Solitude |
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| Bonjour petite Lucy... J'espère que tu vas bien et que la survie n'est pas trop pénible. Encourage-toi, la survie est beaucoup plus difficile lorsqu'on vit, comme moi, parmi un peuple décadent. Je voudrais savoir s'il existe des êtres solitaires parmi ceux de ton espèce. Est-il possible dans le monde où tu évolues, de survivre seul, sans appartenir à un groupe? Amicalement, Catherine |
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| Non, Catherine, pas nous. Je sais que certains quadrumanes arrivent à accomplir ce que tu décris. Ils vivent seuls pendus sur un arbre et ne se rencontrent qu'une ou deux fois par année pour copuler. La notion de phratrie est inexistante pour eux. Leur mode de vie secret et opulent fait qu'ils ne craignent ni la disette ni les prédateurs, mais surtout, misère Catherine, ils ne craignent pas l'ennui! Nous, on vit en savane. Pour cueillir, pour chasser, pour se protéger des fauves, il faut infailliblement faire équipe. Même lorsque nous nous perdons momentanément de vue, nous sommes toujours reliés par nos cris, nos chants, nos psalmodies. J'ai toujours nos sentinelles, mon mec, plusieurs de mes copines, et nos petits dans mon coeur et dans ma tête en permanence. Et la plupart du temps je suis en leur compagnie physique. Je suis grégaire, Catherine, et le gros de ma joie de vivre réside dans mon grégarisme. Je ne pourrais pas vivre autrement. Je doute d'ailleurs que vous les sapiens y arriviez. Il faut être une bête pour valoriser ce genre de programme de vie solitaire. Lucy |
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| Ma chère petite Lucy... Considères-tu cela comme une bonne chose que de craindre l'ennui? Et si ton mec mourrait dans une périlleuse sortie de chasse, en ressentirais-tu un trouble profond ou laisserais-tu un autre prendre sa place et coucher à tes côtés? Est-ce chose naturelle que de s'associer pleinement à un être du sexe opposé et pas seulement en vue d'une reproduction? D'ailleurs, comment il est ton mec? Comment il te traite? Et tes copines? Et tes enfants? Mais que voilà un bel interrogatoire. Pardonne ma vive curiosité, c'est que je suis plus chat que femme. Catherine |
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| Mon mec est grand et fort. Il est de deux fois ma taille, c'est
comme ça chez mon espèce. Il est bête, mais il est gentil. Il
me traite avec douceur et il est toujours avec moi, même quand il n'y est pas.
La reproduction n'est pas notre seul objectif, voyons Catherine... Le compagnonnage
de mon mec est, pour moi, une valeur. Quand il va mourir, car il va mourir de mort
violente, c'est comme ça pour nous, je vais hurler ma tristesse aux quatre
horizons de la savane. Je vais ensuite attendre deux ou trois saisons avant de me
laisser approcher par un autre mec. Quand je vais mourir, de mort violente aussi,
mon mec sera moins triste, mais il sera quand même affecté. Il sera
affecté en mec... Mes copines sont bien. Elles sont industrieuses et généreuses. Nous nous aimons autant qu'avec les mecs. Les enfants sont fouineurs et indisciplinés. Ils attirent les fauves avec leurs bêtises. Nous en perdons trop souvent aux fauves, et pourtant je te jure que nous veillons. Toute notre énergie grégaire est investie à notre protection... En un mot, nos conceptions des sentiments mutuels sont beaucoup plus raffinés que celles des quadrumanes arboricoles... Lucy |
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| Lucy, C'est vrai que de s'asseoir dans un arbre éloigne des autres; c'est peut-être parce qu'alors on est entre ciel et terre. Il faut avoir les deux pieds bien ancrés sur terre pour avoir envie d'être avec les autres. N'y montes-tu jamais pour cueillir un fruit ou regarder au loin? Ta vie semble bien mouvementée et pourtant, tu trouves le temps de me répondre rapidement, merci, j'apprécie énormément. Combien as-tu eu d'enfants et combien ont survécu? Cela doit être bien pénible de perdre un enfant. Qu'est-il d'après toi plus ardu, perdre son mec ou son enfant? Prends soin de toi, Catherine |
