Vos projets d'après-guerre
       
       
         
         

arnaud.cames@brutele.be

      Chère Rosa,

Vous avez été assassinée en 1919 si je ne me trompe pas. Pourriez-vous comprendre pour quels motifs avez-vous été assassinée? Aviez-vous d'autres projets pour l'après-guerre? Je vous avoue mon admiration pour le courage de vos idées, pour le féminisme avant-gardiste que vous affichiez. C'est grâce à des femmes comme vous que l'humanité a pu évoluer vers plus de sensibilité, de diversité dans les opinions, par l'émancipation de la femme.

Bien à vous, puisse la lutte n'être pas finale,

Arnaud de Bruxelles (où Monsieur Marx résida quelque temps il me semble)

 

       
         

Rosa Luxemburg

      Cher Arnaud,

Passons très vite sur ce que vous appelez mon «assassinat». Vous comprendrez bien que la matérialiste que je suis ne peut accepter l'idée de vous écrire si je suis morte. Pour l'instant, je suis vivante et bien vivante, juste morte de fatigue de temps en temps. Je ne sais pas, et ne veux surtout pas savoir comment je mourrai, même si je vous avoue que je crois plus à une mort violente qu'à une fin paisible dans mon lit. Dans l'histoire des révolutions et du mouvement des masses opprimées pour leur émancipation, nous comptons de nombreuses victimes d'assassinat. L'histoire se souvient d'un des premiers à avoir été assassiné pour la libération d'une classe exploitée: Spartacus, et c'est justement le nom que nous avons choisi pour notre parti. Plus près de nous, les révolutionnaires assassinés par centaines de milliers après l'insurrection de Varsovie, la Commune de Paris ou la Révolution Russe de 1905 sont d'autres exemples de la boucherie et de la cruauté des classes dominantes. Et personnellement, alors que je n'étais encore qu'une lycéenne, je me souviens de l'assassinat de Maria Bohuszewicz, de Rosalia Felsenhard, de Warynski et de tant d'autres membres du parti «Prolétariat» dans les prisons de Varsovie ou sur la route vers la Sibérie. Plus tard, en 1905, c'est mon cher ami Martin Kasprzak qui sera assassiné sur l'échafaud. Qu'une révolutionnaire meure assassinée, mon cher Arnaud, cela ne m'étonne donc pas, et, si je devais être tuée demain, je n'aurais aucun mal à comprendre pourquoi. D'autant qu'en ce moment, dans toute l'Allemagne, les bourgeois qui craignent pour leurs coffres-forts, les officiers réactionnaires, les corps-francs, le gouvernement «socialiste» et, malheureusement aussi, certains ouvriers trompés, n'ont qu'un seul mot d'ordre: «Clouez Spartakus sur la croix! Abattez-le! Massacrez-le!». La presse réactionnaire (dont le Worwärts social-démocrate) crée une véritable atmosphère de pogrom, les insultes les plus basses sont dirigées contre Karl, Levi et moi-même, on nous traite de bandits, d'assassins, de dictateurs, et on va jusqu'à ressortir contre nous les vieux démons de l'antisémitisme. Aujourd'hui, j'ai pu voir des affiches collées dans la Mannheimerstrasse avec ce slogan: «Tuez Liebknecht et Luxemburg si vous voulez avoir la paix, du travail et du pain!». Et croyez-moi bien, cher Arnaud, que je comprends cette haine et ces appels au meurtre: ce n'est pas ma personne en tant que telle que haïssent les capitalistes, les gratte-papier de la presse bourgeoise, les antisémites, les militaristes et les Scheidemann qui, tel Judas Iscariote, ont vendu les ouvriers à la bourgeoisie, ce qu'ils haïssent, c'est ce qui les fait trembler, c'est la révolution prolétarienne qui gronde, c'est la perspective de l'abolition de leur domination sur le monde. Et parce que Spartacus, dont je suis, exhorte les masses ouvrières à agir, parce qu'il est la conscience socialiste de la révolution, il est haï, calomnié, persécuté, et nous, ses militants avec lui.

