Louis Roubiac
écrit à

   


Loki

     
   

Le papa de Sleipnir

    Que je suis honteux, mon ami Loki, mais c'est la première fois que j'entends parler de toi; il faut avouer que mon instruction a été fort négligée du côté de la mythologie germanique: j'aurais même dit que j'en étais à prendre Thor pour la femme d'Odin, si tu ne nous avais pas appris que rien n'est plus courant que de changer de sexe chez les dieux du Walhalla, en sorte que ce que j'aurais pensé comme une méprise a pu être la vérité à un moment.

Donc, si je te comprends, avant d'attendre le Ragnarök tu as attendu tes ragnagnas. Même aventure est arrivée au devin Tirésias dont on dit que:

Venus huic erat utraque nota (1)

Tu le dépasses toutefois (ou tu la dépasses, comme on voudra) en ceci que tu es allé(e) jusqu'à enfanter, ou plutôt à pouliner. Rien ne dit, au vrai, que Tirésias n'ait pas conçu de son côté, mais tu sais peut-être que chez les Grecs on se souciait parfois fort peu de sa progéniture et qu'on l'abandonnait volontiers sur un tas de fumier. Tu n'as pas suivi cette honteuse pratique et c'est tout à ton honneur.

Me voilà bien honteux de mon indiscrétion, mais il ne me semble pas que tu aies parlé du père. À quel embranchement appartenait-il puisque ton fils était octopode? Mais peut-être s'agissait-il simplement d'un cheval particulièrement doué pour la course; en pareil cas tu aurais partagé les goûts d'Oola et d'Ooliba qui faisaient grand cas des équidés. Ces demoiselles étaient du genre de Messaline qui se trouvait, après avoir connu vingt-cinq amants la même nuit,

adhuc ardens rigidæ tentigine vulvæ:
Et lassata viris, nondum satiata recessit
. (2)

Sans le secours des dieux et avec celui de la seule médecine, des hommes arrivent aujourd'hui à passer de l'autre côté de la barricade, mais c'est toujours un aller-simple et Vénus avec eux n'est jamais «genitrix». Tu vois que nous ne t'avons pas encore égalé.

Porte-toi bien et ne remue pas trop: je vois déjà des lézardes dans ma maison.

Louis Roubiac, professeur de Belles-Lettres au Lycée de Jeunes Filles de Romorantin

(1) Citation d'Ovide, «Métamorphoses», Livre III, vers 323, que nous pouvons traduire par: «Il connaissait Vénus des deux côtés du manche». (Note de Dialogus)

(2) Citation de Juvénal, Livre VI, vers 129-130, que nous nous refusons énergiquement à traduire. (Note de Dialogus)



À toi, Louis Roubiac, professeur de Belles-Lettres au Lycée de Jeunes Filles de Romorantin,

Ou à toi, pédant connaisseur des plaisirs éhontés,

Bis repetita placent, j'avoue sans honte les avoir vues, ces Messalines; un bon spectacle reste un bon spectacle, même après 25 fougueux destriers... J'avoue que ton Juvénal m'a fait rire: tu m'as rappelé l'époque où, en un clin d'oeil, j'ai appris le latin pour encore mieux apercevoir tout acte, toute chose, entendre et lire... Aussi, te conseillé-je la lecture des Épigrammes fort crues du mortel Martial, dont je peux t'en citer une: «In Lesbiam» (explication plausible de la préférence de certaines pour les équidés, quand l'homme est trop «pressé»):

Stare iubes semper nostrum tibi, Lesbia, penem:
crede mihi, non est mentula quod digitus.
Tu licet et manibus blandis et uocibus instes,
te contra facies imperiosa tua est. (1)

Quant au changement de sexe (qui semble étonner les mortels), sache, ô doctissime mortel que cette capacité m'est presque exclusive~: Thor tient trop à sa «virilité» pour ainsi se «ridiculiser», quoiqu'il se soit bien travesti... Quant au père de Sleipnir, ce n'était qu'un cheval de trait, employé à une besogne dont ma mission était de l'en détourner.

Ma mission était de ruiner un pari lancé par un géant qui réclamait la lune, le soleil et Freyja s'il honorait à temps ce pari... Cela consistait à construire les murailles d'Asgardr en un temps imparti.

Je pris la forme d'une jument afin de distraire l'animal qui portait les matériaux de construction... Ce que je fis trop bien: Sleipnir fut conçu de cette union merveilleuse (merveilleuse est un euphémisme: accoucher n'est pas chose aisée)! Le cheval distrait, le géant ne fut guère suffisamment célère et dut terminer son travail gratis.

Je suis bien aise d'apprendre que vous n'ayez pu m'égaler; une union fructueuse avec un cheval se solde par une douloureuse parturition!

Attendant le Ragnarök, Loki, enchaîne mais déchaîné

(1) Epigramme de Martial (6,23) que, pour nos jeunes lecteurs, nous adoucissons en:

Tu voudrais des faveurs et de la gaudriole
Que ta laideur, hélas, m’empêche d’accorder
Car ta main caressante et ta douce parole
Ne te suffiront pas pour me faire... rêver.

