Sophie
écrit à

   



Louis XVI

     
   

À un grand roi

 
 

Sire,

C'est avec le plus grand respect et beaucoup d'honneur (mais surtout un immense bonheur) que je me permets de vous écrire cette lettre, et j'en suis très émue! Je me nomme Sophie, et j'ai eu aujourd'hui même quinze ans. J'espère de tout mon cœur que je ne vous importune pas! Vous devez être sûrement très occupé, en ce moment.

C'est du Kenya que je vous écris (un magnifique pays d'Afrique), et je prie pour que cette lettre ne se perde pas dans le long voyage (spatial et temporel) qu'elle va accomplir! Depuis que je suis toute petite, j'ai toujours eu un goût prononcé pour cette belle science humaine qu'est l'Histoire. Cependant, celle de Votre Majesté et de sa famille m'a particulièrement touchée. Je vous avoue, Sire, que j'ai toujours rêvé de pouvoir vous écrire, converser avec vous, et même vous rencontrer! Et aujourd'hui, grâce aux bons services de monsieur Dumontais, ce rêve peut enfin être réalisé! Vous ne pouvez imaginer, Sire, la joie qui emplit mon cœur.

Je voudrais vous dire, Sire, à quel point je vous admire. Je suis extrêmement fière que la France ait un homme tel que Votre Majesté dans son Histoire! Il n'existe hélas pas assez de mots pour exprimer tous les sentiments que j'éprouve à votre égard et à celui de votre famille. Votre Majesté et notre reine sont des personnes vraiment exceptionnelles!

J'espère de tout mon cœur, Sire, que cette lettre vous trouvera en bonne santé, malgré les mauvais traitements que l'on vous inflige! Avez-vous des nouvelles de vos enfants, de votre sœur, et de Sa Majesté notre chère reine? J'espère qu'ils se portent tous bien.

Je prie pour vous, Sire, ainsi que pour votre famille. Vous êtes tous si chers à mon cœur! Je prie pour que tout rentre rapidement dans l'ordre (cela ne peut plus durer!), et j'espère que cette lettre réussira à vous transmettre toute mon amitié.

En espérant avoir de vos nouvelles, je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, la très humble servante,

Sophie


Je vous remercie bien vivement pour votre message qui vient adoucir mes maux, Sophie. Savez-vous que ma seconde fille se nommait Sophie également? Vous m'êtes d'autant plus chère par cela. Je vous souhaite beaucoup de bonheur pour votre anniversaire de naissance.

Vous vivez donc en Afrique, vous éveillez ma curiosité. Vous me dites que vous habitez un pays magnifique, je vous en prie, contez-m'en plus. Je vous assure que vous me serez ainsi d'un grand secours, je ne puis même plus voir la couleur du ciel ici. Je monte bien quelquefois sur la terrasse au sommet de la tour mais, bien que ces moments me soient précieux, je suis certain qu'ils ne sont en rien comparables avec les splendeurs de l'Afrique.

Ma santé est assez bonne exceptée une douleur aux dents qui me revient parfois et me provoque des fièvres. Je parviens à recevoir des nouvelles de ma famille, inutile de vous préciser qu'elles font la joie de mes journées. J'aime recevoir quelques mots de mes enfants. Je puis ainsi constater l'évolution, même minime, de leur écriture; cela me les rend plus proches. De peur que notre correspondance ne soit connue, je ne puis malheureusement pas conserver leurs messages. Je dois me contenter de les presser un instant contre mon cœur avant de les jeter au feu. C'est toujours un tel déchirement, comme si je revivais notre séparation. Vous allez me trouver bien bavard, Sophie, mais votre message a une expression si sincère qu'il m'a grandement ému et qu'il est parvenu à briser cette espèce de cuirasse de détachement par laquelle je me protège de mes ennemis.

Je vous suis reconnaissant de vos prières, je ne doute pas qu'elles me soutiendront. Je me rends compte que ce n'est qu'en de tels moments que l'on mesure la valeur des secours de la religion.

Écrivez-moi si vous le pouvez, je vous lirai avec plaisir.

Louis


À Sa Majesté Louis XVI, roi de France

Sire,
 
Je souhaiterais en premier lieu vous remercier de m'avoir répondu aussi vite. Il est vraiment très bon de la part de Votre Majesté de m'avoir accordé un peu de son temps. Comme je suis fière et heureuse de porter le même nom que votre fille!
 
J'habite en effet un magnifique pays. Comme j'aurais aimé, Sire, que vous puissiez le voir! L'air y est si doux, il n'y fait jamais ni trop chaud ni trop froid. On y trouve un nombre infini d'animaux sauvages et d'oiseaux tous aussi beaux les uns que les autres. Imaginez plutôt, Sire, les lions s'abreuver après avoir chassé l'antilope... Qu'y a-t-il de plus splendide que le vol des ibis royaux au petit jour? Que dire des paysages? Des collines, la savane à perte de vue! Lorsque l'on monte au sommet d'une de ces collines, la vue qui s'offre à nos yeux est tout simplement incroyable: on se sent si libre! Aimez-vous la géographie? Il me semble que c'est le cas.
 
J'espère que cette douleur aux dents disparaitra très rapidement. Permet-on à Votre Majesté la visite d'un médecin? Je suis fort heureuse que vous parveniez à correspondre avec votre famille. Cela doit vous être d'un très grand réconfort! Comment procédez-vous, Sire, pour leur faire parvenir vos messages? La simple idée que l'on puisse séparer les membres d'une famille m'est tout simplement impossible à concevoir. Cela me révolte! Je suis vraiment très touchée par la confiance que Votre Majesté m'accorde... Votre lettre m'a réellement très émue. Et c'est avec un immense plaisir, Sire, que je vous lis!
 
Je prie le Seigneur de vous garder tous en bonne santé. J'espère que tout finira par s'arranger...

En espérant avoir de vos nouvelles, je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, la très humble servante.

Sophie

Je me réjouis de vous lire, chère Sophie. Vous ne me volez point mon temps, bien au contraire. S'il est vrai qu'il m'aura manqué pour préparer ma défense au vu du nombre de pièces, tout est désormais entre les mains de la Convention et je n'ai plus qu'à attendre son jugement.

Vous me peignez là un pays de rêve, je vous en remercie. Pourriez-vous m'expliquer ce que sont les antilopes et la savane, que je puisse mieux me représenter ce pays? Où se situe-t-il en Afrique? Vous avez raison, j'aime infiniment la géographie. C'est pour moi un grand regret de n'avoir pu voyager. J'eusse surtout aimé revoir la mer une seconde fois.

Pour ce qui est du médecin, on avait bien autorisé Monsieur Le Monnier à me prodiguer des soins quand j'étais très souffrant au mois de novembre, mais pensez qu'il était déjà le médecin de mon grand-père. Il est trop habitué aux usages de l'ancienne cour pour accepter d'y renoncer. Il refuse de s'asseoir en ma présence et use à mon égard de titres que l'on ne me reconnaît plus. Tout cela a rendu les municipaux bien suspicieux. Ils redoutent toujours les complots, les empoisonnements, aussi ne veulent-ils plus l'introduire au Temple. J'ai bien demandé à consulter un médecin du choix de la Commune ou de la Convention quand la douleur était trop forte mais l'on m'a répondu qu'il me faudrait m'y habituer, me précisant que je n'aurai bientôt probablement plus aucune raison de souffrir.

Dans les premiers temps de notre séparation, au début du procès, j'ai voulu faire parvenir un message à ma famille pour la rassurer. Cléry, mon valet de chambre, est parvenu à le leur remettre. Je n'attendais point de réponse puisque je savais qu'on leur avait ôté tout moyen d'écrire. C'était oublier pourtant les ruses de ma sœur qui avait conservé un crayon. Elle inventa aussi un stratagème plus sûr pour notre correspondance. Depuis lors, nous nous la transmettons d'une fenêtre à l'autre au moyen d'une cordelette. Ce me fut une joie inattendue puisque je me préparais déjà au sacrifice de leur tendresse et de leurs mots de réconfort. Ce pauvre stratagème vous paraîtra peut-être anodin mais dans ma situation, l'on en vient à y attacher un grand prix.

Dieu vous garde, Sophie.

