Marie-Thérèse Charlotte
écrit à

   


Louis XVI

     
   

Mon bien-aimé père

    Mon cher Papa,

Je vous écris actuellement grâce à une feuille de papier et un crayon que Maman et moi sommes parvenues à conserver. Ces infâmes nous ont ôté jusqu'au moyen de vous écrire, jusqu'où iront-ils?

Nous avons caché le papier dans la doublure de mon matelas, et malgré les inspections parfois nocturnes que nous avons à subir, les hommes de la garde n'y ont vu que du feu.

Mon frère s'est réveillé au milieu de la nuit une fois de plus, fiévreux et haletant. Le malheureux a de nouveau fait un cauchemar, celui dont il nous a souvent parlé et qui lui revient tant de fois. Cette nuit, vous étiez la personne menacée par les tigres. Oh, comme je suis inquiète pour vous, mon cher Papa, tout comme le sont Maman, mon frère et ma tante! Nous nous portons tous bien, cependant. Nous sommes parvenues à rendormir Charles, Maman et moi. Elle s'est elle-même recouchée, mais je sais pertinemment qu'elle ne dort pas, et je m'inquiète également pour elle. Je profite de ce qu'il fasse nuit pour vous écrire, en espérant que cette lettre vous parviendra par l'intermédiaire de notre fidèle ami, Monsieur Turgy ou Monsieur Clery. J'écris à la lumière de la lune, bien que cela m'abîme les yeux, mais cela m'est bien égal. Comme elle est claire en cette soirée! J'espère que vous pouvez la voir, vous aussi, de là ou vous vous trouvez.

Vous me manquez tant, Papa. Comme il me tarde de vous revoir et de vous serrer dans mes bras! Quand ces tourments cesseront-ils donc? Qu'avons-nous donc fait pour attiser une haine si prenante de la part de ce peuple que vous aimez et que j'aime également par-dessus tout? Il m'arrive parfois de rêver de notre vie d'avant, si paisible. Mais hélas, tout cela me paraît déjà bien loin.

J'espère que vous vous portez bien, mon cher père, et que personne ne vous tourmente. Si vous le pouvez, je vous en prie, essayez de m'écrire vous aussi.

Je vous embrasse.

Votre fille qui vous aime et vous admire,

Marie-Thérèse Charlotte

Ma très chère fille,

Je suis bien content d’avoir de tes nouvelles, mais préfère, à l’avenir, avoir recours au moyen mis au point par ta tante. Elle me fait parvenir ses messages accrochés par une ficelle, ce qui évite ainsi de compromettre inutilement d’autres personnes.

Tu ne me parles pas de ta jambe. Y a-t-il du mieux? Si ce n’est pas le cas, je te prie d’insister pour recevoir la visite de monsieur Brunier, sans quoi je ne cesserai de m’inquiéter à ce sujet. D’autant que tu me dis que ton frère a la fièvre, je serais bien aise qu’il vît un médecin. À quoi passes-tu tes journées? Fais-tu travailler ton frère? Je soupçonne qu’il n’y met toujours pas un grand enthousiasme, mais je compte que ma sœur sait lui faire entendre raison. J’espère aussi que tu te laisses parfois prendre à ses facéties, tu as besoin de distraction. Au reste, j’aurais bien besoin, moi aussi, que tu me contes tout cela. Nos parties de volants me manquent et plus encore vos incorrigibles tricheries qui nous faisaient tant rire.

Je me porte toujours bien quand j’ai de vos nouvelles mais ne veille pas trop tard pour m’écrire.

Je t’embrasse, ma très chère fille.

Ton père


Papa,

Mon coeur s'est empli de joie en recevant votre réponse! Cela me confirme que vous allez bien, ce qui me rassure grandement. Je suivrai vos conseils et vous enverrai dorénavant mes lettres comme ma tante le fait. Il est vrai qu'il n'était pas très réfléchi d'utiliser un intermédiaire, cela aurait pu leur faire courir un tel risque! Je n'y avais pas pensé: je m'en excuse auprès d'eux. Ils en font déjà bien assez pour leur en demander davantage.

Je ne voulais pas vous inquiéter; ma jambe me fait moins souffrir que la semaine dernière, même si le mal n'est toujours pas entièrement passé. Je ne voulais pas déranger le docteur pour si peu, mais vous avez sans doute raison; Louis-Charles doit lui aussi recevoir sa visite, ce qui lui permettra par la même occasion de me soigner. Mais ne vous inquiétez pas, je vous en prie, Maman ne me pardonnerait pas de vous avoir causé du souci.

Votre santé est-elle bonne également? Vous êtes si proche et je ne peux pourtant savoir l'essentiel, ni vous voir, ni vous entendre.

