Markus
écrit à

   


Louis XVI

     
   

Le supplice de Damiens

    Sire,

Connaissiez-vous en détail le supplice infligé atrocement à François Robert Damiens pour un attentat sur la personne de votre grand-père, Louis XV? Dites-moi si ce pauvre demeuré méritait un tel châtiment pour une petite blessure de rien du tout, puisque votre aïeul s'en est remis aussitôt? Si vous aviez été à la place de Louis XV, lui auriez-vous pardonné? Ce n'était qu'un cas isolé, après tout.

Il paraît que ses cheveux, à l'origine bruns, étaient devenus blancs après quatre heures de souffrances inimaginables. Cela me rappelle étrangement vos années de souffrance pendant la Révolution, des Tuileries au Temple, et celles de votre épouse Marie-Antoinette qui avait vu sa blonde chevelure prendre la couleur blanche après la fuite à Varennes. Je ne sais pas si vous étiez au courant de son sort après votre mort, elle qui a vu une nuit le peuple arracher le Dauphin à sa mère et le confier à un cordonnier illettré. Quelle douleur affreuse que celle d'une mère à qui l'on a sans scrupule enlevé un enfant et qui se battait comme une tigresse pour le garder, puis son enfermement à la conciergerie où elle fut exposée aux curieux comme une bête de foire, avant de périr sur l'échafaud. Ne parlons pas du sort de votre fils, enfermé pendant des années au temple, sans air ni personne à qui parler, il vivait au milieu de ses excréments. Lorsqu'on le sortit de prison après la Terreur, il ne tenait plus debout et avait le comportement d'un animal sauvage qui a peur des humains. La maladie, due à ses années d'enfermement, l'a emporté au bout de quelques mois. Certes, c'est un triste sort infligé à cet enfant innocent.

Mais quand je pense à tout ça, je me dis que Damiens a eu peut-être sa revanche. Les descendants de ce maudit roi Louis XV ont bien payé pour son supplice plus que barbare.

Voici le détail du supplice de Damiens et dites-moi ce que vous en pensez, Sire:

«Un des plus terribles châtiment infligé à un être humain. Tout d'abord, la torture des brodequins, qui consiste à clouer de fines cales entre les articulations, à savoir aux genoux, aux chevilles, aux pieds et aux poignets. On lui en fit supporter huit aux jambes. Robert François réclamait déjà la mort.»

Mais comme Ravaillac, il était condamné à l'écartèlement. Voici un extrait parlant de son jugement:
« François Ravaillac, atteint et convaincu du délit de lèse-majesté divine et humaine sur la personne de notre roi Henri IV, de glorieuse mémoire, est condamné à recevoir une honorable pénitence face à la porte principale de Notre-Dame de Paris. Il y sera conduit dans une cage, vêtu d'une simple chemise, une bougie de deux livres dans chaque main. Il sera déclaré coupable de son abominable et criminel assassinat. Il montrera qu'il éprouve des remords et demandera pardon à Louis XIII, fils du souverain à qui il a donné la mort, et à la Justice de la patrie. De là-bas, on le conduira de la même façon en place de Grève, où, sur l'échafaud, on s'emploiera à lui arracher à l'aide de tenailles des morceaux de chair des tétons, des bras, des cuisses et des fesses. Sa main droite, tenant l'abominable poignard qui lui servit d'arme assassine, sera brûlée avec du soufre auquel on mettra le feu. Dans les trous qu'auront laissés les morceaux de chair arrachée, on versera du plomb fondu, de l'eau, de l'huile et du soufre bouillants. Quatre chevaux sépareront chacun de ses membres de son tronc et de sa tête. Les membres du condamné seront remis à la Couronne comme preuve de l'accomplissement strict de la sentence. »

J'en reviens à Damiens, ses bourreaux vont maintenant lui brûler la main meurtrière. On lui attache le bras à une planche, laissant la main coupable libre. Et on lui verse alors du soufre en fusion qui enflamme sa pauvre main durant plusieurs minutes. Le tenaillement, décrit plus haut à propos de Ravaillac, durera plus d'un quart d'heure. On arrache des morceaux de chair et on verse de l'huile bouillante dans les blessures, ou de la poix chaude, de la résine, de la cire ou du soufre. On réservait le plomb fondu pour les blessures les plus profondes, celles dont on avait réussi à arracher la chair avec des lambeaux de muscle.

