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Virginie |
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Zone d'ombre |
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| Docteur, je suis assez perplexe quant à un diagnostic que vous fîtes à l'un de mes amis récemment. En effet, afin de cerner au mieux le mal qu'il avait, vous lui avez demandé: "ça vous gratouille ou ça vous chatouille?" Cependant, mes modestes connaissances en médecine m'empêchent de voir clair dans vos propos. Quelle différence faites-vous entre ces deux termes? Et comment puis-je analyser au mieux les maux qui m'habitent? Je vous remercie pour cette aide qui me sera des plus précieuses, docteur. Quels sont vos honoraires pour la consultation? Cordialement, Virginie Vous avez raison, Monsieur, de parler de vos modestes connaissances de médecine, mais ne croyez-vous pas qu'à s'interroger sur des choses qu'on ne connaît pas, faute de les avoir étudiées, on risque de rester perplexe bien longtemps? Ce que je puis dire à un malade n'a de sens que dans son contexte, et à prendre une phrase isolée on ne peut aboutir à rien. Au reste, si je repense à tel patient auquel j'ai pu poser la question qui vous turlupine, je ne me rappelle pas qu'il en ait été étonné et qu'il m'ait demandé la différence entre les deux termes. Il va de soi que, si c'était à vous que j'avais affaire, je m'en tiendrais à un langage plus simple. Ne cherchez donc pas à comprendre ce qui vous dépasse et fiez-vous à un bon médecin (le docteur Dumontais en est un) pour qu'il analyse au mieux les maux qui vous habitent. Je ne crois pas aux consultations par correspondance, vous ne me devez donc rien pour cette lettre. En ce qui concerne votre état de santé et les décisions qu'il comporte peut-être, ce n'est que dans mon cabinet, à Saint-Maurice, que nous pourrions en parler à loisir. Docteur Knock Cher Docteur, Si je n'étais certaine de m'adresser directement à un représentant de la gent masculine, je dirais que vous possédez une mauvaise foi digne de celle des femmes! Voyons, cher Docteur, avec tout le respect que je dois à votre rang, vous me dites que vous allez utiliser un langage plus simple que «chatouiller» et «gratouiller», et ensuite que votre langage était lui-même simple... Je découvre en vous une dualité... Seriez-vous comme ce Docteur Jekyll qui se transformait en un double abominable? Sans doute n'avez-vous pas compris le second degré sous-entendu par mon affirmation... Sans doute n'avez-vous pas non plus eu le temps de lire posément cette lettre... Permettez-moi de vous dire que vous faites peu de cas des missives que vous envoient vos pauvres patients, si vous ne prenez même pas la peine de lire vous-même leur contenu. N'avez-vous point envisagé que votre secrétaire mente ou déforme certains propos? Cela pourrait avoir des effets dangereux sur les pauvres âmes qui ont recours à vos divines paroles? Je ne me permettrais pas de vous apprendre votre métier, j'ai déjà suffisamment de travail avec le mien. Et si sur le fond je ne viendrai pas commenter ce que je ne connais pas, c'est sur la forme que je pose un doigt accusateur! Les patients ne sont-ils pas des êtres humains auxquels il faut apporter autant d'aide morale que de médecines? Vous contenter d'encaisser des honoraires ne fera pas de vous un médecin que l'on passera à la postérité. D'ailleurs, qui peut se targuer, en dehors de votre ville, de connaître votre «génie»? Bien à vous, Virginie Ma secrétaire est débordée, Madame, tout autant que je le suis moi-même, c'est hâtivement qu'elle m'a lu votre lettre et il est possible qu'arrivée à la fin elle m'ait dit, suivant son habitude: «Et cetera». Puisqu'il s'agissait d'une question générale, pour laquelle on ne peut dire que la même chose quel que soit le correspondant, j'ai tout de suite répondu sans me soucier de savoir si j'avais affaire à un homme ou à une femme et je suis parti pour mes consultations. Ce n'est somme toute qu'un détail secondaire, à moins que vous ne m'expliquiez en quoi le reste de ma réponse aurait dû être différent si j'avais dit «Madame» et non «Monsieur», mais je constate que la moitié de votre nouvelle lettre se passe en efforts désespérés à essayer de faire péniblement