À propos d'une maxime...
       
       
         
         

fuchsgregory@wanadoo.fr

      Cher Monsieur de La Rochefoucault.

Vous avez écrit: «Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés».

Est-ce possible? Quelle noirceur!

Auriez-vous la bonté de développer votre pensée?

Admiratrice.

 

       
         

François de La Rochefoucauld

      Bonjour chère Admiratrice,

Admiratrice de qui, oserais-je demander? M'est-il possible d'en déduire que c'est de votre humble serviteur ici même sur Dialogus que vous êtes l'émule? Attention, très chère dame, je suis circonspect. Je ne suis pas sans savoir que c'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous exagérons les bonnes qualités des autres, que par l'estime de leur mérite; et nous voulons nous attirer des louanges, lorsqu'il semble que nous leur en donnons. On ne loue jamais sans intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée et délicate, qui satisfait différemment celui qui la donne, et celui qui la reçoit. L'un la prend comme récompense de son mérite; l'autre la donne pour faire remarquer son équité et son discernement. Qui plus est, on ne loue d'ordinaire que pour être loué.

En ce qui me concerne, je vise à être suffisamment sage pour préférer le blâme utile à la louange qui trahit.

J'ai également remarqué que le ton de votre missive m'était familier. Plus particulièrement lorsque vous dites : «Est-ce possible? Quelle noirceur!» Ne seriez-vous pas cette coquette de Morgane qui me demandait pourquoi diantre mes relations avec les femmes étaient si épineuses? Serait-ce un jeu que vous me proposez ici sur ce site?

Le fait est que votre correspondance ludique me plaît et que je serais bien aise de continuer le bal avec vous, si tant est que vous supportiez ma causticité.

Pour en venir au sujet de votre question concernant les vertus déguisées, vous n'ignorez certes pas mon dédain de ce monde hypocrite dans lequel les sentiments en apparence les plus nobles ne sont en fait gouvernés que par l'intérêt seul. Hélas! Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer. N'avez-vous pas remarqué, en outre, que pendant que la paresse et la timidité nous retiennent dans notre devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur? Pour développer plus avant ma pensée, je vous dirais que les vices entrent dans la compositions des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. La prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie.

Si vous désirez quelques précisions supplémentaires, n'hésitez surtout pas à me faire signe.

Votre dévoué serviteur,
François duc de La Rochefoucauld.