie me touchait profondément. Je
suis bien heureux qu'elle y ait trouvé remède en s'efforçant
de soulager les malheurs d'autrui, ce qu'elle réalise aujourd'hui admirablement
auprès de ma fille dont elle est très proche.
Je vous parlerai plus aisément de l'empereur que de son frère, l'archiduc
Maximilien. Je rencontrai Maximilien en 1775, nous étions alors tous deux
bien jeunes et je n'eus que peu affaire à lui par la suite. L'empereur fut
très apprécié lorsqu'il est venu en France et j'ai pris plaisir
à converser avec un esprit aussi avide de connaissances. Au reste, je lui
sais gré d'avoir eu une influence bénéfique sur la Reine et
d'avoir contribué au renforcement de notre lien conjugal. Mais je fus souvent
amusé de la contradiction entre ses dehors de modestie et sa prétention
à vouloir m'imposer sur bien des matières des idées fantasques.
Enfin, je déplore son goût immodéré pour la chose militaire
qui l'a entraîné dans des aventures fâcheuses qui auraient pu
remettre en question la paix de l'Europe. J'en suis d'autant plus contrarié
que l'empereur eût souhaité user de l'alliance entre nos deux maisons
pour parvenir à ses fins.
L'impératrice avait acquis en politique une sagesse supérieure à
celle de son fils. Il est vrai qu'elle avait été confrontée
dès le plus jeune âge à la nécessité de s'assurer
un trône et que les efforts qu'il lui avait coûtés ne l'incitaient
pas à en user légèrement sur ces matières.
Vous êtes bien heureuse d'avoir visité Vienne, Mademoiselle. J'eusse
souhaité le faire lorsque j'étais dauphin mais le Roi mon grand-père
désirait que je restasse auprès de lui et je ne voulais pas le contrarier.
Que puis-je vous dire de mes goûts? Je suis toujours curieux de m'ouvrir à
des domaines variés mais je privilégie l'histoire, la géographie,
les sciences et la marine. J'ai beaucoup de goût pour les beaux-arts, mais
il ne m'a pas été donné de les pratiquer. J'admire le travail
de tous les artisans et tout particulièrement les pièces de porcelaine
de Sèvres. Je pense que c'est la bibliothèque que j'avais à
Versailles qui témoigne le mieux de mes goûts. Enfin, je n'ai renoncé
au plaisir de la chasse qu'à grand regret, dès que j'en avais le temps
rien ne pouvait m'empêcher de me rendre à une chasse à tirer.
Je n'ai guère de penchant pour les plaisirs de la table. Comme je ne voulais
pas peiner les officiers de la Bouche qui se donnaient beaucoup de mal, je goûtais
du moins les plats qu'ils me vantaient. Au vrai, ce sont les fruits que je préfère
par-dessus tout, le raisin et les pêches.
Pour l'ordinaire, je choisis mes hardes pour leur simplicité, leur résistance
et la liberté de mouvement qu'elles me permettent. Les contraintes sont assez
nombreuses sans que je ne m'embarrasse d'affectation. Pour ce qui est du faste attaché
à la représentation royale, je prenais cependant plaisir à choisir
des broderies délicates.
Mademoiselle, je suis ravi de recevoir vos embrassements et je vous presserais moi-même
contre mon coeur si je le pouvais. Je transmets votre lettre à Cléry
qui veut vous remercier.
Louis
Mademoiselle,
Je vous remercie de vos bons mots et vous prie de recevoir mes amitiés en
retour. C'est pour moi un grand honneur que de servir le Roi, sa bonté est
telle qu'il daigne me traiter plus en ami qu'en serviteur et il est impossible d'accorder
quelque crédit aux calomnies qui circulent sur lui quand on le connaît.
Je n'ai pas de plus grand souhait que de lui apporter de la consolation au sein de
ses malheurs et votre lettre aura été un allié précieux.
