Hugues
écrit à

   


Le Docteur Knock

     
   

Seriez-vous médecin?

    Cher Docteur Knock,

C'est que présentement je suis bien ennuyé: je ne vous connais guère. Cela doit vous étonner, car vous semblez être connu dans votre canton...

Mais bien, voilà: je ne suis que Belge et ne peux que m'esbaudir quant à votre identité... Knock, quel nom singulier; frapperiez-vous le genou de vos patients avec force ou seriez-vous brutal du stéthoscope? Me voilà bien déconcerté.

Aussi, auriez-vous l'extrême obligeance de m'éclairer un peu sur l'exceptionnel personnage (je n'en doute pas un instant) que vous faites?

Amitiés,
Hug



Saint-Maurice, le 24 août 1921

Si je m'étonne de quelque chose, mon ami, c'est de voir qu'il y a encore des gens qui ne savent pas lire: je croyais que l'instruction publique, à l'égal de la médecine, avait fait quelques progrès depuis une quarantaine d'années. Essayez de regarder plus attentivement la lettre que j'ai écrite au docteur Dumontais, et vous constaterez que j'y disais ma surprise de me voir connu jusqu'au Canada, alors que je ne pensais pas que ma réputation avait dépassé de beaucoup les limites du canton de Saint-Maurice. Il est donc tout à fait normal qu'en Belgique mon nom ne vous ait rien dit.

Quant à mon patronyme lui-même, sachez qu'il a été toujours porté par des gens honorables. Je ne ferai aucune réflexion sur le vôtre: on peut supposer que vous les avez déjà toutes entendues.

Je vous souhaite de parcourir avec moins de distraction les ordonnances de votre médecin traitant (si par hasard vous en avez un) que vous ne le faites pour les lettres de Dialogus: il y aurait de quoi, autrement, s'inquiéter pour votre santé.

Salutations

Docteur Knock




Ah, mais bien sûr!

Je me souviens de vous! Bien que vous ne soyez guère poli et que vous soyez bien brutal... de la plume!... je vous réponds! Mon désir en la précédente lettre était de faire votre connaissance; je ne tenais guère à vous embêter, mais bien à quelque peu jouer des mots... Notez que j'y fus poli en y employant les expressions en usage en ce qui concerne la rédaction d'une lettre (au contraire de vous, qui fûtes odieux en votre réponse, et par la forme et par le contenu).

Si vous doutez de mon instruction, sachez que la vôtre est désastreuse! Vous ne vous rappelez plus vos cours de latin pour oublier le sens multiple de «docteur»; puisque «docteur» vient de l'adjectif latin «doctus, a, um» (savant), qui donna l'adjectif «docte», il y a donc plusieurs sens au mot dont vous vous accaparez comme n'ayant que le sens «médecin»! En effet, il y a des docteurs de la loi juive (la Torah), des docteurs en philosophie, bien sûr, des docteurs «tout court», etc. Pourquoi cette énumération? Pour vous démontrer que vous manquez de jugeote! Je voulais juste lier connaissance, en jouant sur les mots, avec une personne que je pensais instruite et bien éduquée...

Enfin, ma remarque quant à votre nom se voulait plutôt naïve et gentille... Et votre réponse fut des plus mesquines; oui, je suis bien la victime de méchants quolibets et vous, en y faisant allusion, vous ne valez guère mieux que ceux qui me les lancent (les quolibets)!

Je clos ma lettre en me questionnant: êtes-vous aussi froid avec vos patients? J'espère, dans votre intérêt, que non; vous risqueriez de tous les perdre si vous l'étiez... Ce qui serait amplement mérité!

Au revoir!

Hug



Saint-Maurice, 27 août 1921

Monsieur,

L'humoriste Alphonse Allais a un jour écrit: «S'il fallait tolérer chez les autres ce qu'on se permet à soi-même, la vie ne serait plus tenable». Je regrette que vous ayez pris pour maxime ce qui n'était chez lui qu'une boutade. Votre lettre était fort impolie et méritait une pareille réponse. Quant à mes malades, comprenez que je sais me montrer brutal avec eux quand il le faut, et pour leur bien.

Sachez qu'à mon premier jour d'exercice, aux heures de mes consultations gratuites, deux joyeux drilles sont venus dans l'idée de me ridiculiser devant tout le monde. Je les ai matés en leur montrant leur état dont ils n'avaient pas la moindre idée et le peu de temps qu'il leur restait à vivre; ils sont sortis de mon cabinet terrorisés en me promettant de revenir en consultation payante. C'est effectivement ce qu'ils ont fait, et non seulement je les ai tirés d'affaire, mais ils travaillent chez Mme Rémy, qui héberge mes malades; si je ne m'étais pas montré tout de suite aussi dur, ils seraient sans doute morts à l'heure qu'il est.

Je ne m'attarderai pas sur vos considérations linguistiques quant au mot «docteur». Dans le langage des honnêtes gens, celui dont nous devrions user entre nous, cela fait plusieurs siècles que le sens s'est restreint à celui de docteur en médecine: dès le XVIIe siècle, Molière intitulait une pièce Le Docteur amoureux, et chacun comprenait bien qu'il ne s'agissait pas d'un docteur en théologie ou d'un docteur en droit. Mais cette considération était tout à fait hors sujet: ce que je vous reprochais, c'était de n'avoir pas lu ou d'avoir mal lu ma lettre au docteur Dumontais et il n'était pas question d'autre chose.

Pour finir, je parlerai de nos noms, chose dont seuls les imbéciles se moquent, faute le plus souvent de connaître la signification du leur. La meilleure réponse à leur donner, c'est de rendre le sien le plus honorable possible. Mes camarades aussi s'amusaient à me railler dans mon enfance. Un jour, l'un de mes professeurs m'a dit: «Songe que Corneille avait un nom encore plus ridicule que le tien et ses adversaires ne se gênaient pas pour le traiter de «corneille déplumée»; aujourd'hui, ces envieux sont oubliés et le nom de Corneille, comme l'adjectif «cornélien» qui en est tiré, n'évoque plus que l'héroïsme et l'honneur pour ceux qui l'entendent. L'idée que suggère un nom dépend de celui qui le porte.» J'ai suivi ses conseils et je suis fier de penser qu'aujourd'hui, dans tout le canton de Saint-Maurice, le nom de Knock fait penser à un bienfaiteur et nul ne songe à autre chose.

Recevez mes salutations, Monsieur.

Docteur Knock