Louis


À Sa Majesté Louis XVI, roi de France
 
Sire,
 
Je prie Votre Majesté de bien vouloir m'excuser pour le retard de cette lettre... J'en suis vraiment désolée!
 
C'est avec plaisir que je vous donnerai, Sire, plus amples explications sur ce magnifique pays qu'est le Kenya! Il se situe sur la côte est de l'Afrique, au bord de l'Océan indien, juste en dessous de la Corne de l'Afrique (un pays aujourd'hui nommé Somalie). Une antilope est un animal aux allures de chèvre, mais bien plus gracieux et élancé! Il en existe de toutes tailles. Certaines sont aussi grandes qu'un cheval. Elles possèdent de splendides cornes de formes diverse (parfois recourbées, certaines sont en formes de cœur, d'autres sont en spirale). La savane est une grande étendue de terre aride plus ou moins parsemée d'arbres et d'arbustes. Mais les herbes y sont si hautes qu'il est difficile pour les antilopes de remarquer à temps la présence d'un lion... J'espère que mes petites descriptions parviendront à en partie exaucer le souhait de voyager de Votre Majesté.
 
J'aimerais dire ma façon de penser à la Commune et à la Convention! Ne pas autoriser à Votre Majesté la visite du médecin... Je trouve cela franchement inhumain! Et je n'apprécie pas du tout leurs propos irrespectueux à votre égard (je pense en particulier à leur «précision», que votre Majesté n'aurait bientôt plus aucune raison de souffrir)! Que Votre Majesté ne perde pas espoir. Qu'elle n'écoute pas leurs viles paroles. Courage! Je suis certaine que tout rentrera dans l'ordre très vite!
 
Que Votre Majesté me pardonne. Je me suis laissée emporter. Mais mon aversion pour les révolutionnaires est si grande...
 
Je comprends tout à fait, Sire, que vous attachiez un grand prix au stratagème imaginé par madame Élisabeth. Ma sœur et moi sommes en effet séparées depuis un an (elle est partie vivre en France afin d'étudier), et c'est toujours une joie immense de pouvoir communiquer avec elle malgré la distance. Et je trouve votre petite astuce très ingénieuse!
 
C'est toujours avec un immense plaisir que je vous lis, Sire. Je remercie bien vivement Votre Majesté de m'accorder l'honneur de pouvoir correspondre avec elle. Je continuerai toujours de prier pour vous et votre famille.

En espérant avoir de vos nouvelles, je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, la très humble servante.

Sophie

Il est inutile de vous excuser, Sophie, je ne veux point que cette correspondance vous soit à charge. Je sais bien qu'à votre âge, et je l'espère même, les activités ne manquent pas. Aussi, écrivez-moi quand vous en avez le temps, sans contrainte, je vous promets de ne point vous en tenir rigueur.

Je vous remercie pour vos précisions qui complètent parfaitement vos propos. Je ne manquerai pas désormais d'évoquer ces images pour m'aider à trouver le sommeil.

Je comprends votre emportement et vous voyez à quel point il m'aura fallu m'endurcir pour pouvoir souffrir la manière dont on en use avec moi. Toutefois, si certains de ceux qui me gardent trouvent du plaisir dans cette férocité, d'autres ont parfois simplement perdu un parent le dix août et se sont laissé persuader que j'en étais le seul responsable. Comment ne pas les plaindre? D'autres, enfin, répugnent naturellement à ce genre de comportement mais ils vivent dans la crainte de ne point paraître assez zélés. Certains d'entre eux se trouvent parfois si affligés du rôle qu'ils doivent jouer qu'ils viennent m'en demander pardon quand le moment les y autorise. Les temps sont si troublés en France que les hommes ne savent plus comment agir. Moi-même je ne sais si, dans l'intérêt de la paix, il vaudrait mieux que je vive ou que je meure. J'entends vos paroles d'espoir, puissiez-vous avoir raison.

Votre sœur est donc en France pour étudier. Savez-vous ce qu'elle y étudie? J'espère que vous pouvez lui rendre visite parfois. Pensez-vous vous-même venir un jour étudier en France?

Je vous embrasse, chère Sophie, mais de grâce, n'oubliez pas: prenez le temps de vivre, de jouir des paysages de votre beau pays avant de m'écrire.

Louis

À Sa Majesté Louis XVI, Roi de France

Sire,
 
Je savais que je pouvais compter sur la bonté de Votre Majesté. Mais cette correspondance ne m'est en aucun cas à charge, bien au contraire! En fait, Sire, pour être sincère (je ne dis ce que mon cœur pense qu'aux personnes en lesquelles j'ai véritablement confiance), vous écrire et vous parler me fait un bien immense. C'est toujours une joie pour moi que de recevoir une lettre de la part de Votre Majesté! Je ne bénirai jamais assez monsieur Dumontais d'avoir créé Dialogus. Quelle merveilleuse idée...
 
Je ne peux que vous admirer davantage par le courage avec lequel Votre Majesté parvient à supporter les traitements odieux qu'on lui inflige. Votre personne est pour moi un véritable exemple. Comme vos paroles, Sire, me font peur! Votre Majesté me dit qu'elle ne sait pas si, pour l'intérêt de la paix, elle doit vivre ou mourir. Peut-être pensez-vous qu'une enfant d'à peine quinze ans n'est pas à même de répondre à une telle question (et cela est probablement vrai). Néanmoins, je pense que si jamais ces monstres osaient vous tuer (ce que je ne peux concevoir), il resterait tout de même une guerre entre vos fidèles sujets et les révolutionnaires. Je pense donc que pour que la paix réside en France, Sire, vous devez vivre! Je suis de tout cœur avec Votre Majesté. Si je pouvais faire quoi que ce fût pour améliorer son quotidien, je le ferais sans hésitation! Ne perdez pas espoir, Sire: le Seigneur ne peut permettre que pareils troubles puissent durer plus longtemps.
 
Ma chère sœur, Laura, étudie les lettres classiques. Elle souhaiterait en effet devenir professeur (elle hésite entre le français et la philosophie). Je prévois de partir prochainement pour la France pour une dizaine de jours. Ce sera une belle occasion de lui rendre visite! Je pense en effet étudier la médecine dans notre beau pays. Aimez-vous la biologie? C'est une de mes matières préférées!

J'aimerais tellement pouvoir dire à Votre Majesté «je vous embrasse». Mais je ne crois pas avoir le droit de dire cela à mon Roi... Pardonnez-moi, Sire, d'être aussi bavarde... Pourrais-je vous demander une faveur? La prochaine fois que vous écrirez à votre famille, pourriez-vous s'il vous plaît leur transmettre ma sympathie? Je comprendrais si cela n'était pas possible: Votre Majesté doit avoir mille choses à leur dire.

En espérant avoir de vos nouvelles, je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, la très humble servante.

Sophie

P.-S.: Est-ce Cléry qui vous transmet le courrier? Si c'est le cas, j'espère qu'il corrige mes fautes d'orthographe avant de vous les transmettre... Je suppose que vos enfants ont une meilleure orthographe que la mienne!


Vous êtes bien jeune, Sophie, mais vos réflexions n'en sont pas moins fort justes. C'est bien ce que je redoute, en effet, que ma mort n'ait pour seule conséquence que de précipiter la guerre civile. On m'accuse aujourd'hui d'exciter les ambitions des puissances étrangères, et c'est aussi pourquoi on regarde ma mort comme nécessaire, mais on n'ignore pas cependant que mon fils leur inspirera les mêmes ambitions après moi. En vivant j'ai du moins la consolation de le protéger quelque peu. Mais laissons là ces questions pour lesquelles mon avis ne compte pour rien. Je vais suivre vos conseils et m'en remettre à la Providence.

Ah, Sophie, vous ne sauriez m'aider plus que vous ne le faites déjà! Avec vous, je puis m'exprimer librement et vos bontés viennent apaiser un cœur qui saigne depuis si longtemps! Voyez-vous, j'ai découvert la méchanceté des hommes à un point que je ne pouvais imaginer, mais dans le même temps, j'ai été profondément touché par l'abnégation et le dévouement gratuits de quelques rares personnes dont vous faites partie. Je souhaite que cette façon de penser puisse toujours vous apporter la joie et la sérénité. Je ne m'étonne point, en conséquence, que vous souhaitiez étudier la médecine, j'y reconnais bien les aspirations de votre noble cœur. J'ai fort peu étudié ces matières mais je vous lirai avec plaisir si vous souhaitez m'en entretenir.

