| | | Sire,
J’aimerais que vous me parliez de votre soeur, Madame Élisabeth. Je
sais qu’elle fut malheureusement orpheline très jeune. Est-il vrai qu’elle vous
considérait un peu comme son père? Est-ce vous qui l’avez élevée? Comment était
sa santé pendant son enfance? Et pendant tout le reste de sa vie? Quand vous
a-t-elle annoncé qu’elle ne voudrait jamais se marier? Comment avez-vous réagi?
Pensiez-vous la marier à quelqu’un en particulier? Où se situaient ses
appartements à Versailles? Que faisait-elle durant ses journées?
Bien à
vous,
Kristina
P.-S. Pendant la Révolution, n’avez-vous pas essayé
de la convaincre de partir avec le comte de Provence et le comte d’Artois?
Était-elle pour ou contre la fuite de Varennes? Comment a-t-elle vécu
l’arrestation et l’emprisonnement au Temple? À présent, êtes-vous séparé
d’elle?
Il est vrai, Madame, que les circonstances m’ont amené à développer un sentiment
tout paternel à l’égard d’Élisabeth. Je dois cependant à la vérité de souligner
que c’est notre sœur Clotilde qui veilla plus attentivement à son éducation.
Élisabeth avait, étant enfant, un caractère très affirmé et une haute conscience
de son rang. Sans l’aide de Clotilde, il est probable qu’elle ne se fût pas
résolue à apprendre à lire avant longtemps.
Élisabeth a toujours
heureusement joui d’une excellente santé.
Je n’ai pas souvenir que ma
sœur m’ait jamais dit qu’elle ne souhaitait pas se marier. On a prétendu qu’elle
avait voulu suivre Madame Louise au couvent, je puis vous assurer qu’il n’en est
rien.
L’empereur Joseph II a pensé un temps l’épouser, j’avoue que cette idée
me plaisait peu. L’empereur ne s’est jamais véritablement consolé de la
disparition de sa première femme, aussi je doute qu’il eût pris soin de ma sœur
convenablement. Au reste, il y renonça de lui-même.
C’est dans l’aile du
Midi que se trouvaient ses appartements à Versailles. Je ne sais exactement
comment elle occupait ses journées, et elle vous répondrait sans doute bien
mieux que moi, mais je devine cependant qu’elle devait consacrer beaucoup de
temps à la correspondance. Elle avait également un goût très vif pour les
promenades à cheval.
Afin d’éviter que la nouvelle se répandît trop
rapidement, Élisabeth ne fut prévenue de notre voyage à Montmédy que le jour
même du départ, aussi se contenta-t-elle de nous suivre.
Il est bien
évident que je préfèrerais aujourd’hui qu’elle ne partageât point ma captivité,
et c’est pourquoi je lui ai bien souvent enjoint de quitter la France. Mais elle
a toujours refusé de quitter un pays qu’elle aime et de m’abandonner quand tant
d’autres fuyaient déjà. Je mesure chaque jour l’étendue de son sacrifice quand
bien même elle m’assure ne pas regretter son choix.
Je suis séparé de ma
famille depuis le 11 décembre dernier mais, Élisabeth ne cédant jamais face à
l’adversité, nous parvenons à échanger quelques nouvelles secrètement par le
moyen de petits billets.
Louis |