Ensuite les bourreaux le disposent sur une croix de Saint-André. Ils attachent un cheval à chacun de ses membres. Les bourreaux demandèrent la permission de pratiquer des incisions au niveau des articulations des membres de façon à ce que le supplice soit écourté, mais ce fut refusé.

On dut se résoudre à accepter de faire des entailles à la hache au niveau de l'aisselle et de l'aine. Une jambe finit par céder sous la traction des chevaux malmenés. Puis une autre.

Toujours vivant, un bras finit par être arraché après de longues minutes. Il ne lui restait plus qu'un bras lorsque enfin le malheureux rendit l'âme.

Le supplice avait duré plus de deux heures, les cheveux de Damiens, châtains au départ, étaient devenus d'un blanc immaculé. Phénomène qui ne se produit que lors de terreur extrême.

Bien à vous.

Markus

Faut-il que vous soyez un monstre!

Je sers le roi et m'efforce de lui apporter un peu de réconfort dans sa prison. Parce qu'il me l'a ordonné, je lui transmets tous les messages de Dialogus sans même plus les regarder mais le vôtre l'a plongé dans un tel état (et comment pourrait-il en être autrement?) que je prendrai sur moi de contrevenir à ses ordres si vous lui en envoyez d'autres semblables! Je suis en effet trop attaché à mon maître pour souhaiter le voir à nouveau si agité, en larmes, ne pouvant rien avaler de la journée et en proie à la fièvre toute la nuit. S'il vous reste une once d'humanité, vous devriez avoir honte!

Cléry

Vous ignorez vraisemblablement, monsieur, que mon grand-père a volontiers pardonné à son agresseur et qu'il était tout disposé à lui faire grâce. Le Parlement en aura décidé autrement, comme il a plus tard malencontreusement compromis la Reine en acquittant le cardinal de Rohan.

Que vous ayez été vivement affecté par les souffrances de ce malheureux, cela peut se comprendre, mais est-il bien utile de me déchirer le cœur par le sort affreux que vous promettez à mon fils? Ne pouvez-vous point imaginer ce que c'est que d'avoir des enfants et de les aimer? Ne pouvez-vous supposer que je souffre déjà horriblement de ne pouvoir les voir ni les embrasser et d'être sans doute contraint de les abandonner bientôt sans pouvoir leur procurer aucun secours? Croyez-vous que cette situation ne soit déjà point assez cruelle, que voulez-vous donc de plus?

Louis

Sire,
 
Ce n'était pas dans mon intention de vous blesser, croyez-moi j'en suis sincèrement navré.

Je pensais qu'au moment de notre communication, vous vous trouviez dans l'au-delà ou dans une sphère inconnue et que tout ce que je vous ai relaté, ait été plus ou moins porté à votre connaissance. Si ce n'est pas le cas, je m'en excuse profondément.
 
Toutefois, pour revenir à ce que vous avez écrit, j'en doute de la volonté de votre grand-père de vouloir gracier Damiens. Selon beaucoup d'historiens, Damiens avait écrit une lettre à Louis XV dans laquelle il demandait pardon pour son geste (un petit coup de canif) et de grâce, il revient sur son attentat, qu'il ne songeait nullement à supprimer le roi mais seulement à lui adresser un avertissement et le suppliait de se rapprocher de son peuple qui l'aime beaucoup et n'attende qu'un petit geste affectif de sa part.
 
Louis XV, au départ touché par son envie de clémence, changeait d'attitude après sa guérison sous l'influence de sa maîtresse, Madame de Pompadour, qui voulait une punition éclatante. Cette femme pensait d'abord à son intérêt et non au bonheur du roi, elle a peur de perdre tout ce qu'elle avait acquis dans le lit royal si le roi venait à succomber à ses blessures, elle n'aurait plus rien. Comme tous les courtisans à l'époque, elle ne pensait qu'à son nombril.
 