Je me réjouis avec vous de vos retrouvailles prochaines avec votre sœur. Si elle est telle que vous, vos parents sont bien heureux. Je ne manquerai pas de transmettre vos amitiés à ma famille. Je suis certain que ma fille serait ravie de faire votre connaissance. Vous me la rappelez beaucoup. Aussi, je vous permets de m'embrasser et, si vous y aviez encore quelque réticence, alors je vous l'ordonne.

Pour ce qui est de votre orthographe, n'ayez crainte, je me contenterais de ce que mon fils la maîtrisât toujours de même que vous.

Louis


À Sa Majesté Louis XVI, roi de France
 
Sire,
 
J'ai cette fois pris beaucoup de retard pour répondre à Votre Majesté. J'en suis réellement désolée: je suis arrivée voilà quelques jours en France. Le temps s'est un peu refroidi depuis que je suis repartie à la fin du mois d'août.
 
Que Votre Majesté ne s'inquiète pas pour le petit Dauphin: bien que les révolutionnaires ne soient (pour la plupart d'entre eux) que de vrais démons, je ne les pense guère capables de faire du mal à un enfant si jeune... Votre lettre, Sire, m'a très profondément touchée... Et je ne saurais jamais assez remercier Votre Majesté pour le bonheur qu'elle m'a procuré! Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour vous venir en aide...
 
Puis-je vous poser une question? Quels sont les sujets qui vous passionnent le plus? Pour ma part, j'ai une grande passion pour la science et surtout l'Histoire, mais aussi pour la musique (je joue du piano et du violon), la littérature ainsi que que le dessin et le Grec (ne trouvez-vous pas, Sire, que c'est une belle civilisation?).

Gand merci à Votre Majesté d'avoir transmis mes amitiés à sa famille. Comme j'aimerais faire la connaissance de son Altesse Marie-Thérèse! L'on m'a dit beaucoup de bien à son égard. Est-il vrai que vous la surnommez «»Mousseline»? Je trouve ce surnom très beau et doux à entendre.
 
J'espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé, Sire, et qu'il ne fait pas trop froid à Paris. J'aimerais encore une fois remercier Votre Majesté pour l'intense bonheur que me procurent ses lettres...
 
Je vous embrasse, Sire, très tendrement, et suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, la très humble servante.

Sophie

Je suis heureux de vous savoir en France, chère Sophie. Transmettez mes amitiés à votre sœur. Je vous réponds moi-même un peu tard. Les douleurs m'ayant repris, j'étais incapable de tenir la plume. Je me porte mieux désormais.

Parmi les sujets que je préfère, la marine est une véritable passion. Je repense très souvent à Cherbourg. C'était un voyage épuisant mais sur le moment, je ne ressentais rien de cette fatigue. J'étais si heureux, j'en avais tant rêvé que je ne songeais même plus à dormir. J'avais l'impression de n'avoir toujours vécu que pour ce moment, de me sentir en famille avec ces marins dont je comprenais les désirs, les inquiétudes. Je me suis promis alors de visiter les autres ports du royaume, j'espérais pouvoir y emmener mon fils. Je n'y repense point sans un pincement au cœur.

De même que vous, j'aime aussi l'histoire et les sciences, mais je suis très mauvais musicien. On a voulu m'enseigner le violon dans mon enfance, mais je ne suis point fâché qu'on y eût rapidement renoncé.
Vous connaissez donc la langue grecque? Je ne connais pour ma part que l'histoire de cette société antique et je connais mieux Rome pour lire les historiens latins. Je serais curieux de savoir ce que vous appréciez chez les Grecs.

J'ai reçu une réponse de ma famille qui vous salue bien. Ma fille me fait dire que vous pouvez lui écrire par mon intermédiaire, elle en sera ravie. Elle n'aime plus beaucoup aujourd'hui ce surnom de Mousseline qu'on lui a donné quand elle était très jeune.

Je vous souhaite un meilleur temps à Aix qu'à Paris où il fait très froid en ce moment. Je m'en vais d'ailleurs de ce pas me réchauffer près du poële.

Profitez bien de votre séjour en France, je vous embrasse.

Louis

À Sa Majesté Louis XVI, roi de France
 
Sire,
 
Je suis fort heureuse de savoir que vous vous portez mieux. Mais cela me peine tant de savoir que l'on ne vous autorise pas la visite du médecin! Pour être franche, je ne connais que très peu la marine, bien que je sois sûre que ce doit être un sujet passionnant! Votre Majesté pourrait-elle m'expliquer en quoi consistait le voyage de Cherbourg? Mais sachant, Sire, que ce sujet vous peine, je ne souhaite surtout pas vous forcer.

J'apprends en effet la langue grecque depuis trois ans. Autant je n'apprécie que moyennement l'apprentissage du latin, je trouve le Grec beaucoup plus...«amusant», si je puis dire, à apprendre. L'alphabet m'intéresse beaucoup! A vrai dire, ce sont les méthodes de vie, les coutumes des Grecs que j'aime étudier. C'est toujours un plaisir  de traduire les fables d'Ésope! En revanche, je suis toujours légèrement contrariée lorsque mon professeur me demande de les apprendre par cœur en Grec... J'espère y échapper par tous les moyens (en priant surtout pour qu'il oublie, à vrai dire...).
 
Oh, Votre Majesté, je suis si heureuse que son Altesse la princesse Marie-Thérèse accepte que je lui écrive! Je vais de ce pas lui écrire une lettre. J'espère, Sire, que cela ne vous importune pas? Je crains de vous faire prendre des risques... J'espère que le temps à Paris se réchauffera rapidement.
 
Je vous embrasse tendrement, Sire. En espérant avoir de vos nouvelles, je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, la très humble servante.

Sophie

Oh, chère Sophie, je serais heureux de vous entretenir du voyage de Cherbourg. C'était en juin 1786, il y a moins de dix ans et cela semble presque une éternité. La victoire que nous avions remportée sur mer face à l'Angleterre nous permettait d'entreprendre des travaux pour améliorer les ports du royaume. Nous avions retenu celui de Cherbourg pour accueillir une grande rade pouvant servir de repli sûr aux navires. Il fallait cependant que cette rade puisse résister aux fréquentes tempêtes qui affectent la région. Parmi les différents projets proposés, celui d'Alexandre de Cessart me semblait le plus abouti. Monsieur de Cessart proposait en effet de constituer cette rade d'une succession d'énormes cônes de bois, lestés dans fond de la mer. Les travaux venaient de commencer et je voulais me rendre compte par moi-même de leur avancée et de la validité de ce grand dessein. Il est vrai que j'étais également impatient de voir la mer. Je n'ai nullement été déçu. Le trajet qui me conduisit de Rambouillet à Cherbourg fut un véritable plaisir. Je ne rencontrai que des témoignages d'affection, des cris de joie qui m'émurent beaucoup. Je me sentais bien dédommagé de toutes les fatigues qu'occasionne ce terrible métier de roi. Non, je ne puis pas croire que ceux qui me donnèrent alors des témoignages si touchants de leur amour me le refusent aujourd'hui. On peut tromper les Français, il est vrai, mais pas ceux qui m'ont vu, pas ceux qui ont pu constater combien ils m'étaient chers et combien je les aimais moi-même. Voilà que je ne puis m'empêcher de songer au contraste de ma situation, chère Sophie, j'en suis désolé quand je vous promettais de me réjouir de ce récit. Aussi, je m'empresse de songer à nouveau à la mer.

Tout ce que j'en connaissais auparavant se réduisait à mes lectures. Je me souviens qu'étant enfant, je m'amusais parfois à coller contre mon oreille l'un de ces gros coquillages que m'avait montrés mon gouverneur et desquels on disait qu'on pouvait y entendre la mer. Imaginez ma joie quand j'embarquai pour la première fois. J'avoue avoir craint d'abord d'être malade, j'eusse alors fait un bien piètre marin. Par chance, il n'en fut rien et je taquinais au contraire certains gentilshommes de ma suite qui avaient la mine blafarde. Quelles sensations merveilleuses! J'ai visité tous les types de vaisseaux du port de Cherbourg, nous avons procédé à toutes sortes de manœuvres. Je voulais notamment mesurer l'effet du ricochet dans l'eau quand on tire au canon d'un bâtiment, c'est tout à fait étonnant.

