Il y a si longtemps
       
       
         
         

Julien.Gurcel@barclayscapital.com

      Chère Lucy,

Il y a si longtemps... J'essaie en vain de me représenter ce que pouvait être ta vision du monde, toi, minuscule mammifère perdu au milieu d'un univers infini et mystérieux. Que t'inspiraient les étoiles, les flammes d'un volcan, la brume du matin ou une pluie torrentielle?... T'arrivait-il, déjà, d'être émue aux larmes?

Je t'imagine luttant perpétuellement contre une angoisse poignante, insoluble, projetant sur le monde un regard frustre, peureux mais déterminé. Et c'est de cette détermination que nous sommes nés.

Il y a si longtemps, disais-je. Je suis convaincu que tu ne nous as jamais complètement quittés. En chacun de nous, il reste aujourd'hui les traces de ce petit bout de femme craintive et apeurée, dont le regard pourtant portait déjà loin dans la nuit.

Et puis, surtout, savais-tu déjà fumer?

Julien

 

       
         

Lucy

      Cher Julien,

Tes questions sont intéressantes, même si elles restent engluées dans le kitsch pesant d'un certain nombre de clichés. Peu importe, je vais essayer de porter mon «regard frustre» vers l'avenir pour te répondre.

Tu m'interroges sur ma vision du monde et j'avoue que l'expression me dépasse un peu. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, pour moi le monde est avant tout une chaîne alimentaire. Bien sûr il m'arrive d'avoir peur, atrocement peur et d'éprouver une certaine forme de ce que vous appelez, avec un lyrisme typiquement sapiens, le désespoir. As-tu déjà été convoité par une meute de hyènes affamées dans la nuit noire? Et quand tout devient sec, as-tu déjà vu les tiens mastiquer des écorces ou disputer un peu d'eau croupissante aux lions et aux éléphants? J'éprouve alors ce sentiment d'abattement et de révolte mêlés. Grâce à lui je trouve de nouvelles ressources d'énergie et d'ingéniosité, il est le levier sur lequel prend appui l'instinct de survie pour reprendre le dessus. De tels sentiments sont-ils caractéristiques de ce que vous appelez l'humanité? J'en doute.

Suis-je humaine du reste ? J'avoue qu'il m'arrive de me le demander, par exemple quand je dispute une charogne avariée aux chacals... Il y a des hauts et des bas, de grands moments d'extase lucide («ces babouins sont débiles») et des déserts de la conscience. Vous-mêmes, vous vivez parfois (rarement et souvent aux dépens de votre santé) des moments de conscience intense, de lucidité complète qui vous transcendent et vous soulèvent. Ces instants fugitifs d'intelligence sont-ils les prémisses d'un état futur de conscience supérieure? C'est tout le mal que je vous souhaite car pour l'instant vous me ressemblez encore énormément. Ce que je cherche à te dire, c'est qu'il n'y a pas de «passage», de «jour J de la conscience»...

Dans la littérature spécialement consacrée aux «êtres frustres» (je me suis documentée), on lit que «l'homme est apparu il y a tant d'années», que tel squelette, tel outil était «celui du premier homme»... Il n'est jamais question de l'homme mais toujours de ses symptômes: les rites funéraires, le langage, l'écriture... Autant de signes qui sont censés marquer le passage de l'inconscience, assimilée à l'animal si j'ai bien compris, à la conscience qui caractérise les auteurs avec leurs gros cerveaux. Foutaises prétentieuses! À quel moment le foetus devient un être? Quand l'enfant atteint-il «l'âge de raison»? Ces questions ont-elles un sens dans la mesure où nous ne savons ni ce qu'est la raison ni ce que nous voulons appeler homme?

Une de tes questions est symptomatique : «t'arrivait-il DÉJÀ d'être émue aux larmes?» J'ignore ce que signifie ce mot mais je devine qu'il s'agit pour toi d'un critère important «d'humanité». Suis-je DÉJÀ humaine, DÉJÀ évoluée? Mais enfin croyez-vous que le but de mon évolution soit de vous ressembler? Du reste êtes-vous humains, vous? Vous en êtes sûrs? «Un jour, peut-être, l'homme existera.» Ce n'est pas l'un de mes contemporains qui l'a dit, mais l'un des vôtres.

Au fond je suis comme vous: je suis humaine quand je me le demande...

Lucy