Blanche-Renée Matte
écrit à



François de La Rochefoucauld






L'Amour



Cher duc de La Rochefoucaud,

Parce que je suis une masochiste innée, j'ai conservé vos écrits un tantinet misogynes...

Votre génie littéraire sait me plaire alors j'aime bien vous lire et relire. Une question quand même sait me brûler l'âme via les doigts: vous qui semblez ne pas croire à l'Amour, est-ce que vous avez déjà véritablement aimé une femme à part votre mère ou votre soeur?

À bientôt de vous lire.

Blanche-Renée Matte


Madame de la Matte,

Vous m’accusez d’abord de misogynie et me félicitez ensuite de mon génie, ce à quoi je répondrais que je vous saurais gré de renoncer au bien que vous dites de moi, à condition de n’en dire point de mal.

Je suis toutefois toujours aussi intéressé à me corriger de mes défauts alors j’apprécierais que vous me fassiez part de ce qui vous a amenée à croire que je n’aimais pas les femmes, alors qu’en vérité, je préfère leur intelligence à celle de mes congénères masculins. Enfin, pour en venir à votre question qui est de savoir si j’ai déjà véritablement aimé une femme, je vous confierai que j’ai renoncé aux fleurettes et je m’étonne seulement de ce qu’il y a encore tant d’honnêtes gens qui s’occupent à en débiter. J’approuve extrêmement les belles passions: elles marquent la grandeur de l’âme, et quoique dans les inquiétudes qu’elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s’accommodent si bien d’ailleurs avec la plus austère vertu que je crois qu’on ne saurait les condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu’il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l’amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j’ai me passa jamais de l’esprit au cœur.

Dans l’attente de votre réponse,

François, Duc de La Rochefoucauld


Bonjour monsieur le duc de La Rochefoucauld,

Je ne vous accuse point de misogynie, cher duc, mais je ressens, je le réitère, un tantinet de ceci dans tous vos écrits. Ou cette peur d'aimer est plausible en vous car votre côté hyper-cartésien prend le dessus de toutes passions possibles ou impossibles. Et de ma nature spontanée et manouche, j'aime complimenter mais pas dans le but de recevoir la pareille; car rarissimes sont les bonnes gens vraiment sincères ou en forme intellectuellement pour capter mes disparates et fougueux élans d'âme...

L'Amour est enfant de bohème et vous le savez... Donc lorsque celui-ci viendra -par le truchement de Cupidon, et ce bien au-delà des mers océaniques ou des volcans en pâmoison- d'un coup sec et sans prévenir vous perforer l'âme de ses «arrows of desires» ou de ses flèches d'amour, alors vous deviendrez moins sceptique face à l'Amour, car je sais que cette forme d'amour ou fusion symbiotique ne vous a jamais effleuré «soul and body», car tout se passe intrinsèquement sans même avertissement au corps physique... Fusion ou confusion? Effusion amoureuse, j'opterais...

Je viens de terminer un recueil de récits érotiques, juste un petit de cent-vingt pages, car plus long, ces élucubrations érotiques avec une note d'absurde sonneraient la redondance outrageuse. Rien de plus merveilleux que de coucher sur papier ses fantasmes rêvés et mis en pratique. J'ai toujours eu en horreur ces nouvelles ou récits érotiques mais...  Par une grâce subliment divine, j'ai réussi à me faire ce plaisir littéraire vachely jouissif; celui de comprendre cette misogynie (je ne dirais pas haine mais peur innée de la gent féminine ou masculine) et surtout de la femme ou de l'homme androgyne spécifiquement, puisque celle ou celui-ci possède des antennes plus que sensibles face à l'homme ou à la femme puisqu'elle et il détient les deux sexes en elle et en lui.

P.-s.: Je raffole de cette maximale de pensée de vous: «L'absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.»

À vous lire bientôt.

Princesse manouche Blanche-Renée de la Matte

Gente dame Manouche,

Je dois dire que votre correspondance a l'heur de me plaire. Toutefois, je ne comprends toujours pas que vous puissiez percevoir ne serait-ce qu'un tantinet de misogynie dans mes écrits. Prétendriez-vous que je ne devrais me contenter que de dénoncer les vices masculins et de m'abstenir de le faire pour les femmes, par quelque souci de galanterie? Est-ce ma clairvoyance sur les fausses vertus de la gent féminine qui vous cause outrage?

Si vous êtes honnête femme, je ne saurais vous faire plus plaisir qu'en vous avisant de vos défauts. Mais la plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne sont en sûreté que parce qu'on ne les cherche pas, et il y a, hélas, peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier.