Sophie, je vous remercie de m'avoir permis de revivre ces moments, ce fut une bien douce parenthèse. Ah, j'aimerais pouvoir avoir auprès de moi l'un de ces coquillages de mon enfance! J'y écouterais encore volontiers la mer.

Pour ce qui est du latin, je trouve cette étude assez plaisante. Je l'ai reprise avec plaisir quand je voulais donner des leçons à mon fils. Je reconnais que les débuts sont fastidieux et qu'il n'y prenait point encore de plaisir. Peut-être eût-il dû se mettre au grec puisque vous le jugez plus agréable, mais je ne lui serais malheureusement d'aucun secours sur ce point.

Je suis certain que vous connaissez parfaitement les fables d'Ésope que vous demande votre professeur mais que la crainte de le décevoir vous intimide. J'ai bien connu cette horrible sensation dans mon enfance quand mon père nous demandait de lui réciter nos leçons de la semaine. Cela est étrange, vous me permettez de réveiller bien des souvenirs aujourd'hui.

Oui, je vous en prie, écrivez à ma fille. Je lui ferai passer vos ;essages avec notre correspondance ordinaire. Je m'inquiète beaucoup pour elle, je sais qu'elle est bien tourmentée depuis le début du procès. J'ai tant d'affection pour elle et nous sommes si proches/ Sa jambe la fait souffrir, je ne sais trop quelle en est la cause. On me dit que le mal est passé mais je crois qu'on veut surtout m'épargner de nouvelles alarmes. Je pense qu'elle a grand besoin de distractions et il n'est point facile de lui en procurer car elle est très réservée, ce qui est bien légitime dans notre situation. Je lui ai écrit grand bien de vous, en lui précisant que vous étiez une personne de confiance. Je suis certain que vous saurez être pour elle une compagne sensible et sincère.

Je vous embrasse, chère Sophie.

Louis


À Son Altesse Marie-Thérèse-Charlotte, princesse de France
 
Votre Altesse,
 
J'ai du mal à tenir ma plume tant je suis émue de pouvoir correspondre avec Votre Altesse. J'en suis tellement heureuse! Sa Majesté le Roi votre père est bien bon d'accepter de vous transmettre mes messages. Je ne pourrai jamais assez l'en remercier.

Sa Majesté le Roi m'a appris que Votre Altesse souffrait de la jambe. Vous m'en voyez peinée, et j'espère de tout mon cœur que cette douleur disparaitra très vite. Comment se porte votre famille? Pourrais-je vous demander une faveur? Pourriez-vous, je vous prie, leur transmettre mes amitiés?
 
Oh, Votre Altesse, comme j'admire le courage avec lequel vous et votre famille parvenez à supporter ces terribles épreuves... Si cela ne vous parait pas trop indiscret, pourrais-je connaitre l'âge de Votre Altesse? Je sais que je ne devrais pas poser une telle question à une princesse, aussi vous n'êtes pas obligée d'y répondre! J'ai pour ma part atteint quinze ans le douze octobre. Quels sujets intéressent Votre Altesse? En ce qui me concerne, j'ai une grande passion pour l'Histoire et la musique (je joue d'ailleurs du violon et du piano), et suis fort intéressée par les sciences, la littérature et la langue grecque. En revanche, je n'apprécie guère le latin, et ne suis que moyennement attirée par les mathématiques. L'on m'a dit que Sa Majesté la Reine vous enseignait l'art de la couture. Je trouve cette activité très belle, mais ne suis cependant pas assez patiente (au grand dam de mes chers parents) pour la pratiquer...
 
Je prie pour Votre Altesse et sa famille. Je vous porte tous à jamais dans mon cœur, et j'aimerais tant pouvoir vous venir en aide! Ne perdez pas espoir, Votre Altesse, le Seigneur aura tôt fait de tout faire rentrer dans l'ordre.
 
En espérant que cette lettre réussira à vous transmettre toute l'amitié que j'ai pour vous, et d'avoir de vos nouvelles, j'ai l'honneur d'être, de Votre Altesse, la très respectueuse et dévouée servante.
 
Sophie


Je vous remercie de votre message, Sophie. Je sais que mon père est très inquiet de ma jambe mais je vous assure que je vais mieux. Ma famille vous remercie également de vos pensées pour elle.
Je ne suis qu'un peu plus jeune que vous, j'ai eu quatorze ans le dix-neuf décembre. J'aime aussi beaucoup l'histoire et la musique et c'est une distraction qu'il nous reste ici. Ma mère a demandé un clavecin et je m'efforce d'en jouer. Le œcur me manque parfois mais ma tante m'y pousse. Pour la couture, ce n'est pas que je sois plus patiente que vous mais au moins cela occupe, et encore nous ne pouvons plus broder parce que les municipaux imaginaient qu'il s'agissait de signes.

Marie Thérèse Charlotte

À Sa Majesté Louis XVI, roi de France

Sire,
 
Je souhaiterais en premier lieu prier Votre Majesté de bien vouloir excuser le retard qu'a pris ma réponse... Je comprendrais parfaitement que vous fussiez en colère contre moi. La machine avec laquelle je vous écris, Sire, a un jour refusé de fonctionner... On a dû l'apporter au réparateur, et je n'ai pu la récupérer qu'hier seulement. Je suis profondément désolée de ce retard!
 
Je vous remercie grandement, Sire, d'avoir bien voulu me raconter votre voyage à Cherbourg. Grâce au récit de Votre Majesté, j'ai cru me trouver moi-même au bord de la mer... Je me suis endormie ce soir-là la tête pleine de rêves. Et j'en remercie Votre Majesté! Comme j'aimerais, Sire, pouvoir vous envoyer un de ces fameux coquillages, pour que vous puissiez à nouveau entendre le bruit des vagues... Cela me fait penser que je me pose souvent la question suivante: par quel moyen Monsieur Dumontais parvient-il à vous transmettre mes messages, et à moi les vôtres? Je serais curieuse de connaître la façon dont il s'y prend! J'imagine quelquefois mes lettres traverser le temps... J'adorerais certainement moi aussi voyager dans le temps.

Votre Majesté a parfaitement deviné la raison pour laquelle je crains de réciter mes fables. Bien que ce soit quelqu'un d'assez sévère, mon professeur est une personne que j'apprécie énormément. Il n'hésite jamais à m'aider lorsque j'éprouve certaines difficultés (dans n'importe quel domaine), et sait comment redonner la joie à mon cœur lorsque mon moral se trouve bas. Tout comme vous, Sire, je l'admire beaucoup. Je m'efforce par conséquent de ne pas le décevoir, ce qui provoque une certaine angoisse au moment de réciter mes fables.
 
Son Altesse votre fille m'a assurée que sa jambe la fait beaucoup moins souffrir. Je vais essayer, et ce sera pour moi avec le plus grand plaisir, de la distraire. Je remercie Votre Majesté pour la confiance qu'elle m'accorde. J'en suis, Sire, très touchée...
 
Je vous embrasse tendrement. En espérant avoir de vos nouvelles, je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, la très humble servante.

Sophie

Chère Sophie,

Je suis bien incapable de vous expliquer la manière dont Monsieur Dumontais fait voyager nos messages mais il me semble que nous n'entretenons point le même rapport au temps vous et moi. Ainsi, quand l'intervalle que vous prenez pour m'écrire vous paraît long, il ne m'en semble pas de même et je reçois toujours vos messages très exactement.


Pour ma part, si je pouvais voyager dans le temps je ne sais trop où je voudrais me rendre. Je dois avouer que j'aime assez mon époque et que je suis fier des inventions qu'elle m'a permis de connaître. Je reconnais toutefois que les correspondants de Dialogus m'ont donné le goût de connaître la vôtre.

J'entends Monsieur de Malesherbes qui arrive, je vous laisse pour cette fois et vous embrasse toujours tendrement.

Louis

À Sa Majesté Louis XVI, roi de France
 
Sire,
 
J'espère que Votre Majesté se porte bien, et que ses douleurs aux dents ne sont plus qu'un mauvais et lointain souvenir.

