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louis.roubiac@w |
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Singe d'une nuit d'été |
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Bonjour, ma belle. Il y a un instant à peine je ne te connaissais pas, mais je viens de trouver une boîte bizarre; une voix en est sortie qui a commencé à me parler et en même temps j'ai vu des images dans ma tête. Il paraît que tu t'appelles Lucy, que tu serais une australopitheca afarensis et que tu habiterais à des lunes et des lunes de marche à partir d'ici en se dirigeant vers le soleil. Moi, je suis ton contemporain, le fameux pinacopithèque de Munich (tu vois le tableau, j'espère) et j'habite un pays où il y a des saisons très froides, au point que quand elles sont finies on se demande comment on a pu survivre. À ce que je crois comprendre, les êtres qui nous succéderont un jour en viendront au moment où ils s'interrogeront sur nous, et leur principal sujet de discussion sera alors ce qu'ils appelleront le «chaînon manquant», l'être intermédiaire entre l'homme et le singe. Tu peux leur donner dès maintenant la réponse: l'être intermédiaire entre l'homme et le singe, c'est EUX; et ils sont plutôt près du singe que près de l'homme. Bonne chasse et bonne cueillette, ma belle. Je repars, moi aussi, en quête de nourriture: cette boîte qui s'appelle Dialogus, c'est bien joli, mais ça ne nourrit pas son singe. Alalmopithèque, mi-singe mi homme-singe
Ala... Ala... Génial! Dis voir un peu, tu ne peux pas les marcher ou les sauter de branche en branche, ces lunes, dans ma direction? C'est que je t'attendrais bien en pose coïtale sur une grosse pierre plate et nue, sous ladite lune, moi. Ces gourdes coincées de chaînettes de sapiens ne trouveraient peut-être pas cela très temporisateur ni très élégant, mais une force cérébrale comme la tienne, ça m'en déverrouille les muscles des bras, des jambes, de la mâchoire, de tout, quoi... Alors, viens, mon tout beau, viens. Je te souhaite de tout mon être. Guide-toi sur mon chant nocturne. Il ne te trompera pas. Lucy
Merci de ton invitation, Beauté; elle me tente d'autant plus qu'il paraît que tu avances en roulant des hanches comme aucune guenon chez moi ne sait le faire. C'est un ami de m'sieur Dumontais qui me l'a dit; alors tu vois que c'est sérieux; seulement, a-t-il ajouté, nous aurions beau faire ensemble toutes les galipettes imaginables (et je compte sur toi pour en imaginer beaucoup) tu n'en fabriquerais pas le plus petit des bébés-singes, ou alors un avorton si mal réussi que toute ta tribu se mettrait ensemble pour le tabasser. Et c'est vraiment dommage, car tu es une créature superbe... à faire damner un singe! Moi qui me vantais d'être raisonnable, toujours singe de corps et d'esprit, je me sens capable maintenant des choses les plus folles: pour toi j'affronterais à mains nues un rhinocéros laineux, j'arracherais les dents d'un machairodusS que singe encore? Mais le drame est là, ma belle, nous ne sommes plus de la même espèce et si ta tribu voyait arriver la mienne elle réagirait comme des capulétidés devant une invasion de montagutidés: j'ai vu ça dans Dialogus; au total nous jouerions avec bien de l'avance la triste histoire de Roméopithèque et de Juliettanthrope. De toute façon, c'est un avenir bien triste qui attend nos descendants: j'ai déjà presque une main à la place du pied; c'est très pratique pour grimper aux arbres quand un prédateur attaque mais il paraît qu'il ne fallait surtout pas s'engager dans cette voie-là. Si j'en crois l'ami de m'sieur Dumontais, des gus encore bipèdes vont bientôt arriver et ils ne nous considéreront pas comme des frères mais comme des biftecks sur pieds ou plutôt sur mains; et comme ils sauront faire du feu, à défaut de passer à la casserole nous finirons en méchoui. Et toi aussi, regarde ton pied: à ce que j'ai vu, le pouce s'écarte déjà et ça, c'est très mauvais; on ne revient pas en arrière. Vous avez cédé à la