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Kervenou |
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Quelques remarques |
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| Bonjour Docteur, Je vous connais par le livre de M. Jules Romains. Il ne l'a pas dit, mais je parie qu'il a rencontré certains de vos patients qui lui ont parlé de vous. En tout cas, il a écrit une pièce de théâtre qui parle de vous; je suis certain que M. Dumontais trouvera le moyen de vous la faire parvenir: vous me direz si le portrait est fidèle. J'aurais bien des questions à vous poser; mais pour un premier message, je me contenterai de quelques remarques, sur lesquelles j'aimerais avoir votre opinion et vos commentaires. Un médecin de ma connaissance me dit: «Un rhume que l'on soigne dure une semaine. Un rhume que l'on ne soigne pas dure huit jours.» Le même médecin me dit qu'«il y a peu de maladies qui ne peuvent être guéries au moyen du remède souverain suivant: le chlorhydrate d'expectative». (C'est un bon médecin, mais ce n'est pas un monsieur très sérieux. Il propose également de soigner la dépression chez la femme par la «protéinothérapie sous-pubienne», ce qui est très inconvenant. Surtout à votre époque, mais les moeurs se sont un peu relâchées depuis.) Enfin, une petite «blague»: Trois amis discutent sur ce qu'ils feraient si un médecin leur annonçait qu'ils n'ont plus que quatre mois à vivre: - Moi, dit le premier, je mettrais mes affaires en ordre et je réunirais tous mes amis pour leur dire adieu. - Moi, dit le second, perdu pour perdu, j'irais dans les quartiers les plus chauds et je ferais toutes les choses que je me suis interdites toute ma vie, de peur de tomber malade. - Moi, dit le troisième, j'irais prendre l'avis d'un autre médecin. Voilà, Docteur... j'aimerais bien savoir ce que ces éléments vous inspirent. En vous souhaitant de bien vous porter, Kervenou Saint-Maurice, le 28 août 1921 Ma profession, Monsieur, ne me laisse guère de temps pour lire autre chose que de la littérature médicale, mais j'ai un patient agrégé des Lettres et grand amateur de M. Farigoule, dit Romains. Il a lu tout ce que cet auteur a publié et ne se rappelle pas un seul roman dont je serais l'un des personnages. Je sais que le Dr Dumontais s'est amusé à me présenter comme un être de fiction, libre à vous d'entrer dans ce jeu, mais c'est votre affaire; chacun se distrait comme il lui plaît. La réflexion que vous me rapportez («un rhume que l'on soigne dure une semaine. Un rhume que l'on ne soigne pas dure huit jours») aurait pu être faite par le Dr Parpalaid, mon prédécesseur à Saint-Maurice, dont le principe était toujours de ne rien faire et de laisser la nature suivre son cours, maladus dût-il crevare; le résultat a été que, lors de l'épidémie de grippe de 1889-60, et surtout pendant la dernière, celle de la grippe espagnole, le nombre de morts dans le canton a été l'un des plus considérables de France. C'est peut-être la mauvaise réputation qu'il avait acquise à cette dernière occasion qui l'a encouragé à changer de lieu d'exercice. Cette attitude, au fond, me rappelle celle de nos ministres radicaux-socialistes qui se disent toujours: «Il n'y a pas de problème qu'une absence de solution ne finisse par résoudre», et en effet un village voisin possédait naguère une superbe église romane, monument précieux et unique, mais qui menaçait ruine. Toutes les demandes de subvention pour son entretien se sont heurtées à l'inertie administrative; le monument a fini par s'écrouler, il a fallu raser les restes et, effectivement, le problème a été réglé: on n'ennuie plus monsieur le préfet à lui signaler l'urgence des travaux. De la même façon, la mort du patient était peut-être une solution aux yeux du docteur Parpalaid. Cette manière de voir pouvait être acceptée à l'époque du paysan d'autrefois qui coupait les sous en quatre et aurait mieux aimé perdre un oeil et une jambe qu'acheter pour trois francs de médicaments, mais les choses ont changé, Dieu merci, et on se félicite d'avoir trouvé un médecin qui estime que, malgré toutes les tentations contraires, il doit travailler à la conservation du malade. Veuillez croire à mes sentiments dévoués. Docteur Knock Paris, le 29 août 2005 Voyons, cher docteur, ne vous vexez pas. Je ne mentionnais le livre de M. Romains que pour expliquer comment je vous connais, mais à Dieu ne plaise que je mette en doute votre existence! Aussi bien, peut-être ce livre n'a-t-il pas encore été écrit