Vous me dites, Sire, être fier de votre époque. Je partage bien votre sentiment! Je crois bien que j'aurais aimé monter à bord de l'une de ces montgolfières... Ce doit être une expérience pour le moins forte en émotions! J'ai entendu dire que l'un de vos frères avait réalisé un tel voyage. Est-ce la vérité? Si c'est le cas, je l'envie beaucoup! En réalité, je crois bien que j'aurais aimé, préféré même,vivre à époque de Votre Majesté plutôt que la mienne. Je ne m'y sens pas toujours à ma place. Vous êtes la première personne à qui j'avoue cela... Si un jour Votre Majesté ressent le désir que je lui parle de mon époque, ce sera avec grand plaisir que je le ferai!
 
J'espère que Monsieur de Malesherbes ne vient pas vous annoncer quelque mauvaise nouvelle... Je prie de tout mon cœur qu'elle soit bonne. Pour ma part, mes parents m'en ont apprise une à laquelle je ne sais pas exactement réagir. En effet, suite à de nombreux problèmes politiques qui déchirent le Kenya, mon cher pays devient de moins en moins sécurisé. Aussi mes chers parents ont-ils pris la décisions de m'envoyer seule en France, après les fêtes de Noël, eux restant ici. Je suis certaine qu'ils ont fait le bon choix. Cependant, je suis partagée entre joie et tristesse. Certes, ce sera pour moi une expérience toute nouvelle, moi qui n'ai jamais vécu en Europe. Je vais ainsi découvrir de nouvelles choses! Mais d'un autre côté, c'est un déchirement pour moi que de devoir quitter mes parents, et le continent qui m'a vue naître et grandir. Une Afrique qui représentait beaucoup à mes yeux. Je suis inquiète de savoir mes parents seuls, et peu en sûreté. Mais aussi inquiète de me retrouver seule dans pays que, finalement, je ne connais pas. Oh, je ne serai pas vraiment seule, après tout. Je vivrai chez mes grands-parents, et pourrai rendre plus fréquemment visite à ma sœur aînée. Mais j'ai l'impression que ce ne sera plus la même chose.

Je m'excuse, Sire, d'être ainsi bavarde. Mais je crois bien que j'avais grand besoin de dire ce que je ressentais...
 
Comment se porte la famille de Votre Majesté? J'espère que tous vont bien. Pourrais-je vous demander de leur transmettre mes amitiés? Je vous en remercie.
 
Je vous embrasse bien tendrement. En espérant avoir de vos nouvelles, je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre  Majesté, la très humble servante.

Sophie
 
P.-S.: j'ai lu, Sire, dans un ouvrage que vous parliez sept langues. Est-ce vrai? Comme je vous envie d'avoir autant de savoir! Mon admiration pour Votre Majesté croît de jour en jour. Pour ma part je n'en parle que deux, mais je m'applique à apprendre le Russe. J'y mettrai toute mon énergie!

J'aimerais tant, chère Sophie, pouvoir vous apporter le réconfort que vous m'apportez à moi-même. Je ne manquerai pas d'avoir une pensée pour vos parents dans mes prières afin que tout se passe pour le mieux pour eux, au Kenya. Je suis fâché que vous ne puissiez momentanément retrouver ce pays que vous aimez tant, mais comme vous le dites vous-même, c'est une chance à votre âge que de pouvoir voyager. En tant que père, je suis certain que vos parents seront déjà bien soulagés s'ils vous savent heureuse en Europe, s'ils savent que vous prenez plaisir aux découvertes que vous y faites, que vous passez d'agréables moments avec votre sœur. Rien ne pourra mieux les consoler des difficultés qu'ils traversent que les anecdotes que vous leur rapporterez sur votre vie en France. C'est d'ailleurs ce que je répète souvent à mes propres enfants dans les messages que nous échangeons: s'ils m'aiment, je ne veux pas qu'ils passent leur temps à me plaindre. Dans ma situation, c'est bien de leur gaieté, de leurs rires dont j'ai besoin; c'est l'un des baumes les plus doux à mon cœur. Sachez aussi, chère Sophie, que je suis touché de la confiance que vous me témoignez et que vous pourrez vous confier à moi chaque fois que vous en éprouverez la nécessité.

Vous auriez donc voulu monter en ballon? Vous êtes bien téméraire! La sensation que l'on éprouve dans les airs est peut-être bien séduisante mais ces ballons ne m'inspirent point encore une confiance absolue. Aussi, je reste assez réticent aux vols humains. De fait, on a d'abord embarqué des animaux, et quand on a constaté qu'ils n'avaient point souffert, l'homme leur a emboîté le pas, non sans péril. Je pense toujours à ce malheureux Pilâtre et à son camarade d'infortune Romain. Ils se sont enhardis à vouloir traverser la Manche en ballon mais n'en sont jamais revenus. On prétend donc que l'un de mes frères se serait risqué à une telle aventure? Si cela est vrai, il est bien certain que je ne l'aurais jamais su. Je leur suis trop attaché pour jamais leur autoriser une pareille intrépidité.

Vous me dites ne pas vous sentir à votre place à votre époque. Je serais curieux de connaître ce qui vous fait penser cela. Voyez-vous, comme je vous l'ai dit, j'aime beaucoup la mienne mais malheureusement, c'est elle qui ne veut plus de moi. Aussi n'y suis-je probablement pas à ma place non plus.

Monsieur de Malesherbes ne m'apportait pas de mauvaises nouvelles, du moins ce n'était pas pis que les nouvelles habituelles. Il prend simplement prétexte d'être mon conseil pour me rendre visite chaque jour, et il lui faut bien de la constance car on ne manque pourtant pas d'essayer de le décourager de cette assiduité. Je lui en suis infiniment reconnaissant car c'est l'un des seuls amis qui me restent. Il parvient à me redonner un peu d'espoir, il me permet surtout d'oublier un moment cette surveillance continuelle qui me pèse. Il me rend compte des débats de la Convention. Ses membres semblent maintenant si occupés à leurs querelles qu'ils ne songent même plus à prononcer sur mon affaire. Devrais-je m'en réjouir? J'avoue que j'aimerais autant sortir d'incertitude. 

Je vous embrasse, Sophie. Et n'oubliez pas mes recommandations pour vos parents! Au reste, vous ferez un heureux de plus en me contant vos aventures en France.

Louis


À Sa Majesté Louis XVI, Roi de France
 
Sire,
 
Je remercie chaudement Votre Majesté pour le réconfort qu'elle m'apporte. Ses paroles me vont droit au cœur... Je suis sûre que j'aimerais ce pays: c'est toujours un plaisir de découvrir un autre mode de vie! Je vais pouvoir redécouvrir l'hiver (je n'étais qu'une toute petite fille la dernière fois que j'ai vu la neige). Cependant, je ne peux m'empêcher de me faire du souci pour mes parents. Je m'efforce de ne rien montrer (je ne souhaite surtout pas les inquiéter plus qu'ils ne le sont déjà), d'être gaie, et de tout faire pour leur faire plaisir, mais au fond de moi, j'appréhende le jour de notre séparation.

Oh, oui, Sire, j'aurais certainement aimé monter dans un ballon! J'ai toujours souhaité m'envoler dans les airs, comme un oiseau, sentir le vent sur mon visage (qui n'en a pas rêvé ne serait-ce qu'une fois?). Je sais pourtant que les ballons ne sont pas toujours très fiables... Cependant, ma curiosité l'emporte sur mes craintes! Mais je dois avouer que je ne connaissais pas la malheureuse histoire des pauvres Pilâtre et Romain...
 
À mon époque, la vie est devenue très facile grâce aux machines qui remplacent peu à peu les hommes dans leurs travaux. Mais c'est justement cette trop grande facilité que je regrette. Bien sûr, les machines nous rendent souvent de grands services; l'avion, par exemple, que l'on peut en quelque sorte considérer comme le descendant du ballon, nous permet de voyager d'un continent à l'autre très rapidement: ce qui prenait autrefois des semaines ne prend aujourd'hui que quelques heures. Je regrette également le peu de morale qu'ont les gens de mon époque. On ne réfléchit plus avant d'agir. Quoique, il me semble qu'à toutes les époques on a parfois oublié de penser aux conséquences de certains actes... Cependant, si Votre Majesté aime tout ce qui touche aux machines, ce serait avec grand plaisir que je lui en parlerai! Mon époque lui plairait sûrement. Je me demande, Sire, si Monsieur Dumontais parviendrait, en même temps que les lettres, à faire traverser des objets dans le temps... Il serait formidable de vous faire parvenir une petite machine! Pourquoi pas une qui émettrait de la musique? Oh, j'aimerais tant pouvoir vous en envoyer une... Je voudrais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour vous rendre la vie plus agréable.
 