Pour en revenir à la deuxième partie de votre lettre, mes projets depuis la fin de la guerre, je pourrais vous dire qu'ils sont les mêmes que ceux qui m'animent depuis que j'ai, en 1887, adhéré au parti «Prolétariat». J'avais alors écrit au dos d'une photo offerte à une camarade de classe: «mon idéal est le régime social où l'on pourrait, avec une conscience tranquille, aimer tout le monde». Cet idéal, c'est le socialisme, et mes projets restent les mêmes qu'avant et que pendant cette terrible guerre mondiale: contribuer à la lutte pour l'émancipation de la classe ouvrière, et par ce biais, de l'humanité entière. Durant ces dernières années, des millions de jeunes ouvriers sont morts sur les champs de bataille, l'ensemble des forces productives a été utilisé dans un seul but: la destruction. La barbarie du régime capitaliste, qui s'abattait avant cette boucherie essentiellement sur les peuples pré-capitalistes d'Asie, d'Afrique et d'Océanie, est, revenue avec une violence décuplée au cúur même de l'Europe. Et le véritable responsable de cet holocauste d'êtres humains, c'est la bourgeoisie et sa domination de classe, que ce soit en France, en Allemagne, en Russie ou en Angleterre. Cette guerre mondiale avec ses millions et ses millions de victimes humaines a placé la société devant l'alternative suivante: socialisme ou barbarie. Seule la révolution mondiale du prolétariat peut mettre de l'ordre dans ce chaos né de la guerre, donner à tous du travail et du pain, mettre un terme au déchirement réciproque des peuples, apporter à l'humanité écorchée la paix, la liberté et une civilisation véritable. À bas le salariat! Voilà le mot d'ordre de l'heure: au travail salarié et à la domination de classe doit se substituer le travail coopérateur, les moyens de production ne doivent plus être le monopole d'une classe, mais devenir le bien commun de tous. Plus d'exploiteurs ni d'exploités! À la place des patrons et de leurs esclaves salariés, des travailleurs coopérateurs libres. Réglementation de la production et répartition des produits dans l'intérêt de tous... Et un tel programme ne saurait être appliqué par décrets, du haut d'un parlement ou d'une commission gouvernementale, il ne peut devenir réalité que par l'exercice du pouvoir, directement, par les masses ouvrières, grâce aux conseils de travailleurs.

Voilà, cher Arnaud, mon projet de l'après-guerre: la révolution sociale, la mise en place d'une société socialiste. Et c'est à quoi je travaille en ce moment. En Russie, les bolchévicks ont posé le problème de l'heure: la réalisation du socialisme. Mais les camarades russes ne peuvent que poser le problème, et non le résoudre. La résolution de cette question est dans le main du prolétariat mondial, et essentiellement celui des pays industrialisés d'Europe. Aujourd'hui encore, la classe ouvrière rechigne, malgré tout, à réaliser sa mission historique. Les Scheidemann et autres majoritaires, comme les indépendants de Kautsky, répandent des illusions au sein des rangs ouvriers, reprennent le programme bourgeois de la Société des Nations ou de l'indépendance nationale. C'est pour cela, pour faire émerger la conscience socialiste de la révolution, que nous avons, le 1er janvier 1919, constitué le Parti Communiste d'Allemagne, le KPD. L'impatience révolutionnaire de la nouvelle génération fait, bien sûr, que ce nouveau parti pèche par un extrémisme un peu puéril. Mais au moins, nous sommes débarrassés des vieilles traditions abrutissantes du vieux parti. La révolution allemande est encore jeune, trop jeune peut-être, et l'insurrection de Berlin était prématurée. Mais qu'importe, dans la lutte de classes, le prolétariat a besoin de défaites pour arriver à la victoire finale. En Russie, c'est grâce à l'expérience de la défaite de 1905 qu'a pu avoir lieu la victoire de 1917. Et on ne peut apprendre la lutte révolutionnaire qu'en faisant la révolution. C'est pour cela qu'en ce jour je ne suis pas déprimée par les appels au meurtre et à la haine de la bourgeoisie et de ses alliés. Les capitalistes, propriétaires terriens, anciens nobles et généraux alliés pour la circonstance aux socialistes gouvernementaux peuvent bien se rassurer en affirmant que « l'ordre règne à Berlin », leur ordre, un ordre basé sur le chaos du marché et le despotisme de l'atelier, a les pieds posés sur des sables mouvants. Une bataille a été perdue, mais la révolution prolétarienne continue d'affirmer: j'étais, je suis, je serai!

Amicalement,

Votre Rosa