grande tentation à laquelle on ne doit jamais succomber: vous avez quitté la savane et vous essayez de revenir vers la forêt où la vie est si facile. Ce n'est pas de notre faute, personne ne nous avait prévenus, mais tant pis pour vous, tant pis pour nous. Console-toi, ma belle: même si je me mettais en route, le chemin est si long jusqu'à toi que je ne serais plus qu'un vieux singe à mon arrivée, en supposant que n'aie pas fourni son lunch à un ours ou à un loup. Je garde ma boîte et de temps en temps je te donnerai des nouvelles; je vois des curieux autour de moi qui voudraient bien me la prendre, mais il me suffit d'un regard pour les tenir à distance puisque je suis le patron dans cette tribu: ici, le Singe c'est moi. Alalmopithèque, mi-singe mi-homme-singe
Bien reçu, Alal. Il ne me reste donc qu'une seule solution face au lot d'adversités pithéco-anthropologiques que tu me déverses sur tout le corps avec une lucidité et une honnêteté sapientales qui t'honorent: m'éclater toute seule en me faisant roucouler tes textes à l'oreille par mon mec (qui est bête, mais gentil). Tant qu'à être vouée à ne pas se pérenniser, autant l'assumer sur un modus festif. Je n'y manquerai pas. Lucy
À entendre ce qu'on dit dans ma boîte et à voir les images qui passent dans ma tête, je me rends compte que les bipèdes qui viendront après nous sont des drôles de zigotos: ils veulent savoir si nous sommes leurs ancêtres ou non et c'est à nous qu'ils le demandent! Je me figure, ma belle, que tu n'en sais pas plus qu'eux et pas plus que moi. Si j'en crois ce que m'a dit l'ami de m'sieur Dumontais, parmi les gens les plus savants de leur époque, les vieux singes qui ont les plus belles grimaces, il y en a qui pensent que ces bipèdes du futur viennent de singes qui peu à peu se sont mis debout; d'autres croient plutôt que toi et moi nous aurions des ancêtres qui se tenaient tout droit: pour grimper plus facilement aux arbres ils auraient transformé leurs pieds en mains. Et moi, qu'est-ce que je pense de tout ça? Je répondrai comme un cousin qui habite un bled que plus tard on appellera, paraît-il, la Normandie; j'aime mieux dire: «Pithèque ben que oui, pithèque ben que non.» Alalmopithèque, mi-singe mi-homme-singe
Oui, bon, je veux bien, mon Loulou. Mais ceci dit, il s'est quand même passé quelque chose... Pour le coup, euh... ça ne peut pas être tout cela à la fois et tes Normands sont des drôles de s'en tenir à ce genre de réponse. Mais ils ne sont pas les seuls. En effet, moi je maintiens, si tant est que tout cela me concerne, que quand on dit, fort tapageusement, qu'il y a des pithécanthropes et des anthropopithèques et qu'on les distingue, on travaille en fait, avec beaucoup d'énergie, à la distinction entre deux mots. Et en plus: deux mots dont les pesantes racines prouvent indubitablement qu'ils disent la même chose. Rien de très précis, en fait. Enfin, faute de mieux, ça leur fait deux jolis groupes de sons gutturaux à glapir sous la lune. Lucy
Bonjour, ma jolie, croirais-tu que mon dernier message a bien failli être effectivement le dernier? Je ne pensais pas que l'affaire nous tomberait si vite sur le dos, mais ça y est! Les bipèdes sont arrivés. Une bande de ces zouaves-là a envahi notre territoire et pour un peu nous aurions fini dans leur ventre; en fin de compte, c'est nous qui sommes en train de les digérer. L'ami de m'sieur Dumontais m'a dit que ce devait être des sapiens ou des présapiens, il ne sait pas trop, et moi encore moins, bien sûr. En tout cas ils viendraient de par chez toi. Normalement nous devrions n'en faire qu'une bouchée, c'est le cas de le dire: ce sont des petits gringalets, ils ont des dents plus petites que les nôtres et qui ne mordent pas aussi bien, et comme ils n'ont que deux pattes pour courir nous les rattrapons comme nous voulons. Seulement voilà: je ne sais pas comment ils font mais ils ont toujours du feu avec eux, et c'est quelque chose que nous n'aimons pas du tout; pas question de