Chère Lilith,
Si votre nom ne m'est pas inconnu, ce n'est certainement pas
grâce à l'enseignement que nous prodiguent nos
abbés, mais aux diverses lectures proscrites que j'ai eu
l'occasion de lire en cachette… Ainsi, vous êtes la
première femme d'Adam! Quelle surprise pour un jeune
garçon catholique qui ne connaissait que la Genèse, Adam
et Ève, la Pomme, le Serpent, le Paradis Terrestre… J'ai
vraiment du mal à croire que nos congénères nous
cachent un épisode crucial dans la création de l'Homme…
et vous pouvez imaginer à quel point je suis troublé; les
fondements de mon éducation sont désormais
ébranlés… Je peine aujourd'hui à croire en mon
avenir, me sachant lésé de la sorte…
Me permettrez-vous quelques questions personnelles? Le fantôme de
ma mère hante sans cesse mon esprit, et je ne sais si un jour je
connaîtrai le sentiment que l'on nomme Amour… Vous savez, ces
confidences ne sont pas faciles à avouer, et je ne sais pourquoi
je suis enclin à me mettre ainsi à nu devant vous… J'ai
connu il y a quelque temps une jeune demoiselle qui porta, à mes
côtés, l'étiquette de bonne amie, mais nous
rompîmes très vite. Pourriez-vous me conseiller et me
sortir de ce tunnel dont je ne distingue pas la sortie? Comment est ce
sentiment que l'on nomme amour? Quels symptômes trahissent nos
pensées dans ces moments bénis? L'amour prend-il forme
avant ou après un baiser?
Sans doute trouverez-vous mes interrogations ridicules, mais j'ose
espérer que vous aurez l'extrême bonté de me donner
quelques clés… ou du moins que vous ne condamnerez pas mon
ignorance.
Avec toute ma confiance,
Brasse-Bouillon
Brasse-Bouillon, mon petit guerrier,
Toi qui viens à moi,
l'esprit agité de questions, je te propose de chercher des
réponses en commençant par le commencement, pas le
commencement de ton histoire, jeune homme, mais par le commencement de
l'Histoire de l'Humanité.
Adam et moi avons
été créés de la même glaise
primordiale, principe masculin et principe féminin, égaux
dans leur nature et dans l'amour de Celui-que-l'on-ne-nomme-pas. La
solitude n'étant pas bonne pour les êtres vivants, il
était naturel que l'Homme naisse double. Plus encore que ces
deux créatures humaines s'accordent -s'emboîtent,
dirais-je même.
Tout aurait pu être pour
le mieux dans le meilleur des mondes si l'une de ces créatures
n'avait décidé de soumettre l'autre, rompant
l'équilibre de la dualité sereine qui existait
jusqu'alors. La soif de pouvoir et de domination était
née... la rébellion aussi.
Il se trouve que celui qui a
voulu dominer, celui qui m'a contrainte à fuir l'Eden,
était un homme. Devrais-je renoncer à éprouver
quelque sentiment que ce soit pour les hommes? Si je faisais ce choix,
mon petit guerrier, je ne te considérerais pas, toi qui t'es
pourtant, comme moi, opposé à une créature qui
voulait te dominer.
Le sexe n'est pour rien
là dedans. Ne t'attache qu'à l'esprit; écarte les
rejetons d'Adam -les mâles comme les femelles- et cherche tes
semblables.
LiLiTH
Chère Lilith,
Vos paroles sont sages et je ne sais si je serai
digne, tout mortel que je suis, de suivre vos préceptes. Ainsi,
il ne
faut s'attacher qu'à l'âme, et non au corps... Mais,
Folcoche
n'occupait que mon esprit, si ce n'est les quelques contacts violents
que nous pûmes avoir... Comment pourrais-je donc éloigner
de mes
souvenirs tout le mal qu'elle me fit et aimer pleinement une jeune
fille aimante, fragile et douce, sans voir apparaître dans mes
pensées
les plus profondes la tête de celle qui hante mes jours et mes
nuits
depuis des lustres?
J'imagine bien que votre temps est précieux,
tout intemporelle que vous êtes, mais j'ai un besoin profond de
me
chercher et de me redécouvrir en jeune homme amoureux; et vos
conseils
sont des atouts formidables.
Bien à vous,
Brasse-Bouillon
Jean,
Chacun réagit à
sa façon lorsqu'il a été victime d'un
tortionnaire. Certains sont capables de faire abstraction, d'autres
vont choisir de combattre le même genre d'individus, d'autres
encore
vont décider de témoigner, de faire connaître ce
qu'ils ont vécu.
Tu
n'arrives pas à faire abstraction; il te reste les deux autres
voies:
combattre d'autres marâtres, aider des enfants victimes ou bien
raconter ton histoire, confier tes cauchemars au papier. Folcoche doit
cesser d'être un fantasme qui te hante, pour n'être qu'un
souvenir.
Alors peut-être
pourras-tu aimer une jeune fille, pas forcément fragile
d'ailleurs; ne cherche donc pas l'opposé de ta mère.
Tu aimeras, petit guerrier,
lorsque tu sauras t'abandonner.
LiLiTH