Mes journées ne sont guère extraordinaires. Je tâche de dormir tard afin de les faire durer moins longtemps, mais le matelas n'est pas confortable du tout et je n'arrive pas à m'y habituer, et je me réveille donc tôt. Je lis beaucoup, j'apprends à faire de la tapisserie et à coudre. Les résultats sont assez laborieux, mais je m'applique. En ce qui concerne le travail, il est vrai qu'il est difficile d'obtenir de mon frère quelque concentration, il est si vif... Être enfermé ne convient pas à un enfant, pas aussi jeune. Il m'amuse beaucoup, il ne cesse d'inventer des histoires, de marins partant pour le Nouveau Monde, ou de chasseurs dans la savane. Cela me montre qu'il en sait déjà beaucoup, ce qui est grande partie grâce à vous. Mais le fait qu'il soit distrayant m'empêche moi-même de me concentrer parfois: on ne peut cependant pas lui en vouloir.

Vous devez être très occupé, n'est ce pas? Ma tante Elizabeth m'a dit que vous alliez être interrogé. Je croyais que l'on ne jugeait que les criminels, je ne comprends pas ce que l'on vous reproche. Vous n'avez pourtant rien fait de mal à ma connaissance. Mais ils verront qu'ils ne peuvent rien retenir contre vous et devront bien se rétracter et nous laisser tranquilles. Ai-je tort?

Oh oui, les parties de volant! Comme nous nous amusions! Nous trichions, c'est bien vrai, mais nous sommes de piètres tricheurs, nous n'avons jamais réussi à faire passer nos ruses inaperçues. Quand tout sera terminé et que nous rentrerons chez nous, nous jouerons jusqu'à la tombée de la nuit et plus encore. Je ne me lasserai jamais plus de passer du temps avec vous: cette séparation me permet de voir à quel point vous m'êtes cher. Vous n'êtes peut être plus autorisé à gouverner le royaume, mais cela ne changera rien au respect que les Français auront pour vous. Nous pourrons ainsi passer plus de temps ensemble, j'en ai bien hâte.

Je vous promets de ne pas veiller trop tard, même s'il fait déjà nuit, je sais qu'il n'est pas tard.

Je vais à présent essayer de vous tendre cette lettre, en espérant que vous ne dormiez pas, sinon je recommencerai demain matin.

Je vous embrasse, Papa, à très bientôt!

Marie-Thérèse Charlotte


Vous ne descendez donc plus au jardin ? Je sais que le temps est frais et que ces promenades ne sont pas des plus agréables mais elles sont bénéfiques pour votre santé. Ton frère et toi avez besoin d'exercice. Il serait bon que ta mère demande à réitérer ces promenades et je te prie de lui en parler.
 
Je t'encourage à continuer la lecture; elle est probablement l'une des meilleures consolations et les livres sont les amis les plus fidèles que l'on puisse trouver.
 
Comme ta tante te l'a appris, c'est pour instruire mon procès que l'on m'a séparé de vous. On m'a posé de nombreuses questions par lesquelles on a espéré me faire perdre contenance et je me suis efforcé d'y répondre avec honnêteté. J'ai toujours répugné au mensonge et je ne rougis pas de rendre des comptes sur les motifs de mes actes puisqu'ils ont toujours été guidés, comme tu le sais, par l'amour de mon peuple. Toutefois, si tu devais, ce que je ne souhaite nullement, te trouver confronter à cette situation, prends bien garde de ne jamais compromettre ceux qui ont pris des risques pour nous aider. Dans ce cas seulement, il te faudra dissimuler la vérité. Mais je te fais confiance, je sais que tu es tout aussi inquiète que moi de protéger autrui.

Le temps dont j'ai disposé pour préparer ma défense a été fort court, en comparaison des très nombreuses pièces qui ont servi pour le procès. C'est pourquoi, malgré toute la joie que j'en aurais éprouvé, j'ai dû renoncer à vous garder auprès de moi comme on me l'a proposé. Je n'eusse pas eu le temps de m'occuper de vous convenablement et je ne voulais pas priver votre mère de votre présence qui lui est si chère. Par chance, on m'a accordé trois conseils qui m'ont été d'une aide précieuse pour préparer la plaidoirie. L'un d'eux est Monsieur de Malesherbes dont le nom ne doit pas t'être inconnu. Le dévouement de ce bon vieillard me touche extrêmement. Il me rend visite chaque jour et son soutien m'est d'un grand secours.

J'ai hâte de vous retrouver également mais je ne puis dire encore quand cela pourra avoir lieu. Je pense si souvent à vous, et j'aurais tant aimé pouvoir vous serrer contre mon coeur pour le jour de l'an! Quoiqu'il en soit, sache bien que je ne t'abandonnerai jamais et que je serai toujours présent à tes côtés tant que je demeurerai dans ton coeur et dans ton esprit. Je serai toujours présent quand tu te souviendras des moments de joie que nous avons connus. Je te conjure de chasser de tes pensées tout ce qui a trait aux maux que nous éprouvons. En mémoire de moi, je te demanderai toujours de renoncer à la tristesse. Ayons confiance en Dieu, s'il le permet nous nous retrouverons bientôt.

Ton père qui t'aime et qui t'embrasse.