Je me demande laquelle de mes maximes a bien pu provoquer votre ire, chère princesse. Serait-ce lorsque j'ai déclaré que les coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs amants, pour cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes? Vous y seriez-vous reconnue? Serait-ce, encore, lorsque j'ai écrit que la plupart des femmes ne pleurent pas tant la mort de leur amant pour les avoir aimés, que pour paraître dignes d'être aimées?

À moins que ce ne soit lorsque j'ai révélé que l'esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison? Quoi qu'il en soit, je vous saurais gré de remarquer que je n'épargne pas les membres de la gent masculine. J'ai bien dit que ce n'était pas toujours par valeur qu'ils étaient vaillants, mais bien souvent plutôt par un assemblage de diverses actions et divers intérêts que leurs fortunes et leurs industries savent arranger; que la plupart d'entre eux s'exposaient assez dans la guerre pour sauver leur honneur, mais que peu se veulent toujours exposer autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils s'exposent; qu'ils savent assez qu'il ne faut guère parler de leurs épouses, mais qu'ils ne savent pas assez qu'ils devraient encore moins parler d'eux-mêmes.

Quant aux compliments que vous me faites, je sais pertinemment qu'on ne loue pas sans intérêt. C'est plutôt par l'estime de vos propres sentiments que vous exagérez mes bonnes qualités que par l'estime de mon propre mérite; et vous voulez vous attirer des louanges lorsqu'il semble que vous en donniez. Bien que vous le niiez, on ne loue d'ordinaire que pour être loué.

Dans l'attente de votre réponse,

François, duc de La Rochefoucauld

Cher duc,
 
Votre entêtement est sans bornes et je suis triste que vous puissiez songer que je désire être louangée. Et pourquoi donc alors les louanges? Je vis avec la gent manouche vingt-quatre heures sur vingt quatre, alors je suis fort aise de savoir mes qualités et aussi mes défauts de caractère.
 
Jalouse ou envieuse des femmes? Diantre! Patrick Juvet le chantait si bien en 1978: Où sont les femmes? Sans me surestimer, au contraire, je vis depuis ma tendre enfance... Est-ce là votre énoncé de: «Les contraires s'attirent?» Sans blague, je ne crois pas que deux contraires puissent s'aimer véritablement.
 
Je vis au Québec en Canada et je sais que chez vous on se méfie beaucoup des louanges tandis qu'ici on essaie de vivre le discernement face aux gens qui daignent nous louanger par intérêt ou autres balivernes. Soyez réaliste de grâce, quel intérêt aurais-je à vous louanger?
 
Je vous ai fait part de mon androgynie pour que vous captiez en deux accords que cet état d'être sait me permettre de détecter les femmes insipides, donc lorsque l'homme en moi est prépondérant des femmes que je connais, je sais lire en elles et je vous assure que ce n'est pas constamment beau...
 
Je ne m'acoquine pas en correspondance ou en amitié avec toutes les femmes car,  je vous approuve en ce sens très peu, s'avèrent logiquement authentiques.
 
Dès vos premiers écrits, j'ai perçu en vous ce côté androgyne vachement prononcé. Pour la misogynie, je vous en ai fait part, tous les androgynes terrestres ont une part de misogynie en eux et je vous le réitère, je fais partie de ce clan androgyne et par conséquent misogyne aussi je le suis.
 
À bientôt vous lire,

Princesse manouche Blanche-Renée


Madame de la Matte,

Il est bien noble à vous de reconnaître votre propre misogynie ainsi que votre androgynie, mais il ne vous faudrait pas tomber dans le piège de me croire pareil à vous. Je veux bien vous concéder que le plus grand effort de l'amitié consiste, non pas à montrer nos défauts à un ami, mais à lui faire voir les siens. Toutefois, m'est d'avis que ce qui vous fait croire si facilement que j'ai des défauts, c'est la facilité que vous avez de croire ce que vous souhaitez.

Quant à ce que vous appelez «mon entêtement», il me vient du fait que je pense avoir raison. Si je suis opiniâtre, donc, c'est que vous m'en fournissez les arguments.

Concernant l'authenticité, je n'ai jamais prétendu qu'on la retrouvait davantage chez la gent masculine que chez la gent féminine. On la trouve, en fait, chez fort peu de gens; et celle que l'on voit d'ordinaire n'est qu'une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres.

François, duc de La Rochefoucauld