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Maria Leszczynska

     
   

Pourquoi subir?

   

Très pieuse Majesté,

Si je vous écris aujourd'hui c'est parce que je brûle de vous poser une question à laquelle mes réflexions n'ont jamais apporté de réponses flagrantes. Pourquoi avoir subi la promiscuité des maîtresses royales pendant tant d'années sans jamais avoir tenté de vous faire voir en tant que femme épanouie? Je peux comprendre que votre tempérament calme, pieux et les difficultés d'une langue française mal maîtrisée aient freiné votre réaction; je peux donc comprendre que vous ayiez fermé les yeux sur la liaison du Roi et de Madame de Châteauroux, mais pourquoi ne pas avoir réagi lorsque la liaison avec Madame de Pompadour est devenu telle qu'elle dirigeait presque le royaume aux côtés du Roi et cela en lui ayant refusé son lit par la suite? Pourquoi n'avez-vous pas usé de votre rang pour faire comprendre à Madame de Pompadour qu'elle n'a jamais été et qu'elle n'aurait jamais été la Reine proprement dite?

Je vous remercie d'avance de votre réponse,

Votre dévoué sujet, Baron Quentin de Foullon


Monsieur,

Je n'ai pas toujours été calme, pieuse et effacée. Je ne le suis devenue qu'avec les années et les désillusions. Mais, jeune, mon père, Stanislas Leszczynski, me trouvait un caractère emporté et prompt. Il me le reprochait, me disant que cela était inconvenant pour une Reine de France. Cela est vrai, je l'ai appris à mes dépens, notamment avec l'affaire du duc de Bourbon et de Madame de Prie. Mais la Cour de France est un tissu d'intrigues et il est bien difficile, croyez-moi, de ne pas y tomber sans s'exclure de la place comme l'avait naguère fait la Reine Marie-Thérèse.

Dans les premières années de mon mariage, le roi me témoignait de l'affection et du respect. Quant à savoir s'il s'agissait d'amour vrai, je ne suis pas en mesure de vous le dire. Mais il ne me trompait pas, assurément. Il était bien heureux de la naissance des Enfants de France et il rougissait lorsqu'il parlait aux courtisanes qui rêvaient de devenir ses maîtresses.

À partir de 1733, je me rendis compte que le Roy me délaissait, passant plusieurs jours hors de Versailles. Mais cela restait très discret, pour ne pas dire secret. Mais les naissances de filles contribuèrent à le lasser. En 1738, nous étions définitivement séparés.

J'essayais par tous les moyens de faire cesser sa liaison avec Madame de Mailly. Mais le Roy prenait toujours son parti contre moi, et la favorite redoublait d'arrogance. J'espérais que le Roy serait pris de scrupules religieux, car il ne touchait plus les écrouelles ni ne communiait, offense impardonnable de la part de Roy dit «Très-Chrétien». Je tentais de rallier Fleury à ma cause pour qu'il fasse pression sur le Roy, qui avait toute sa confiance. Mais sans résultat.

Je demandai la permission au Cardinal de suivre le Roy dans ses déplacements. Il m'agréa, au grand déplaisir de mon époux.

De tous côtés, on me conseilla de ne pas afficher mon chagrin et ma peine à propos de l'adultère du Roy. Je compris qu'il ne renoncerait jamais à ses amours coupables, bien qu'il vécût en état de péché mortel. Si je me suis résignée, ce fut toujours à contrecoeur, aujourd'hui encore.

Mon ultime espoir fut la maladie du Roy à Metz, en 1744. Il était, selon les médecins, condamné. On chassa promptement Madame de Châteauroux, et le Roy communia, ce qu'il n'avait pas fait depuis cinq ans. Mais il se remit, et je me rendis à son chevet. Il me pardonna publiquement des offenses qu'il m'avait faites. Je m'imaginais déjà qu'il oublierait ses maîtresses et reviendrait auprès de moi. Mais il n'en fit rien. Dès lors, il fut tout à Madame de Pompadour.

Mes luttes avaient été infructueuses, à quoi bon lutter? Je n'avais pas la puissance de mes adversaires, mes tentatives ne feraient que tourmenter le Roy et me faire mal voir à la Cour. Alors je me résignai. Si le Roy n'avait plus de commerce charnel avec Madame de Pompadour, il y en avait d'autres, beaucoup d'autres, que la favorite tolérait, puisqu'elle gardait tout son empire sur le Roy. Elle ne fut pas Reine de France, mais elle règna sur le coeur de mon mari. Je me consolai cependant, car l'influence de la marquise fut souvent néfaste pour le royaume de France.

Sincèrement,

Marie


Bien chère Majesté,

Je vous remercie de votre si charmante réponse. Je tiens à vous communiquer ma plus sincère compassion. Prendre le temps de répondre à des questions si indiscrètes sur une vie qui a déjà été si malheureuse est une preuve de grande maîtrise de soi-même.

Votre dévoué,

Quentin, Baron de Foullon


Mon cher Baron,

Ma vie n'a pas été que malheur et désillusion. J'ai aimé mon mari et j'en étais aimée les premiers temps, j'ai revu mes parents, je n'ai pas vécu le drame de la stérilité, et, surtout, être Reine de France a été une fortune inouïe dans l'état où je me trouvais à Wissembourg.

Votre dévouée,

Marie