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| Catherine, Ça me gêne un peu de parler de mes aventures dans les arbres. Tu poses des questions bien crues à leur sujet. Va découvrir l'échange intitulé MALINS LES SAPIENS avec mon homonyme Lucie, tu y découvriras mes histoires d'arbres... J'ai déjà eu quatre enfants et deux mecs. Ils sont tous morts de mort violente sauf un enfant, une fille. C'est toujours douloureux de perdre un membre de la phratrie, bien sûr. Mais cela ne se compare en rien à la joie que représentent ceux et celles qui vivent. Je les entends chanter en ce moment même. Je les adore. Moi aussi je vais mourir de mort violente. Je serai frappée à la hanche par un léopard. Il n'aura pas le temps de me dévorer parce que la phratrie va trouver moyen de leur soustraire mon corps, à lui et aux chiens de la savane rongeurs d'os. Tu vas mourir toi aussi Catherine. Mais pour le moment vivons, chantons, amusons-nous. Lucy |
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| Lucy, Mais qu'est-ce qui te gêne tant dans l'évocation de tes aventures dans les arbres...? Explique-moi. Je suis allée lire le message comme tu me l'avais recommandé, mais je ne suis pas plus éclairée. Comment est ta fille? Est-elle toute petite? Comment est son caractère? Vive et emportée ou douce et soumise? Quelle est ta nourriture préférée? Regardes-tu la lune parfois? As-tu des insomnies? Aimes-tu la pluie? Je ne sais pas pourquoi tu me fascines. Peut-être parce que quelque part entre toi et moi, quelque chose s'est brisé, perdu. La chaîne est plus lourde que jamais, Lucy, apprécies bien ton monde et ta vie. Catherine |
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| Catherine, voici. Me faire traiter d'arboricole c'est un peu comme quand vous, on vous traite de singes. Tu dois bien de temps en temps faire la guenon comme nous toutes, mais tu ne t'en vantes pas et c'est normal, c'est légitime. Il en est autant pour moi quand je grimpe aux arbres... Ma fille est frivole, mais elle n'est pas bête. Elle est vive et railleuse. Elle se gausse des fauves, en sotte et en écervelée, mais elle vivra, car elle a des ressources. Quand je plante mes yeux dans les siens, il y a comme une grande joie lumineuse qui irradie en tout mon être. Elle n'est ni plus grande ni plus petite que les autres petiots et petiotes. Je vais hurler très fort quand elle mourra. Ma nourriture préférée est un gros fruit jaune et oblong qui éclate quand on le crève et me barbouille la frimousse de ses tessons savoureux. La lune est très importante car elle vibre quand nous chantons. C'est sur elle que nos psalmodies rebondissent et portent si loin la nuit. La lune est conséquemment un objet fort glauque mais fort utile. Je ne dors que d'un oeil, à cause des fauves, si bien que je me réveille souvent en sursaut, mais quand je dors je dors. La pluie nous abreuve et effarouche les prédateurs. Elle est belle, sauf si la savane rouille. Il faut savoir tout doser. Je suis très heureuse de cette rupture de la chaîne et que le côté bestial me reste. Il est sain, libre, simple et écru. Ton amie Lucy |
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| Lucy De cette belle vie, libre et saine, nous laisseras-tu quelques dessins pour en témoigner? Toi et les tiens vous amusez-vous à tracer sur les roches des images de ce que vous connaissez et aimez? Que crois-tu qu'est la lune? Si j'ai bien compris, tu ne vénères pas un être suprême, mais si tu avais à en reconnaître un, est-ce que ça pourrait être la lune? Catherine |