Cléry
Bonjour, Majesté,
C'est avec beaucoup d'émotion et de plaisir que j'ai reçu votre réponse
à ma lettre et je vous en remercie de tout coeur, ainsi que Monsieur Cléry
qui m'a fait le grand honneur de m'écrire un petit mot.
J'ai lu dans un livre que vous avez une blague à tabac. Je ne savais pas que
les hommes fumaient déjà à votre époque. J'aimerais savoir
si vous utilisez le tabac et comment.
J'ai une image d'une statue de Guillaume Coustou. Cette statue se trouve dans la
cathédrale de Sens sur le caveau de vos parents. J'aimerais savoir s'il s'agit
bien de vous lorsque vous aviez une douzaine d'années comme il est marqué
à côté de cette image et dans quelles conditions cette statue
a été faite. Aviez-vous été le modèle pour le
visage uniquement ou pour toute la statue?
J'ai lu que votre fille, Marie-Thérèse, vous ressemble beaucoup, est-ce
vrai? D'autres disent qu'elle ressemble à votre épouse. Qui a raison?
Et Louis-Charles, ressemble-t-il à vous ou à sa mère? J'ai l'impression
qu'il ressemble à Madame Élisabeth et à vous.
Votre grand-père Louis XV aimait beaucoup la chasse. Vous avez le même
goût que lui pour cette activité qui vous a rapproché tous les
deux. J'ai lu que votre père n'aimait pas la chasse, est-ce vrai?
Vous parlez sept langues et votre mère en parlait quatre. Quelles langues
parlait votre mère et quelles langues parlez-vous?
J'ai lu dans un livre que les révolutionnaires sont allés jusqu'à
vous enlever vos rasoirs et objets tranchants, est-ce vrai? Vous vous êtes
présenté au tribunal le 11 décembre dernier avec une barbe hérissée.
Je n'arrive pas à imaginer qu'ils sont arrivés à ça.
Comment avez-vous réagi et qu'en ont pensé votre épouse, votre
soeur et vos enfants? Je n'arrive pas à vous imaginer sans être rasé.
Je vous remercie beaucoup et j'espère que mes questions ne vous auront pas
blessé. Je vous embrasse très fort ainsi que votre famille.
J'aimerais ajouter un petit mot pour Monsieur Cléry. Monsieur, j'ai été
très sensible à votre gentille réponse à ma première
lettre. Je suis certaine, comme vous, que les calomnies écrites sur sa Majesté,
surtout de la part de cet imbécile d'Hébert, sont fausses. Je vous
remercie beaucoup pour tout ce que vous lui apportez, surtout depuis qu'il est séparé
de sa famille. Je vous embrasse vous aussi et à bientôt.
Marie Coquelin.
Bonjour Mademoiselle,
Je prise habituellement le tabac car je n'apprécie pas l'odeur de sa fumée.
Il est vrai que dans mon enfance j'ai posé pour Coustou. Il souhaitait donner
mes traits à l'amour conjugal sur le tombeau de mes parents.
Je ne saurais dire à qui mes enfants ressemblent le plus et il est probable
que je ne suis pas la personne la plus à portée d'en juger, d'autant
que ces discussions amènent le plus souvent des avis fort contradictoires.
La précision de vos connaissances, à tant d'années de distance,
m'étonne grandement, Mademoiselle. Il est vrai également que mon père
avait peu de goût pour la chasse, il n'aimait pas l'agitation en général.
Vous me flattez, je suis loin de parler sept langues, je puis comprendre l'allemand
et l'espagnol et j'ai une connaissance plus approfondie de l'anglais, de l'italien
et du latin, voilà tout. Ma mère maîtrisait l'allemand par sa
naissance, mais aussi le latin et l'italien et naturellement, le français.
Je porte en effet la barbe contre ma volonté depuis quelque temps. Je trouve
cela fort désagréable ce qui me contraint à me laver le visage
plusieurs fois par jour. Je compte que l'on voudra bien que je me rase avant ma
prochaine comparution à la Convention, je refuse d'apitoyer sur mon sort.
