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Cher monsieur de La Rochefoucauld,
Aujourd'hui, si nous
écrivons, c'est pour vous poser quelques questions au sujet de vos
maximes. Votre pessimisme nous a estomaquées et votre cynisme n’est
plus que déroutant. Est-ce un événement malheureux dans votre vie qui
vous a poussé à considérer les hommes de manière aussi négative? Si
oui, lequel? Sans vouloir être indiscrètes, nous attendons votre
réponse avec impatience.
Tous nos respects,
Karina et Marlie
Bien le bonjour, gentes damoiselles,
Que me vaut ces accusations
de cynisme? Je me suis assez bien étudié pour me connaître, et je ne
manque ni d'assurance pour dire librement ce que je puis avoir de
bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j'ai de
défauts.
Je suis d'humeur mélancolique, et je le suis à tel point
que depuis trois ou quatre ans, à peine m'a-t-on vu rire trois ou
quatre fois. J'aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez
supportable et assez douce, si je n'en avais point d'autre que celle
qui me vient de mon tempérament; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et
ce qui m'en vient me remplit de telle sorte l'imagination, et m'occupe
si fort l'esprit, que la plupart du temps, ou je rêve sans dire mot ou
je n'ai presque point d'attache à ce que je dis.
D'autre part,
j'ai de l'esprit et je ne fais point difficulté de le dire; car à quoi
bon façonner là-dessus? Mais c'est un esprit que la mélancolie gâte;
car, encore que je possède assez bien ma langue, que j'aie la mémoire
fort heureuse, et que je ne pense pas les choses fort confusément, j'ai
pourtant une si forte application à mon chagrin que souvent, j'exprime
assez mal ce que je veux dire.
Néanmoins, j'écris bien en prose,
je fais bien en vers et si j'étais sensible à la gloire qui vient de ce
côté-là, je pense qu'avec peu de travail je pourrais m'acquérir assez
de réputation.
Votre dévoué,
François, duc de La Rochefoucauld
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