de l'esprit à propos de cette méprise. Vous aurez en revanche bien du mal à m'expliquer ce qui, dans ma dernière lettre, relève du langage abscons ou du latin de cuisine. Les deux verbes «gratouiller» et «chatouiller» me semblaient plutôt du langage assez populaire et les gens les plus simples les emploient tous les jours. Si vous en étiez au point de ne pas les comprendre, c'est de cours de français que vous auriez besoin, les cours de médecine viendraient ensuite. Quant aux conseils que vous me donnez aimablement, vous me rappelez ces patientes qui viennent à la consultation non pour que je les examine mais pour m'apprendre mon métier. Je les remets sans hésiter à leur place comme je vous remets à la vôtre: il n'y a aucune honte à ne pas s'aventurer là où l'on est incompétent. Ma voiture est pour moi un instrument de travail indispensable mais je n'y connais rien en mécanique: je me repose sur mon garagiste qui de son côté me fait confiance pour le soigner; chacun des deux est très content de l'autre et c'est tout ce qu'il faut. Pour conclure, Madame, je vous signale qu'une école de médecine s'était fondée à Vienne avant la guerre; cela fait des années que je n'ai plus eu le temps de m'intéresser à ses travaux et je ne sais ce qu'est devenu le docteur Freud dans la malheureuse situation que traverse l'Autriche. Je vous conseille cependant de demander au docteur Dumontais s'il peut vous mettre en relation avec lui; il pourrait vous apporter son aide beaucoup mieux que moi. Nos pratiques peuvent sembler aux antipodes, il existe un certain accord sur le fond de la doctrine. Portez-vous mieux, Madame, je ne souhaite que cela à tous mes patients Docteur Knock Cher Docteur, Seriez-vous donc comme ces caricatures faites par Molière qui ne savent s'exprimer que dans un langage abscons ou en latin de cuisine? Votre devoir n'est-il pas plutôt d'aider les malades à affronter leurs maux en les réconfortant du mieux qu'il soit possible? Si le médecin n'est pas là pour répondre aux interrogations de ses patients, quel est donc son travail? Par ailleurs, il me semble que, malgré tout le respect que je vous dois, vous portez un jugement hâtif sur vos patients et que vous ne prenez pas le temps de les connaître. Si je dis cela, c'est que vous n'avez même pas pris le temps d'examiner mon prénom... Vous vous seriez sans doute rendu compte que la dénomination "Monsieur" était erronée... Ah Docteur, faut-il vraiment que je vous apprenne la différence fondamentale entre homme et femme? Je saurai employer les termes les plus simples pour vous évoquer l'histoire de la vie... Je vous remercie pour la gratuité de cette ordonnance, votre grandeur d'âme est extraordinaire. Virginie Je constate, Madame, que vous ne répondez pas aux questions qu'on vous pose (me dire en quoi ma réponse aurait dû être différente si j'avais eu affaire à un homme ou à une femme, me dire en quoi je vous avais parlé en latin de cuisine…), mais vous vous bornez à répéter les mêmes choses sans avoir écouté ce qu'on vous a dit. Vous écrivez, par ailleurs: «Vous contenter d'encaisser des honoraires ne fera pas de vous un médecin que l'on passera à la postérité.» Je ne me rappelle pas avoir jamais prétendu que je comptais passer à la postérité, et je ne crois pas qu'on pourrait trouver une seule personne pouvant affirmer que j'aie tenu devant elle de tels propos. Et vous continuez en disant: «Qui peut se targuer, en-dehors de votre ville, de connaître votre "génie"?» Je ne vois pas ce qui vous fait écrire «génie» entre parenthèse comme si vous me citiez: je ne me suis jamais prétendu tel et, si vous parlez de ma renommée, j'écrivais précisément au Dr Dumontais dans une lettre que vous auriez dû lire: «que mon nom soit connu même au Canada, voilà qui me dépasse». Au moins votre comportement me donne-t-il les éléments nécessaires pour établir un diagnostic et savoir à qui vous adresser: je vous répète donc que dans le cabinet du Dr Freud, que je vous ai déjà conseillé, ou chez un de ses disciples exerçant en France, vous trouverez certainement le traitement dont vous avez besoin et qui ne relève pas de ma compétence. En espérant que vous irez mieux Docteur Knock |
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