Karina et Marlie

écrit à



François de La Rochefoucauld






Vos maximes (2)



Cher monsieur de La Rochefoucauld,

Aujourd'hui, si nous écrivons, c'est pour vous poser quelques questions au sujet de vos maximes. Votre pessimisme nous a estomaquées et votre cynisme n’est plus que déroutant. Est-ce un événement malheureux dans votre vie qui vous a poussé à considérer les hommes de manière aussi négative?  Si oui, lequel? Sans vouloir être indiscrètes, nous attendons votre réponse avec impatience.

Tous nos respects,

Karina et Marlie


Bien le bonjour, gentes damoiselles,

Que me vaut ces accusations de cynisme? Je me suis assez bien étudié pour me connaître, et je ne manque ni d'assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j'ai de défauts.
Je suis d'humeur mélancolique, et je le suis à tel point que depuis trois ou quatre ans, à peine m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J'aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon tempérament; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en vient me remplit de telle sorte l'imagination, et m'occupe si fort l'esprit, que la plupart du temps, ou je rêve sans dire mot ou je n'ai presque point d'attache à ce que je dis.
D'autre part, j'ai de l'esprit et je ne fais point difficulté de le dire; car à quoi bon façonner là-dessus? Mais c'est un esprit que la mélancolie gâte; car, encore que je possède assez bien ma langue, que j'aie la mémoire fort heureuse, et que je ne pense pas les choses fort confusément, j'ai pourtant une si forte application à mon chagrin que souvent, j'exprime assez mal ce que je veux dire.
Néanmoins, j'écris bien en prose, je fais bien en vers et si j'étais sensible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense qu'avec peu de travail je pourrais m'acquérir assez de réputation.

Votre dévoué,
François, duc de La Rochefoucauld