|
Cathy |
||
|
|
||
| Si j'en crois
ce que rapporte notre tradition familiale, je serais une
de vos descendantes. Oh, mon ancêtre n'est pas une de ces grandes
dames
dont l'histoire a retenu le nom, c'est simplement une de leurs femmes
de chambre, elle était au service de madame de ... qui passait
un temps
incroyable à sa toilette (et vous supposerez par ce
détail de qui il
s'agissait); ma lointaine aïeule était alors fort
ragoûtante et vous la
choisîtes pour trouver l'attente moins longue, si bien qu'elle se
retrouva grosse et accoucha d'une fille. Je ne sais ce que vous eussiez
fait s'il se fût agi d'un garçon, mais vous ne
daignâtes pas revoir
votre maîtresse d'une heure et lui fîtes simplement
remettre une bourse
d'or par un de vos domestiques, en l'enjoignant de s'assurer que
l'enfant fût baptisée dans la religion catholique,
apostolique et
romaine et non dans l'hérésie calviniste de sa
mère. On ne m'a pas dit si vous pensâtes à vous occuper d'elle par la suite, en tout cas vous n'obligeâtes point un prince du sang à l'épouser, comme vous le fîtes avec le duc de Chartres, ni même un hobereau de province; elle devint l'épouse d'un charpentier (le métier de Jésus dans sa jeunesse) et fit souche de gens honnêtes qui, par leur travail, devinrent peu à peu d'honnêtes gens. Je repensais à cette affaire en voyant ce qui arrive de nos jours (presque trois siècles après le moment où vous me lisez) à certaines têtes couronnées. La science a fait maintenant de tels progrès que l'on peut connaître le père d'un enfant avec presque autant de certitude que l'on connaît la mère, et nos lois ont évolué de telle façon qu'un bâtard (lâchons le mot) possède autant de droits à la succession de ses parents que les enfants légitimes ou légitimés. Je me promène donc dans le palais de Versailles en me disant que je suis dans mon héritage, mais si je regarde les autres visiteurs je me dis qu'ils ont peut-être les mêmes droits que moi, car je suppose que mon aïeule ne fut pas la seule à recevoir vos hommages. Nous sommes au fond des cousins allant rendre visite à leur grand-père dans son château. Je salue donc Sa Majesté Louis XIV, qui est véritablement le père de la Nation. Cathy, votre affectionnée arrière-arrière [...] petite-fille. Mademoiselle Cathy, Je vous remercie de vostre missive, qui m'a donné l'occasion d'un véritable esclat de rire! Je m'estonne et m'émerveille aussy des progrès réalisés par la science. Que de tems et de changements entre vous et moy! Je vous donne le bonjour, chère Demoiselle, et n'hésitez point à me faire rire de nouveau, Louis |
|
|