Je suis bien contente que Monsieur de Malesherbes vous apporte du réconfort. Pourrais-je vous demander, Sire, de lui transmettre mes salutations? Je vous en remercie. Je comprends qu'autant d'incertitude pèse à Votre Majesté... Mais ne perdez pas espoir, Sire! Je continue chaque jour de prier pour Votre Majesté et sa famille, et je suis certaine que le Seigneur finira par entendre mes prières.
 
Je vous embrasse tendrement, Sire. Je vous promets de vous conter mes aventures en France, qui promettent d'être assez divertissantes, me sachant plutôt maladroite.... Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, la très humble servante.

Sophie

Je vous remercie pour votre message, Sophie

Je comprends tout à fait votre caractère et je pense que je pourrais en dire de même de moi-même. J'ai peu d'amis également et encore moins ici, évidemment. Il y avait bien Pauline de Tourzel mais on ne lui a pas permis de rester auprès de nous bien longtemps. J'espère du moins qu'elle se porte bien, ainsi que sa mère.

Heureusement, il me reste ma tante. J'admire sa capacité à trouver des occasions de gaieté dans notre situation même si je dois avouer qu'elle m'ennuie parfois quand elle veut m'y associer. Au tout début que nous étions ici, elle chantait même régulièrement et maintenant, c'est à moi qu'elle demande de jouer du clavecin, comme je vous l'avais déjà dit.

Vous avez un frère, Sophie? J'y pense soudainement parce que le mien ne cesse de tourner autour de moi en ce moment pour tenter de me voler ma plume. Il s'ennuie et si je veux avoir la paix, je n'ai pas d'autre choix que de m'occuper de lui.

Merci, c'est très gentil à vous d'avoir pensé à mon anniversaire de naissance.

Je vous embrasse,

Marie-Thérèse-Charlotte

Sire,
 
J'ignore quelle est la date à l'époque de Votre Majesté, mais ici, nous sommes le premier janvier. Aussi, je vous souhaite une heureuse année! En priant pour que tout s'arrange....
 
Je vous embrasse tendrement, Sire. En espérant recevoir bientôt de vos nouvelles, je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre majesté, la très humble servante.
 
Sophie


Très chère Sophie,

Je ne songeais pas, il est vrai, que vous ignoriez nos hivers. Ceux que nous connaissons depuis quelques années étant particulièrement rudes, je vous dirais presque chanceuse mais je comprends votre désir de voir le spectacle de la neige.

Certains des correspondants de Dialogus m'ont déjà présenté les avions dont vous me parlez. C'est là une invention qui me semble parfaitement étonnante. Je me réjouis, qui plus est, que les vols humains soient désormais plus sûrs. Mais puisque vous semblez bien maîtriser ces techniques dans votre temps, ne vous serait-il donc pas possible d'emprunter un ballon sans prendre trop de risques ? Vous pourriez ainsi réaliser cette expérience qui vous fait tant rêver. Mais peut-être aussi que vous avez tout bonnement renoncé aux ballons.

Je crains bien que Monsieur Dumontais ne puisse point encore me faire parvenir des objets de votre temps. Du reste, s'il le pouvait, j'en serais bien ennuyé car il me serait sans doute bien difficile de les dissimuler à ceux qui me gardent et cette découverte les plongerait très certainement dans une grande perplexité. Mais que sont ces machines qui émettent de la musique? Peut-être est-ce assez semblable aux serinettes dont on fait grand cas ici.

J'ai transmis vos amitiés à Monsieur de Malesherbes qui vous en remercie.

Je me souviens à l'instant que je n'ai pas pris le temps de répondre à une question que vous me posiez dans votre précédent message. Vous me demandiez si je parlais bien sept langues. Au vrai, ce sont là assurément les propos d'un flatteur que l'on répand dans votre temps. A mon grand regret, je ne puis maîtriser tant de langues. L'anglais est celle que je connais le mieux avec le français et je connais assez d'allemand, d'espagnol et d'italien pour saisir le sens de documents que l'on me présenterait. Il y a bien sûr le latin, mais nous en avions déjà parlé. Tout cela ne fait, tout au plus, que six langues et encore s'agit-il pour la plupart de connaissances superficielles.

Prenez bien soin de vous. Je vous embrasse, Sophie.

Louis

À Son Altesse Marie-Thérèse-Charlotte, princesse de France
 
Votre Altesse,
 
Je vous avais écrit ce message il y a déjà plusieurs jours, mais il a certainement dû se perdre en chemin... En voici donc un nouveau!
 
J'ai été bien heureuse de recevoir votre réponse! Je suis soulagée que la santé de Votre Altesse se soit améliorée. Je suis bien contente de pouvoir correspondre avec vous. Voyez-vous, étant assez timide et réservée, je n'ai pas beaucoup d'amis... Je vous souhaite un bon anniversaire de naissance (bien que ce soit avec retard), et tout le bonheur du monde! Votre Altesse a raison de s'efforcer à jouer du clavecin. Je trouve que, même si parfois l'on peut se sentir triste, le simple fait de jouer peut raviver en nous un peu de joie. Vous me dites que les municipaux pensaient que vous utilisiez la couture comme signes? C'est incroyable... Si seulement je pouvais leur dire ma façon de penser... Je crois qu'ils n'en trouveraient pas le sommeil durant des mois. Courage! Je suis certaine que tout rentrera dans l'ordre très vite! Je prie chaque jour le Seigneur pour que tout s'arrange, et pour que votre santé, ainsi que celle de votre famille, reste bonne. Puis-je demander à Votre Altesse de transmettre mes amitiés à sa famille? Je vous en remercie vivement.
 
En espérant d'avoir de vos nouvelles, j'ai l'honneur d'être, de Votre Altesse, la très respectueuse et dévouée servante.
 
Sophie

À Sa Majesté Louis XVI, roi de France
 
 Sire,
 
Il est vrai, Sire, qu'à mon époque, il nous est plus facile d'emprunter un ballon. Cependant, si je n'ai jamais parlé de ce rêve à mes parents, et ne suis donc jamais montée en ballon, c'est que je crains que cela ne leur soit trop coûteux. Aussi attendrai-je de gagner moi-même ma vie pour réaliser une telle expérience... En attendant, je continue de m'imaginer quelles peuvent être les sensations une fois que l'on est dans les airs!
 
Je n'avais en effet pas songé, Sire, à la réaction de ceux qui vous gardent s'ils découvraient une telle machine entre vos mains... Je suis parfois bien distraite. Pourrais-je demander à Votre Majesté comment fonctionne une serinette? Je n'en ai encore jamais vu. Quant aux machines de mon époque qui émettent de la musique, il en existe de toutes sortes! Certaines sont électriques, et l'on peut enregistrer la voix d'une personne ou bien le son d'un instrument, et ce en très grande quantité, et d'autres sont, comme à votre époque, mécaniques. Ces machines musicales sont très certainement l'invention que je préfère, moi qui aime tant la musique.
 
Je trouve, Sire, que le fait de connaitre six langues, aussi superficielles soient les connaissances, est tout à fait louable, et je ne peux qu'en admirer encore plus Votre Majesté!
 
Il est une question que je me posais depuis quelque temps déjà... Depuis peu, j'ai commencé à m'intéresser aux petits pages de la cour de Versailles, mais je n'ai trouvé que fort peu d'informations. Je me demandais, Sire, à quel âge on devenait page? Que leur enseignait-on? En fait, quelle était leur fonction au palais? Est-il vrai que certains se provoquaient en duel? Votre Majesté se souvient-elle de quelques-uns de ses pages? J'espère, Sire, ne pas trop vous ennuyer avec toutes ces questions...
 
Je souhaiterais encore remercier Votre Majesté d'accorder un peu de son temps à mes lettres... Je vous embrasse tendrement, Sire. Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, la très humble servante.
 
Sophie

Chère Sophie,

Vous avez raison. Je pensais qu'il vous était devenu si familier de voler qu'un voyage en ballon ne coûtait plus rien, mais il ne semble point que ce soit le cas. Je vous souhaite néanmoins de pouvoir réaliser ce rêve si vous me promettez de rester prudente.