La rime n’est pas riche mais tout vaut mieux que d’être grossier. (Note de Dialogus)



Quelle histoire passionnante m'as-tu racontée, ami Loki! Pas plus tard qu'hier, figure-toi, j'étais avec mes lycéennes de Première en train de traduire un texte fort ennuyeux et qui parlait justement de Tirésias et de son changement de sexe. Elles bâillaient toutes et je devais me forcer pour ne pas les imiter, et c'est alors que m'est venue l'idée d'appeler à mon secours la mythologie germanique pour apprendre à ces demoiselles qu'un certain Loki avait encore fait mieux.

Du coup, j'ai eu droit à un réveil général et ma classe enthousiasmée a décidé d'une voix qu'au Walhalla on savait mieux s'amuser que dans l'Olympe.

– Une chose me tarabuste, se demandait tout de même Évita: puisque Loki avait eu le pouvoir de se transformer en jument, elle avait aussi le pouvoir de courir plus vite que le cheval...

– Que l'étalon,
précisa Catherine.

– Que l'étalon, si tu veux.

– Réfléchis un peu,
intervint Martine, imagine qu'elle se soit enfuie à toute vitesse sans laisser à son malheureux soupirant la possibilité de la rattraper, il serait tout de suite retourné auprès du géant qui aurait ainsi gagné son pari; elle devait donc, si j'ose dire, ne pas trop s'éloigner du feu, et c'est pour cela qu'elle s'est fait brûler.

– Que vous êtes bêtes, les filles,
soupira Nicole en clignant les yeux d'un air entendu. On dirait que vous avez dix ans. Loki, rappelez-vous bien, était devenue une jument; elle était donc travaillée par ses hormones et sentait ainsi en elle une force irrésistible qui la soumettait au désir du mâle.

– Mais quel est votre avis là-dessus, Monsieur?
me demanda Josée d'un air malicieux.

– Enfin,
dit Claire, réfléchis: c'est un homme, il ne peut pas comprendre.

Je répondis que, bien sûr, je ne pourrais donner sur ce grave problème que l'opinion d'un incompétent, mais que je pouvais interroger la personne la mieux au fait de la question: je veux dire Loki lui-même. C'est donc ce que je fais dans cette lettre et ces demoiselles frétillent en attendant que je leur lise ta réponse; dis-toi bien que jamais jeune mariée en entrant dans le lit nuptial n'a été plus impatiente de savoir la suite.

Amicalement (mais pas plus loin!)

Louis Roubiac, professeur de Belles-Lettres au Lycée de Jeunes Filles de Romorantin.


PS: En relisant cette lettre je m'aperçois que les prénoms de mes élèves correspondent assez exactement à ceux de dames et de demoiselles qui s'activent à Dialogus. Je les prie de croire que tout cela n'avait absolument rien d'intentionnel et qu'il ne s'agit que d'une simple coïncidence, comme il en arrive quelquefois.



À toi, Louis Roubiac, pédant professeur qui se tarabuste pour des détails croustillants,

Ainsi t'ai-je aidé dans l'égaiement de cette traduction... Oh que tout cela est bien amusant! Alors, toutes ces jeunes filles, émoustillées pour une histoire d'étalon et de jument? Ah, que les mortels sont intéressants; je vous dédierais volontiers un autel si j'étais mortel...

Apprends, comme fondement de cette qualité qui m'est propre, que même jument je conserve mon identité divine; point besoin n'est de parler de moi au féminin, mais bien au masculin! Ma nature de géant/dieu fait que je puis me métamorphoser (et toi qui es professeur de langues anciennes, tu sais que cela consiste en un changement de forme, et l'esprit, ou chez moi la divinité, se conserve). Je me suis donc contrôlé mais, ma nature étant ce qu'elle est, quand cet étalon, bien beau et bien fait, m'a... hum... «fait ma fête», je n'ai rien pu Et/Ou voulu refuser. Je n'ai pas pu, car ma tâche consistait bien en une diversion (peu importe le caractère grossier de ladite diversion), voulu, car je déteste ne pas un peu m'amuser dans mes missions... D'ailleurs, c'est bien grâce à ma nature divine (vu que l'étalon est un cheval bien normal) que j'ai pu engendrer Sleipnir, Hé! Si j'étais devenu une «bête» jument, je n'aurais pas pu mettre bas... Ah, ah! La vie est étrange, hein? Elles se poseront des questions tes élèves endormies! Hé, hé!

Ce que je trouve être un faux jugement (ou un ju(ge)ment hâtif) réside en cet extrait de ta lettre: «qu'au Walhalla on savait mieux s'amuser que dans l'Olympe.» Non! Faux! Au Walhalla, les mêmes dieux coincés habitent qu'en Olympe... Il y a, simplement, que les dieux «non officiels», comme moi... Pense à Pan: ça c'est un dieu!

Je te laisse à ces considérations... Loki, le perfide, garde le Lycée de Jeunes Filles de Romorantin.

Attendant le Ragnarök, Loki, jument merveilleuse aux heures folles