Cher Papa,

Non, nous avons cessé de descendre voilà quatre jours peut-être, je ne sais trop, j’ai perdu la notion du temps. Mais rester dans la tour ne m’incommode pas tant: je n’ai plus à supporter les insultes des passants qui nous voient. Il y a certes les regards compatissants des personnes ayant encore quelque respect pour nous, mais il n’y a pas une seule fois où nous ne sommes descendus sans entendre de ces chants insultants et grotesques qui me font si mal. Mais l’air frais nous ferait le plus grand bien à tous, sans aucun doute. Je tâcherai de demander aux gardes cette faveur avec mon frère car je sais très bien qu’ils ne feront pas attention aux paroles de Maman ou d’Élizabeth.

Nous ne sommes pas assurés d’obtenir ce que nous désirons et qui nous a été enlevé par simple méchanceté gratuite, comme de pouvoir vous voir même pour une dizaine de minutes. Des prétextes de leur part sont toujours utilisés, comme leur intérêt pour nous, la peur que nous n’attrapions un mal, mais je n’y crois pas car ils ont en leur regard ce dédain et cette mesquinerie qui montre leur réel fond. Ces hommes sont des monstres et n’ont aucun cœur. Je les ai en effet suppliés à genoux avec Louis-Charles afin pouvoir vous voir, ils n’ont fait que nous bousculer violemment, me faisant chuter, et ont crié des paroles tellement horribles que je n’oserais pas même vous les écrire.
Je déteste ces hommes de tout mon être. Viendra un jour où je leur dirai Ô combien ils sont infâmes… Du moins est-ce ce que j’aimerais pouvoir faire, mais je n’en ai jamais le courage: ils sont tout de même effrayants.

Il m’arrive parfois de penser qu’ils vous ont éloigné de nous afin de pouvoir nous humilier avec plus de facilité… Il est tellement plus aisé d’obtenir ce que l’on désire de deux femmes et deux enfants. Ils paieront leurs crimes, si ce n’est sur terre, après leur mort, car leurs actes ne seront pas approuvés par le Seigneur.

J’espère ne pas avoir à subir un procès, mais je ne vois pas ce qu’ils pourraient me reprocher, à part peut-être d’être la fille d’un si grand homme. Si ce crime m’incombe, qu’ils me condamnent s’ils le souhaitent, je ne renierai jamais ma famille car elle est la seule en laquelle je puisse avoir confiance. Mais je ferai attention si cela arrive, je préfère assumer toute responsabilité de crimes inexistants plutôt que de partager mes souffrances avec autrui. Ce malheur n’est que trop dur pour pouvoir le souhaiter à quiconque.

Je ne doute cependant pas qu’ils vous innocenteront car nous vous savons tous deux innocents et ne voulant que le bien du peuple. Cela n’est en rien un crime. D’autant plus que vous êtes soutenu par des hommes sages, cela ne devrait jouer qu’en votre faveur.

Mais j’ai quelque inquiétude en lisant vos paroles, Papa, vous parlez comme s’il allait vous arriver malheur… Ce n’est pas concevable, je vous en prie, taisez-vous… Leur folie n’irait pas jusqu’à vous tuer, n’est-ce pas? Je ne le supporterais pas…

Ne perdez pas espoir, je vous en supplie.

Je vous aime tant et vous embrasse, mon cher père.

Marie-Thérèse Charlotte


Pour le jardin et le médecin, tâche de faire inscrire ta demande sur le registre du Temple, ainsi la Commune ne pourra pas l'ignorer quand bien même elle y apporterait finalement une réponse négative. Lorsque la demande y aura figuré plusieurs fois, il est probable qu'ils se résoudront à l'honorer. Je sais bien que tu préfèrerais de loin ne rien avoir à leur demander mais votre santé dépasse de loin ces considérations d'amour-propre. Au reste, il est toujours des municipaux plus aimables que d'autres qui pourront relayer vos demandes. Si certains prennent plaisir à nous humilier, nombreux sont les honnêtes gens qui font seulement montre d'un excès de zèle pour s'éviter de commettre une imprudence. Aussi, mettez-les en confiance, adressez-vous à eux poliment et ne répondez jamais à leurs provocations.

Je sais combien leurs actes peuvent te blesser et que tu en souffres terriblement, mais tes mots me peinent et je n'y reconnais pas ma fille. Thérèse, je sais que tu es sensible mais que tu es forte, il serait indigne de toi que la souffrance que tu éprouves se change en haine. J'ai appris que l'injustice et la méchanceté des hommes pouvaient atteindre des degrés que je ne soupçonnais pas, mais ils n'en sont pas moins nos frères aux yeux de Dieu. Il ne nous revient pas de les juger et nous ne pouvons que nous efforcer de leur proposer un autre exemple en nous tenant prêts à leur pardonner.
 
N'aie crainte, je ne sais rien encore de l'issue de ce procès. La Convention se perd dans des débats sans fin qui retardent son jugement. Sans penser au pire, il est probable que l'on prononce mon exil, ce qui pourrait retarder un temps nos retrouvailles, c'est pourquoi je te demande d'être patiente et courageuse. Mais quelle qu'en soit l'issue, il importe que tu restes unie à ton frère et que tu oublies tout ressentiment. Remets-t'en toujours à Dieu. Pense bien qu'il ne nous envoie jamais plus d'épreuves que nous n'en pouvons supporter.
 
Dieu te bénisse, ma fille.
 
Je t'embrasse,
 
Ton père