Une serinette est une petite boîte à musique que l'on actionne par une manivelle. La plupart permettent de jouer plusieurs airs familiers du moment. Elles étaient destinées à apprendre ces airs aux serins mais on a fini par les apprécier pour elles seules.

Pour ce qui est de votre intérêt pour les pages, certains le deviennent dès leur passage aux hommes, à sept ans, mais la plupart le deviennent plus tard. Cela dépend de la vacance des places. Ils continuent à recevoir des leçons de différents maîtres, mais leur place leur enseigne surtout les usages de la cour, et c'est pour cela qu'elles sont recherchées. Leurs fonctions sont très variées suivant qu'ils appartiennent à la Chambre ou aux écuries. Ils pouvaient ainsi me porter mes pantoufles ou encore des flambeaux pour m'éclairer le soir. Pour ce qui regarde les duels, en apprenant les usages de la cour, ils en prenaient malheureusement aussi les défauts et certains se sont en effet livrés à cette folie, mais mon frère d'Artois leur a lui-même donné l'exemple. Parmi eux, je puis vous citer quelques noms comme messieurs de la Rochelambert, Chamisso de Boncourt, d'Hézecques ou Kermel. Il ne s'agit évidemment que d'un nombre infime d'entre eux.

Je vous embrasse, chère Sophie.

Louis 

À Son Altesse Marie Thérèse Charlotte, princesse de France.
 
Votre Altesse,
 
Tout d'abord, tous mes vœux de bonheur pour cette nouvelle année! J'espère qu'elle sera meilleure que la précédente... Il a beaucoup neigé à Aix, ces jours derniers. Comme il m'a été étrange de toucher la neige pour la première fois depuis près de dix ans!

Je suis peinée d'apprendre que Pauline de Tourzel et votre Altesse aient été séparées... Encore une fois, j'aimerais bien dire à ces maudits révolutionnaires l'opinion que j'ai d'eux, et elle n'est pas des meilleures, loin de là! Mais ne vous inquiétez pas, je suis certaine que votre amie se porte bien.
 
C'est sans doute pour faire un peu «oublier» à votre Altesse la dureté de votre situation que madame Elizabeth souhaite lui faire prendre part à ses moments de gaieté. Et cela vous ferait sûrement le plus grand bien, en effet. Pour ma part, rire et jouer de la musique me procure un bien immense.
 
J'imagine assez bien monseigneur le Dauphin vous voler votre plume! Comme j'aurais aimé avoir un petit frère... Savez-vous, votre Altesse, qu'étant enfant, j'ai demandé au Père Noël de m'en apporter un? Pourtant, ma sœur aînée et moi sommes très liées. Votre petit frère a bien de la chance d'avoir une grande sœur aussi attentive. Oh, votre Altesse pourrait-elle lui transmettre mes amitiés? Sans oublier bien sûr Sa Majesté la Reine, et Son Altesse votre tante! Je vous en remercie d'avance.
 
Je vous embrasse. J'ai l'honneur d'être, de Votre Altesse, la très respectueuse et dévouée servante.
 
Sophie.
Chère Sophie,

Je vous remercie pour vos voeux et vous envoie les miens. Vous nous devancez parce que nous n'avons pas encore changé d'année de notre côté. Pour la neige, nous en avons aussi, mais je ne regrette pas de ne pas la toucher car il fait déjà bien froid.

Vous faites de la musique aussi? De quel instrument jouez-vous?

Pour mon frère, je crois qu'il me manquerait aussi si je n'en avais pas mais comme nos caractères sont très différents, nous nous querellons assez souvent. Il est très attachant mais il se laisse toujours aller à la facilité parce qu'il sait que ma mère lui pardonnera tout. Je ne sais pas quel sera notre avenir mais qu'il devienne roi ou non, je crains que ce trait de caractère lui soit nuisible. Il n'empêche que je l'ai tout de même embrassé de votre part.

Mais je suppose que je ne suis pas la seule dans cette situation. Je ne vous croirai pas si vous me dites que vous ne vous querellez jamais avec votre soeur. Pourtant, vous l'aimez aussi.

Marie-Thérèse-Charlotte


Le 31 janvier 2009

À Aix-en-Provence

À Sa Majesté Louis XVI, roi de France
 
Sire,
 
Comment se porte Votre Majesté et sa famille? J'espère que tout va pour le mieux.

Mes aventures françaises commencent par un voyage en Allemagne, dans le cadre d'un échange scolaire avec une élève allemande de la ville de Cologne. Chacun d'entre nous était logé seul dans une famille allemande, et nous devions suivre leur rythme de vie, et surtout converser en Allemand. Voilà qui était un exercice fort difficile! Heureusement, ma correspondante parlait assez bien le français. Ce voyage, qui a duré une semaine entière, m'aura appris bien des choses sur le mode de vie des Allemands, et qu'il était par de nombreux point bien différent du nôtre. Par exemple, contrairement à nous, ils ne vont jamais en classes l'après-midi, et ont donc moins d'heures de cours que nous. Cependant, Sire, ces heures de cours manquantes sont compensées par une année d'étude supplémentaire. Aussi, alors que les Français étudient pendant douze années, les Allemands étudient treize ans.

Nous avons également visité la Cathédrale de Cologne. Sire, cette Cathédrale est la plus impressionnante que j'aie jamais vue! Elle est tout simplement magnifique! Elle est si haute que l'on croirait qu'elle touche le ciel. Et ces sculptures... L'oeil s'y perd très facilement, tant elles sont nombreuses!

Dans l'ensemble, ce voyage se sera plutôt bien passé, bien que le fait d'être restée seule, dans une famille inconnue, et dans un univers totalement étranger, m'ait paru un peu long.
 
Je remercie grandement Votre Majesté pour ses réponses qui m'ont bien aidée! J'espère, Sire, ne pas vous avoir trop ennuyé avec toutes mes questions.
 
Je vous embrasse, Sire, ainsi que toute votre famille. Que chacun d'entre vous garde espoir de meilleurs jours! Moi, je ne le perds pas. Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, la très humble servante.
 
Sophie

Vous ne cessez donc plus de voyager! Je m'en réjouis pour vous et pour moi-même qui puis lire vos récits. Je ne connais point Cologne si ce n'est par l'eau qu'on en fait venir et dont je me sers pour ma toilette. Mes frères se sont réfugiés un temps à Coblence, qui n'est pas bien loin, j'ignore s'ils s'y trouvent toujours. J'avoue que c'est une ville que je souhaiterais peu visiter tant elle me rappelle de mauvais souvenirs.

Vous me dites que les jeunes Allemands n'étudient point l'après-midi, que font-ils donc alors pendant ce temps?

Ce fut un plaisir de répondre à vos questions sur les pages et c'est avec le même plaisir que je répondrai à d'autres questions si vous en avez.

Recevez toujours mes embrassements, chère Sophie.

Louis


De: Sophie

Le 11 mars 2009
 
Sire,
 
Tout d'abord, je tiens à demander pardon à Votre Majesté du grand retard qu'a pris ma réponse. Vous me dites qu'à votre époque, Sire, vous les recevez toujours à temps, cependant, ici, cela fait un mois que je n'ai pu vous écrire, et j'en suis fort désolée.
 
J'ai de nouveau fait un grand voyage, dans un pays où je retrouvais un peu de ma vie d'avant: le Sénégal. Oh, Sire, j'étais si heureuse de faire ce voyage, d'une part parce que je me réjouissais de refouler le sol de l'Afrique, mais surtout, quel bonheur ce fut de revoir mes parents! Sire, ce pays a des paysages tout à fait magnifiques, bien que fort différents de ceux que j'avais connus au Kenya. Je n'ai hélas pas pu beaucoup le visiter, cependant, ce que j'en ai vu m'a ravie. Bien que le Sénégal soit situé à proximité du désert du Sahara, l'océan qui le borde lui apporte de la verdure, mais il ne faut toutefois pas s'attendre à voir des forêts, plutôt de petits arbustes, ainsi que des arbres sans feuilles à large tronc appelés Baobab. Sa Majesté peut-elle croire que je suis allée aux bords d'un lac de couleur rose? C'est tout simplement magnifique! Et l'eau de l'océan est si bleue, si limpide...
 