à votre époque. Mais soyez assuré qu'il le sera, et il vous vaudra une célébrité plus grande que vous ne sauriez l'imaginer. Vous devriez peut-être exiger des droits. Votre époque ignore encore bien des choses qui ne seront découvertes que dans l'avenir, notamment sur la génétique et les mutations (qui prouvent que personne n'aurait pu avoir de bons résultats face à la grippe espagnole), mais je gage que l'on dit déjà, en 1921, que le mieux parfois est l'ennemi du bien. Par exemple, dans quelques années de votre temps, on découvrira une hormone dont l'absence ou la déficience rend les grossesses périlleuses. On prescrira à de nombreuses femmes des compléments de cette hormone, avec les meilleures intentions du monde, et ces femmes deviendront mères. La plupart auraient sans doute mené leur grossesse à terme de toute façon. Mais leurs filles, une fois adultes, s'apercevront qu'à cause de ce traitement leur appareil reproducteur ne s'est pas développé et qu'elles sont irrémédiablement stériles. Ceci n'est qu'un exemple parmi un grand nombre, et il est désormais prouvé qu'il vaut souvent mieux solliciter le système immunitaire que de trop user de traitements aux effets secondaires parfois mal connus. Et je parie que je pourrais très bien faire de beaux diagrammes où, comme vous démontrez l'effet de l'alcool sur le foie, je démontrerais que l'abus de drogues et de médicaments préventifs affaiblit le corps et le laisse démuni face à une attaque réellement grave. Rassurez-vous, toutefois: l'histoire ne viendra pas vous le prouver, il n'y a pas eu à ce jour d'épidémie comparable à la grippe espagnole de 1918. Sincèrement vôtre. Kervenou Saint-Maurice, 10 septembre 1921 Je ne mets pas en doute votre existence, cher Monsieur, j’ai simplement bien du mal à croire que vous m’écriviez de l’avenir. Si tel était le cas, vous auriez entre les mains, je pense, le roman dont vous me parlez (car les gens sérieux se renseignent avant de prendre la plume) et vous n’auriez eu qu’à jeter un coup d’oeil sur la date de la première édition qui est pratiquement toujours indiquée; j’avais daté mes lettres de 1921, au cas où vous ne l’auriez pas su, et il vous suffisait de comparer la date avec celle de l’ouvrage. Au lieu de cela vous vous contentez de dire: «peut-être ce livre n’a-t-il pas encore été écrit à votre époque». Voyons, Monsieur, faites un effort, revenez au temps où vous êtes réellement: c’est là que vivent ceux qui ont besoin de vous, ils ne sont pas dans un avenir imaginaire. Cette terrible épidémie de grippe espagnole, qui a succédé aux hécatombes de la guerre, a laissé des traces dans les esprits. On en est venu à douter de la médecine, et le plus souvent bien sûr pour se tourner vers le charlatanisme ou la sorcellerie; certains n’ont plus confiance qu’en un vieux berger sentant le bouc et qui guérit par l’imposition des mains. Les études sur les hormones sont récentes et pleines de promesses, mais les fantasmes du public s’en sont déjà emparés et on assiste à des espoirs inconsidérés accompagnés de craintes inexplicables. Prenons l’exemple que vous avez imaginé. Il est évident que tout traitement comporte un risque, l’essentiel est de choisir le risque le moins grand. Si un traitement a quatre-vingt-quinze chances sur cent de sauver un malade et que ne rien faire ne lui laisse que cinq pour cent de chances de survie, je n’hésite pas et je traite. Dans l’hypothèse d’école que vous me soumettez, les médecins n’auraient pas réagi comme vous: ils auraient d’abord cherché à savoir combien de femmes avaient été traitées avec ces fameuses hormones et combien parmi leurs filles se seraient révélées stériles. Cyniquement parlant, je vous ferai remarquer que cela n’aurait fait, dans des cas peut-être rarissimes, que reculer d’une génération le problème de la stérilité. Passons maintenant à la grippe espagnole; c’est à peine si les premiers chiffres viennent d’être publiés, mais je puis vous assurer que, si j’avais été alors le médecin de Saint-Maurice, le nombre de morts aurait été considérablement moins élevé qu’avec mon confrère. Ce qu’on lui reproche ici, ce n’est pas qu’il y ait eu des décès, c’est qu’il y en ait eu beaucoup plus qu’ailleurs. Pour finir je puis vous assurer que vous avez toutes les chances de guérir entre les mains du docteur Dumontais, pourvu que vous ayez confiance en lui et que vous respectiez ses prescriptions. Meilleure santé. Docteur Knock |
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