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| Catherine, Je vois mon image dans la mare mais elle me terrorise. Je sais que c'est un autre moi parce que mes oreilles ont une forme unique et l'image a exactement la même forme d'oreilles et elle fait tout ce que je fais. J'ai peur de la mare et j'ai peur de mon image. Quand elle me suit sous le soleil, j'en ai moins peur. Il faut dire qu'elle est alors plus familière et plus esquissée. Enfin le sentiment dominant que me suscite cette image est une grande inquiétude. L'idée de la reproduire me semble donc peu attrayante et, en plus, je ne saurais pas comment le faire. La lune est un grand disque qui fait résonner les sons de nos voix. C'est un objet pratique, sans plus. Elle nous permet de psalmodier à plus grande distance, la nuit. C'est commode et c'est joli. Il n'y a pas d'être suprême, Catherine. C'est de la calembredaine pour sapiens ces histoires-là. Les miens et moi, on ne s'y frotte pas. Ta Lucy |
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| Lucy, Alors, pas de dessin sur les murs? Mais peut-être graves-tu des formes imprécises dans la terre à l'aide de tes doigts ou d'une pierre? Pas de fabrication inutile? Excuse-moi, je dois te paraître terriblement sotte, mais en quoi la lune vous est-elle utile? Jolie, d'accord, mais commode? Vraiment? Je suis bien contente que tu n'aies pas d'être suprême. C'est une bonne chose. Je suis triste que les hommes aient créé les dieux! Ils devaient trouver ça joli et commode... En terminant, une dernière petite demande: décris-moi ton dernier repas de fête. Bien à toi, Catherine |
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| Quand la lune est visible la nuit nos psalmodies sont audibles
à plus grande distance. C'est la lune qui fait que les sons portent loin.
C'est très commode. Mon dernier repas de fête fut mon dernier repas. J'ai cueilli une poignée de baies et mes les suis fourrées dans la bouche tout ensemble. C'etait sublime. Ta Lucy |
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| Mais dis-moi, petite Lucy, est-ce que tu te déplaces
la nuit? En fait, te déplaces-tu beaucoup tout court? Je suis très brève aujourd'hui. Merci pour l'image des baies, très rafraîchissante! Catherine |
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| Nous occupons un territoire de cueillette pendant la saison
des fruits et nous relocalisons dans la savane pendant la saison de la chasse. Nous
allons ensuite occuper un autre territoire de cueillette, puis à la saison
suivante un autre territoire de chasse. Je crois que les sapiens diraient de nous
que nous menons une vie de transhumance. Les promenades solitaires étant bien
trop dangereuses, la phratrie se déplace toujours collectivement. Autrement, quand nous sommes à demeure, nos cueillons ou chassons la nuit, dormons le jour et copulons n'importe quand car nous ne sommes pas restreints à une saison de rut spécifique comme ces tartes de quadrumanes arboricoles. Lucy |
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| Tu me fais rire Lucy, merci. Dans ma grange, une bande de chats sauvages se sont, avec les années, installés. Je les nourris et leur procure de la chaleur l'hiver. Ils ne se laissent pas approcher, à part une vieille chatte un peu sénile, mais ils me tolèrent et je peux ainsi mieux les observer. Je dois te dire au départ que l'être que je suis qui se croit humaine était un peu choquée par leur attitude, leurs lois, leur hiérarchie, mais je suis à présent tout à fait confortable. Ce que je me demande, pour finalement en venir à ma question, c'est si, comme les chattes, tu te nourris avant de procurer de la bouffe à tes petits, des très petits qui n'arrivent pas encore à le faire eux-mêmes? Disons que tu tombes sur une suberbe carcasse encore fraîche, mais qu'il n'y en a que pour une personne. Que feras-tu? Catherine |
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| Je mange d'abord et en donne à un enfant quand je suis
rassasiée. Y a-t-il une autre posture concevable? Si oui, je ne vois pas ce
que ça pourrait être. Lucy |