En effet, les jeunes allemands bénéficient d'un temps libre pendant leur après-midi. Ce temps est pour eux l'occasion de pratiquer une activité, telle que la danse, ou encore l'équitation. Ils ne sont cependant pas tous très sportifs...  Mais la plupart du temps, ils se retrouvent pour se promener dans la ville, et surtout pour jouer aux cartes. Je crois que c'est là leur jeu préféré!
 
Pourrais-je, Sire, vous poser une nouvelle question? J'ai lu que l'une de vos passion était la chasse. Comment cela se passait-il? Partiez-vous une journée entière? Est-il arrivé à Sa Majesté la reine de vous y accompagner? Je remercie Votre Majesté pour le temps qu'elle veut bien m'accorder. Oh, pourrais-je également demander à Votre Majesté une faveur? Me permettez-vous, Sire, d'écrire à Monseigneur le Dauphin? Cela serait pour moi un immense plaisir et honneur.
 
Je vous embrasse, Sire, ainsi que toute votre famille. Je suis, avec le plus profond respect, de Votre Majesté la très humble servante.


Je suis bien heureux, Sophie, que vous ayez fait un nouveau voyage. J'imagine sans peine la joie que vous avez éprouvé en revoyant vos parents. Je suis intrigué par ce lac rose que vous m'évoquez. Savez-vous d'où provient cette couleur?

Ah, la chasse! Cela fait si longtemps que je n'ai pas chassé, mais c'était un véritable plaisir. Quand le temps n'était point trop mauvais, j'y consacrais généralement deux journées par semaine. Je dois avouer qu'il m'arrivait aussi parfois de renoncer à recevoir les ambassadeurs pour pouvoir y aller une troisième fois. Je partais donc, comme vous le supposez, la journée entière. La reine m'accompagnait parfois mais l'impératrice ne voulait point qu'elle montât à cheval dans les premiers temps et cela l'intéressait peu de suivre la chasse en voiture. Elle a appris à monter par la suite et je crois bien qu'elle prend plus de goût à la promenade qu'à la chasse en elle-même.

Je vous en prie, écrivez à mon fils si cela vous fait plaisir. Il est tout à fait souhaitable qu'il vous écrive, cela ne pourra que lui faire du bien.

Soyez toujours assurée de mes sentiments pour vous et recevez mes embrassements.

Louis

Bonjour Sophie,

J'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous répondre à la place de ma sœur mais je m'ennuie et personne ne m'écrit. Et puis, papa a dit qu'il fallait que j'écrive.

Pour Mozart, je ne sais pas ce qu'elle en pense. Elle vous répondra plus tard. Je ne le connais pas mais je crois que maman en a déjà parlé.

Vous avez raison de taquiner votre sœur mais ne dites pas à la mienne que je lui ai emprunté votre message.

Louis-Charles

Monseigneur,
 
J'ai été bien contente de recevoir votre message. Si vous saviez à quel point il m'a fait plaisir!  Et si Monseigneur le souhaite, ce serait pour moi une immense joie que de poursuivre cette correspondance. Cela vous ferait-il plaisir?
 
Je suis certaine que les œuvres de Mozart vous plairaient beaucoup. La musique est telle, qu'elle est souvent entraînante et donne parfois même envie de s'amuser!
 
Quant à ma discrétion, Monseigneur peut compter dessus. Vous n'aurez qu'à dire, si l'on vous le demande bien sûr, que c'est moi qui vous ai écrit la première. Cependant, je ne voudrais en aucun cas pousser Monseigneur au mensonge: je puis vous assurer que ne pas dire la vérité n'aboutit toujours qu'à des ennuis!

Je vous prie, Monseigneur, de bien vouloir transmettre mes amitiés à votre famille, je vous en remercie d'avance. Je vous embrasse. J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, de Votre Altesse, la très respectueuse servante.
 
Sophie

Mademoiselle Sophie,

Oui, oui, oui, écrivez-moi!

Pour la musique, j'aime assez ce que joue ma sœur mais elle ne le fait plus très souvent.

Non, je sais bien qu'il vaut mieux ne pas mentir. Mais parfois, il vaut aussi mieux ne pas tout dire.

Est-ce que vous vous ennuyez aussi parfois? Qu'est-ce que vous faites alors?

Louis-Charles
De: Sophie

Monseigneur,

Comment vous portez-vous? Et votre famille? J'espère que tous vont bien.

Peut-être que si Monseigneur le lui demande, son Altesse votre sœur acceptera de jouer pour lui? Oh, il me vient une idée! Pourquoi ne pas lui demander de vous apprendre quelques petits airs? Je suis certaine que cela pourrait vous amuser tous les deux. Qu'en pensez-vous?
 
Il m'arrive bel et bien de m'ennuyer. Dans ces cas-là, j'essaie de m'inventer toutes sortes d'histoires, sur n'importe quel sujet. C'est un passe temps que j'aime beaucoup! Parfois, pour ne pas les oublier, j'essaie de les écrire. Vous verrez, c'est fort distrayant! Que faites-vous, Monseigneur, lorsque vous vous ennuyez?

Je vous prie, Monseigneur, de bien vouloir transmettre mes amitiés à votre famille. Je vous en remercie d'avance. Je vous embrasse.

J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, de Votre Altesse, la très respectueuse servante.
 
Sophie

Sire,
 
J'espère, Sire, que vous vous portez pour le mieux, et que l'hiver est un peu moins rude chez vous. Ici, je découvre pour la première fois les coquelicots. Quelle jolie fleur!
 
La couleur de lac Rose du Sénégal est due à un micro-organisme que les médecins de mon époque appellent une «bactérie». Il s'agit d'êtres vivants si petits qu'il est impossible de les observer à l'œil nu! Les savants utilisent pour cela une lunette spéciale, appelée microscope. Le lac Rose est la plus grande ressource de sel du pays, par son importante concentration en sel. Le lac est surpeuplé par cette bactérie qui, pour se protéger et résister à la concentration du sel, fabrique un pigment rouge. Aussi, plus la concentration en sel est importante, plus la teinte rose du lac est vive! J'espère avoir su répondre à la question de Votre Majesté.
 
Deux journées par semaine à la chasse? N'était-ce pas trop éreintant? Quoique, je suppose que ce doit être une question d'habitude, et surtout de passion, pour résister à la fatigue! J'aime beaucoup monter à cheval, mais suis cependant épuisée après être restée plus de trois heures sur le dos d'un cheval, et garde parfois pendant un ou deux jours des douleurs aux muscles. Mais qu'importe, il est si plaisant de chevaucher! Je comprends alors la passion de votre Majesté pour l'art de la chasse. Pourrais-je savoir, Sire, à quel âge l'on vous a appris à monter?

Je continue de prier pour vous et votre famille, en gardant bon espoir que tout rentre dans l'ordre sous peu. Que Votre Majesté prenne soin d'elle.

Je vous embrasse, Sire, ainsi que toute votre famille. Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de votre Majesté, la très humble servante.
 
Sophie

Chère Sophie,

Je crois que nous avons toujours de la neige aussi les coquelicots sont-ils loin encore.

Vos explications sur ce lac rose sont extrêmement intéressantes et je vous en remercie.

Les journées de chasse sont épuisantes, je le reconnais, surtout lorsqu'il m'arrivait de m'égarer. Cela s'est produit plusieurs fois. Je me souviens notamment d'une chasse, ce devait être dans la forêt de Sénart, je ne parvenais plus à trouver le rendez-vous et j'étais exténué, je ne supportais plus d'être à cheval mais à pied, j'étais incapable d'aller bien loin. J'ai fini par me rendre à Brunoy, chez mon frère, en turgotine. Toutefois, je ne connais rien de mieux que la chasse pour se vider l'esprit, sans quoi l'on ne cesse de songer aux différents mémoires que l'on vient de lire et à toutes ces questions sur lesquelles il faut se prononcer. Après une journée de chasse on trouve le sommeil sans avoir eu le temps de penser à rien d'autre et cela m'aidait souvent à porter un regard neuf sur ces différentes affaires le lendemain.

J'avais douze ans quand j'ai commencé à monter. Je m'en souviens très bien parce que, pour cette raison, j'attendais alors mon anniversaire de naissance avec une grande impatience.

Je vous embrasse toujours tendrement,

Louis