les attaquer la nuit quand ils dorment par terre avec toutes ces flammes qui les protègent. Et quand ils chassent ils tiennent en main des bâtons bien pointus, essaie un peu de les affronter avec la branche d'arbre que tu as ramassée! Le pire, c'est que c'est nous leur gibier préféré; sais-tu comment ils nous appellent? Les bifthécanthropes! Voici trois couchers de soleil ils nous ont attaqués et le soir, autour du feu, ils se régalaient de mon frère et de quelques autres: ils savaient bien, les lâches, que nous n'oserions pas tenter notre chance à ce moment-là, c'est plus fort que nous, nous mourons de peur dès que nous voyons de la fumée. Heureusement, le Grand Quadrumanitou était avec nous. Alors que nous restions à distance, en train de nous demander ce que nous pouvions faire, il est brusquement tombé un orage auquel personne ne s'attendait, et du coup leur feu s'est éteint; je n'ai pas laissé passer la chance et nous nous sommes précipités sur eux avec les cris les plus effrayants; ils ont été pris par surprise et leur compte a été vite réglé. Quel tableau de chasse, ma belle! J'étais malade à l'idée que nous ne pourrions pas tout manger avant que cela commence à pourrir et que les fauves viennent prendre leur part; alors nous n'avons choisi que le meilleur en suivant la règle: les femmes et les enfants d'abord. Et c'est là, ma belle, que j'ai bien regretté que tu ne dînes pas en notre compagnie: c'est que j'ai senti dans ma bouche des saveurs inaccoutumées. Si tu avais vu les fesses des femelles de ces bipèdes: énormes, rebondies, charnues, succulentes! L'ami de m'sieur Dumontais m'a expliqué que c'était des réserves pour les bébés: même si la nourriture se fait rare, le petit bipède dans le ventre de sa maman continue à prospérer en lui mangeant les fesses. Quoi qu'il en soit, cette fois-ci c'est nous qui nous sommes régalés; pour les bébés ce sera un autre jour, avec d'autres femelles, bien sûr. Je t'épouille affectueusement Alalmopithèque, mi-singe mi-homme-singe, chasseur et gibier.
Oh Alal, quel tableau atroce. Ils m'épouvantent, ces sapiens quand je te lis. Pour le reste, non merci, sans caprice. Tu n'es pas sans savoir que je ne picore que des substances fruitées. La fesse n'en est pas une... Ou alors quelque chose m'échappe dans la chaîne alimentaire toujours elle aussi si... évolutive. Je t'épouille moi aussi très tendrement, Ta Lucy
Excuse-moi, ma belle, de t'avoir choquée avec ces histoires de fesses; tu me diras que les mâles ne pensent qu'à ça... à la bouffe, bien sûr. Tu sais, si nous le pouvions nous serions plutôt frugivores nous aussi; mais il y a si peu à manger chez nous que, si un petit rongeur passe trop près, nous lui faisons son affaire: un peu de viande fraîche, c'est toujours bon à prendre. Je ne veux pas jouer les singes-nitouches: nous sommes des petits carnivores et nous ne mangeons pas que de l'herbe. Au fond, goûter de tout c'est la solution la plus sage, la plus singe. L'autre jour je voyais un machairodus blessé: je pense qu'un cheval lui avait décoché une méchante ruade; et je supposais que la pauvre bête n'en avait plus pour longtemps. L'herbe et les fruits, au moins ça reste sur place et ça ne se défend pas mais, avec une patte abîmée, tu n'attraperas même pas un aurochs et c'est lui peut-être qui t'embrochera. La vie est dure pour tout le monde. C'est pourquoi je me dis que tu ne peux pas nous comprendre, nous les pinacopithèques. Chaque fois que je saisis la boîte de m'sieur Dumontais, j'ai l'impression que tu vis dans un paradis où il fait toujours chaud et où il n'y a qu'à tendre la main pour trouver un fruit; tu ne te rends pas compte de ta chance; moi, je me demande vraiment quelle idée ont eue nos ancêtres de partir de là-bas, de chez toi. Au revoir, ma chérie, crois bien à mes épouillages les plus affectueux Alalmopithèque, mi-singe mi-homme-singe, mi-chasseur mi-gibier
Au revoir, mon beau Alal. Lucy |
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