Mais, lui, le roi Louis XV qui se disait un bon roi, le bien-aimé, doit savoir prendre des décisions seul et non influencé par sa maîtresse ou les parlementaires (quant à eux, ils multiplièrent les tortures pour attirer bonne grâce aux yeux de votre grand-père, après leur remontrance, Damiens leur sert de bouc émissaire), n'est-il pas le roi d'une monarchie absolue, lui seul détenait tout le pouvoir du royaume, la grâce il pouvait largement la donner à Damiens. Surtout que ce déséquilibré n'avait pas toute sa tête, il était pauvre et misérable, un laquais depuis sa naissance, fallait-il aussi que le roi fût un monstre pour infliger à ce pauvre diable une mort aussi ignoble? Hélas, oui, un monstre!
 
La vérité c'est que votre grand-père a peur de la mort, il est hanté nuit et jour par la peur de voir même un petit saignement, une écorchure ou une éraflure sur son corps. L'idée de voir que sa personne toute puissante peut être menacée à tout moment lui était insupportable. Il fallait absolument punir Damiens par un supplice éclatant pour faire peur au peuple qui dans l'avenir aurait à réfléchir deux fois avant de commettre le même crime. Comme dans tous les royaumes où le tyran possède le plein pouvoir, il faut des exemples pour asservir le peuple.
 
Saviez-vous comment le peuple vivait sous l'ancien régime? Pourquoi la justice de votre royaume était trop dure avec les pauvres (pendus, roués, brûlés, écartelés), les nobles avaient droit à une mort digne par décapitation, quels que fussent leurs crimes? Saviez-vous que pendant son supplice mortellement douloureux, Damiens ne faisait que prier en criant «Seigneur, qu'ai-je fait pour mériter un tel châtiment?». Comme Jésus sur la croix, mais en pire! Pour un simple laquais déséquilibré et un tout petit coup de canif, vingt-trois assistants bourreaux, rien que ça!
 
Sans revenir à ses cris douloureux, dont tout le public fut effrayé de terreur et de douleur, le curé assistant au supplice s'était évanoui devant tant d'horreur et les bourreaux dont la maladresse expliquaient par le fait que depuis Ravaillac (1610) l'écartèlement ne se faisait plus en France, c'est un supplice considéré comme d'un autre âge, le plus primitif qui soit fait en 1757. On demandait d'abréger ses souffrances, mais les commissaires refusèrent cette grâce, parce que le peuple doit voir comment meurt un régicide. Pourtant plus de trente ans après, les régicides de 1793 seront nombreux, aucune punition pour leur crime de lèse-majesté, parce que la Nation est reconnue souveraine.
 
Sir, vous qui êtes croyant, un chrétien honorable, dites-moi si Jésus avait souffert plus que Damiens? Non, je ne crois pas! Votre justice pénale est une justice barbare d'un âge plus primitif que la Rome antique!
 
Je ne vous importunerai plus, je ne vous écrirai plus, je vous laisse à Dieu et à Cléry pour vous consoler dans votre malheureux, quant à moi, républicaine dans l'âme j'avais besoin de dire ce que j'en pensais des rois et de leur justice, au dernier roi de l'ancien régime.
 
Mes salutations.

Markus

Eh bien, j'accepte vos excuses mais je déplore toujours que mon grand-père soit tant calomnié. Comment pouvez-vous juger de son cœur? vous ne l'avez point connu! Vous prêtez à madame de Pompadour une influence bien plus grande qu'elle ne l'avait effectivement. Jamais mon grand-père n'a oublié qu'il était roi et les devoirs que cela impliquait.

Pensez-vous qu'il aurait supprimé les galères s'il n'y avait été poussé par un souci d'humanité? C'est ce même sentiment qui m'aura incité moi-même à appuyer les mesures tendant à réformer la justice dans mon royaume et à y supprimer la question.

Louis