Cette mesure gêne tout autant ma famille puisqu'on a également retiré
une grande partie des instruments qui servaient à la couture. Au reste, nous
sommes habitués à ces mesures depuis que l'on a résolu de nous
traiter en criminels. Je ne crois pas qu'elles aient d'autre but que d'éprouver
notre patience car ils savent fort bien que nous n'attenterons pas à notre
vie. C'est à se demander jusqu'où ira leur imagination.
Non, Marie, vos questions ne me blessent nullement et elles me sont même douces
en comparaison des accusations parfois absurdes auxquelles je suis confronté.
Je vous embrasse, Marie.
Louis
Majesté,
Je vous remercie pour la lettre que vous m'avez envoyée. C'est une grande joie que d'avoir de vos nouvelles.
J'avais
entendu dire que vous n'aimez pas la fumée du tabac et j'en ai
eu la confirmation, vous me l'avez écrit dans votre
dernière lettre. Vous prisez habituellement. A mon
époque, cela ne se fait plus. Pourriez-vous m'expliquer en quoi
cela consiste et comment vous faites. Je suis très curieuse de
tout ce qui se rapporte à votre époque et en particulier
votre vie et votre famille.
La Reine Marie Leszczynska,
votre Grand-Mère, était-elle aussi proche de vous que
votre Grand-Père? Pourriez-vous me parler un peu de cette Grande
Dame? J'ai beaucoup d'admiration pour elle.
Pourriez-vous
me dire pourquoi l'hôpital Necker ne porte pas votre nom? Je
pense qu'il devrait s'appelait hôpital Louis XVI. C'est vous qui
l'avez fait bâtir pendant votre règne. Pourquoi toute
cette modestie autour de votre personne? En dehors des
cérémonies, vous portez des vêtements simples et
souvent usés, vous mangez tout aussi simplement, à
l'inverse de vos frères. Pourquoi ont-ils dépensé
autant d'argent pour leurs plaisirs, beaucoup plus que la Reine que
l'on accuse à tort de tous les crimes. Ces dépenses
étaient dérisoires par rapport à celles d'autres
personnes de la Cour.
Pourquoi avoir caché aux
Français tout le bien que vous avez fait pour eux, toutes ces
réformes pour améliorer leur quotidien? Mademoiselle B.
qui vous a écrit également devrait lire la liste de
toutes les réformes que vous avez faites de 1774 à 1789!
Elle serait étonnée de tout le bien que vous avez fait!
Avez-vous
des nouvelles de Mesdames vos Tantes, Adélaïde et Victoire?
Elles sont parties à l'étranger. Adélaïde
vous aime beaucoup, d'après ce que j'ai lu. Quand vous
étiez enfant, vous alliez souvent chez elle, elle est votre
Marraine.
J'espère avoir de vos nouvelles. Je vous embrasse de tout mon coeur.
Marie Coquelin.
Mademoiselle,
Priser consiste tout simplement à aspirer une petite quantité de tabac râpé.
La
reine, mon aïeule, mérite certainement votre admiration
mais les obligations qu'elle avait à la cour et le temps que je
passais à l'étude ne m'ont pas permis de la
connaître assez pour pouvoir vous en parler, je le regrette. Au
reste, ce n'est que lorsque j'achevais mon éducation que j'eus
avec mon grand-père la relation que vous évoquez.
Quant
à l'hôpital, je ne tirerais aucune gloire à ce
qu'il portât mon nom et je mesurerais au contraire toute la
vanité d'une telle entreprise.
Cependant, je n'ai
jamais caché que je voulais le bonheur des Français et je
n'oublie pas l'affection qu'ils m'ont longtemps portée.
Je
ne puis vous dire aucune nouvelle de mes tantes et j'ose espérer
qu'elles prennent du repos dans le refuge qu'elles ont trouvé.
Il est vrai que j'éprouve pour elles un tendre sentiment qui
doit être partagé puisqu'elles eurent la patience
d'endurer les jeux parfois bien turbulents auxquels mes frères
et moi nous livrions dans leurs appartements.
Dieu vous bénisse, Marie.
Louis
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